[FRENCH] En décembre 1939, la vague de super-héros arrivée dans le sillage de Superman est encore jeune. Batman lui-même vient juste d’apparaître en mai de la même année. Marvel Comics #1 date d’octobre… autant dire que le genre est encore en construction et qu’il reste des places à prendre. Dans ce contexte, Quality Comics va se laisser convaincre par Will Eisner (pas encore père du Spirit, de Blackhawk ou d’Uncle Sam, mais déjà co-créateur de Sheena) de lancer un nouveau héros dont les aventures allaient être publiées pendant une quinzaine d’années…

En 1939 l’imprimeur/éditeur Everett Arnold passa la vitesse supérieure en ce qui concernait son implication dans les comics. Il faut dire qu’il était bien placé puisqu’en 1936 il avait déjà participé au lancement de The Comics Magazine, considéré comme l’un des premiers comic-books originaux. Fort de cette expérience Arnold, avec quelques associés, avait lancé « Comic Favorites, Inc. » une maison d’édition qui combinait des réimpressions de daily strips (bandes dessinées publiées dans la presse américaine). Normal : les associés d’Arnold étaient trois « syndicates », responsable du contenu de nombreux journaux. En 1937 Arnold publiera ainsi le premier numéro de Feature Funnies, qui reprend les aventures de héros comme le boxeur Joe Palooka ou le policier Mickey Finn. Comics Favorite, Inc. avait, pour la forme, un peu de matériel inédit (histoire de ne pas proposer que des réimpressions venues de la presse), commandé dans un premier temps au studio d’Harry Chesler.

Entre 1937 et 1939, cependant, plusieurs choses changèrent. En 1938, Arnold se désintéressa des services de Chesler pour faire appel à un autre studio créatif, Eisner et Iger, tout en prenant soin d’engager en direct certains auteurs pour garder une production « maison ». 1938, c’est aussi bien sûr l’année de l’apparition de Superman, qui allait donner à tous les éditeurs américains de comics une soudaine envie de créer des héros à superpouvoirs. Mais chez Comic Favorites, Inc. la mutation allait être encore plus marquée : deux des « syndicates » actionnaires de la société se retirèrent, vendant leurs parts à Arnold et à l’autre actionnaire restant. La société fut réorganisée et rebaptisée Comics Magazines, Inc., ce qui témoignait de la nouvelle intention des propriétaires (d’ailleurs rapidement prouvée dans les mois suivants) : créer des comics dont le contenu serait désormais principalement original. Le nouveau titre amiral, Crack Comics, serait lancée en mai 1939. Mais l’éditeur n’oublia pas pour autant Feature Funnies. A l’époque, arrêter un magazine pour le relancer avec une nouvelle numérotation n’était pas dans les habitudes des éditeurs. Au contraire, on préférait tabler sur la crédibilité amenée par la longévité d’un titre. Le nouveau Feature Comics pris donc la relève de Feature Funnies au #21 (juin 1939). Ce n’est que bien plus tard (en septembre 1940) que les revues de la firme porteraient le logo « Quality Comics » (supplantant finalement l’identité de Comics Magazines, Inc.) mais il ne fait pas de doute que c’est vers la fin du printemps 1939 que naquit l’identité éditoriale de ce qui allait devenir Quality. Avec un mot d’ordre : de plus en plus d’action, moins de « funnies » et, si possible, quelques super-héros pour lorgner du côté de Superman… Des héros masqués, façon « Mystery Men », Quality commençait à en avoir un ou deux. Restait cependant à créer le premier personnage à superpouvoirs de la firme…

En décembre 1939, cette nouvelle orientation de Comics Magazines/Quality est encore récente quand apparaît, dans Feature Comics #27, une histoire signée Willam Erwin Maxwell (en fait un pseudonyme utilisé par Will Eisner et Jerry Iger). Le récit commence de manière fort peu spectaculaire et avec une économie (pour ne pas dire une « pingrerie », à ce stade) de détail. Trois personnes sont assises dans un salon : deux hommes (l’un ayant l’âge d’être le père du second) et une jeune femme. Le plus vieux des hommes, fumant la pipe, demande à l’autre : « Comment se passe ta nouvelle expérience, Darrel ?« . Ce dernier répond qu’il progresse mais qu’il peine encore à transformer sa formule en un fluide. Son mentor, sans autre information lui suggère alors d’essayer avec de l’Aqua Regia… ce qui est (l’histoire ne nous le dit pas) le nom latin de l’acide nitro-hydrochlorique, connu pour dissoudre certains métaux comme l’or. Mais Darrel n’a pas le temps de répondre à la suggestion de son interlocuteur. Il est interrompu par la sonnerie du téléphone. La femme se lève alors : « Je vais répondre… De toute manière personne ne semble faire attention à moi…« . En fait, alors qu’elle se dirige vers la pièce où se trouve le combiné, elle médite : « Je me demande qui cela peut-être. Si c’est encore Falco, je ne lui verserais pas un cent de plus !« . Bien évidemment, c’est le dénommé Falco qui appelle et la conversation, même si nous n’en écoutons qu’une partie, s’échauffe assez vite. La femme commence par expliquer qu’elle ne paiera plus ce maître chanteur. Mais l’autre, visiblement, promet alors de révéler ce qu’il sait. Finalement la jeune femme, terrifiée par cette éventualité, fini par céder et promet de payer le soir même, à huit heures.

Pendant ce temps Darrel, qui ignore ce qui se dit dans la pièce du téléphone, à tout le loisir de répondre à l’homme qui lui conseillait l’utilisation de l’Aqua Regia : « Votre suggestion semble bonne, Professeur, je vais l’essayer…« . Et les deux hommes se rendent alors dans une autre partie de l’appartement, un laboratoire plongé dans le noir. Le professeur demande