Le 80ème anniversaire de Batman s’appuie cette semaine sur la parution du 1000ème numéro de la revue qui l’a vu naître. Ça n’arrive pas tous les jours (le seul précédent, chez DC (1), c’est Action Comics avec Superman, l’année dernière) et pour l’occasion DC Comics a bien sûr invoqué une liste de collaborateurs stars, qu’il s’agisse d’auteurs actuels bien connus ou de vétérans. Mais la formule a ses limites…

Detective Comics #1000Detective Comics #1000 [DC Comics]
Scénario de Scott Snyder, Tom King, Warren Ellis, Kevin Smith, etc.
Dessins de Greg Capullo, Steve Epting, Noelle Jones, Neal Adams, etc.
Parution aux USA le mercredi 27 mars 2019

Il y a 80 ans, avec la parution de Detective Comics #27, le dessinateur Bob Kane fanfaronnait dans les bureaux de DC Comics, fier de ce héros nocturne qu’il venait – disait-il – de créer tout seul, « oubliant » de parler à l’éditeur du vrai scénariste de l’histoire, Bill Finger et démarrant ainsi une injustice qui allait s’étendre sur plusieurs décennies. Finger lui-même ne se doutait sans doute pas qu’il avait écrit quelque chose de « spécial » et qu’on parlerait encore de « The Batman » quatre-vingts ans plus tard. Kane comme Finger n’imaginaient sans doute pas qu’il y aurait ce genre d’anniversaire. Nous, lecteurs, sommes à l’autre bout de cette logique puisque pour la plupart d’entre nous (si quelqu’un, parmi vous, était là quand Detective Comics #1 et #27 sont sortis il a toute notre sympathie) sommes devenus lecteurs de comics à une époque où Batman était déjà célèbre de puis un bail et où il était déjà évident, naturel et normal, pour ne pas dire « normé », de fêter l’anniversaire de la création du justicier de Gotham. L’auteur du présent article se souvient encore de l’époque (« au début des 80 » dirait IAM) où il achetait un autre anniversaire, Detective Comics #500, sans réaliser qu’il verrait un jour le #1000. Mais du coup, il faut bien le dire, les anniversaires de Batman ou de l’anthologie qui l’a vu naître en 1939 sont devenus une formule. Et de manière surprenante sans doute encore plus que pour Superman. Parce que ce dernier, selon les décennies, les reboots ou les continuités rétroactives, se retrouve rarement au même endroit. Action Comics #1000, tout en reposant sur le même personnage, n’était pas le même « animal » que Superman #400. Batman ? Batman, c’est une autre paire de manche car si le personnage a connu quelques reboots, ils n’ont jamais été si « violents » que ceux de Superman. C’est toute la problématique de Detective Comics #1000, qui fait assurément le job, qui réunit bien des stars des comics et nous donne des histoires à la portée diverse.

« Welcome to the Guild… »

Batman est hanté depuis des années par sa plus ancienne enquête, un jeu de piste qui le rend fou et qui l’amène à une nouvelle société secrète qui existait sous son nez sans qu’il l’ait jamais remarqué… Pas de doute, on sait dès les premières pages qu’on est dans un récit de Scott Snyder (réunit avec Greg Capullo) qui, fort de son succès depuis la Cour des Hiboux, n’en finit plus de rajouter des choses histoire de montrer que son Batman c’est un peu le Sergent Schultz de l’univers DC : il n’a « rien vu, rien entendu » et il est entouré de forces qui se jouent de lui. Heureusement cette fois la société en question n’est pas maléfique et elle introduit de façon symbolique la portée anthologique du numéro (on peut imaginer que ce Batman lit les récits qui suivent). Mais involontairement Snyder trahi le côté figé de la chose. Mis à part une référence à The Question, son récit fait allusion aux autres personnages dont les aventures sont parues dans Detective jusque dans les années 80 et pas les plus récents. En gros, pour ceux qui connaissent, on a l’impression de voir l’anniversaire de l’anniversaire, d’une redite du #500, comme si les apports plus modernes n’existaient pas (quid de Batwoman, qui a été un temps la vedette principale de la série ?). Et l’impression se propage un peu sur le reste du numéro, même s’il y a parfois des choses très intéressantes et très sympathiques. Par exemple le récit de Kevin Smith et Jim Lee, sur le rapport de Batman avec les armes à feu. Paul Dini et Dustin Nguyen apportent du neuf avec le mystère d’un homme de main sans importance apparente, qui a le chic pour travailler pour les mauvaises personnes à Gotham. L’idée est simple, légère mais efficace. Les talents de Warren Ellis et Becky Cloonan nous donnent une histoire jolie mais plus banale. Puis l’effet « anniversaire d’anniversaire » revient en force, avec un récit qui est la suite de Detective Comics #457 (1976), dans lequel Batounet revenait chaque année à Crime Alley pour la date anniversaire de la mort de ses parents. Dennis O’Neil est tout à fait légitime dans cet exercice (après tout pourquoi seul Miller aurait le droit de faire des suites ?), la mise en image de Steve Epting est absolument superbe mais… cela encourage cette idée qu’au lieu de fêter l’anniversaire du héros ou de sa série, on fête un peu l’anniversaire des bougies.

« I’m trapped in this place and all I do is haunt the living. »

Par la suite on oscille entre le dispensable (l’histoire illustrée de façon brouillonne par Neal Adams, qu’on a connu bien meilleur), le déjà vu (Geoff Johns et Kelley Jones revisitent les « futurs alternatifs » de Batman tels qu’on les pratiquait dans les fifties, James Tynion et Alvaro Martinez rajoutent une scène à l’origine de Robin) mais seuls Brian Michael Bendis et Alex Maleev font quelque chose qui sort du lot. Sur la fin quelqu’un, quand même, se souvient que l’univers de Batman a évolué depuis les années 80. Tom King, Tony Daniel et Joëlle Jones bourrent in extremis un maximum de membres modernes de la Bat-Familly (Signal ou Batwoman ont droit à leurs petites cases), le tout s’achevant sur la mise en place de l’Arkham Knight de Peter Tomasi et Doug Mahnke, qui va animer les épisodes à venir de la série. C’est normal, naturel, qu’un anniversaire appelle un aspect rétrospectif. Mais vous ne faîtes pas la fête de la même manière selon qu’on célèbre vos cinq ans ou le passage à la vingt-cinquième ou à la cinquantième année. C’est beau en plusieurs endroits, mais cela reste très conventionnel, plus qu’Action Comics #1000 l’an dernier. Ce #1000 n’est pas mauvais. Mais ce n’est pas du « jeunisme » que de penser qu’il aurait gagné à mettre un peu plus en avant des personnages tels que Damian ou Signal, qui nous auraient évité l’impression de redite, d’avoir déjà vu cet anniversaire. On pourrait dire que c’est une impression qui ne peut toucher que les lecteurs de longue date, que le public plus récent ne sera pas touché… mais dans leur cas il n’est pas certain que tout ce côté nostalgique leur corresponde. Quelqu’un qui n’a jamais lu « No Hope In Crime Alley » ne va pas forcément capter grand-chose à la suite (et se demander pourquoi Leslie à cet âge).

En un sens, Detective Comics #1000 souffre de la comparaison avec des numéros spéciaux tels que Detective Comics vol.2 #27 (en 2014, pour les 75 ans du personnage) qui avait un œil sur le classique mais aussi vers l’avenir. Son line-up d’auteurs et le fait qu’on ne voit pas des #1000 tous les jours (à quand le prochain ?) lui assure un beau succès. La fête n’est pas gâchée, le champagne a juste le goût de la routine et l’anniversaire aurait pu avoir plus de tonus.

[Xavier Fournier]

(1) l’histoire est souvent écrite par les « vainqueurs » mais rappelons que Detective Comics et Action Comics ne sont pas les premières revues à passer le cap du 1000ème numéro. Cet honneur revient probablement à Four Color Comics, chez le défunt éditeur Dell Comics, dont le #1000 est paru… en 1959. La revue s’est arrêtée en 1962 au #1354, ce qui laisse encore une certaine marge à Batman et Superman avant de franchir ce cap.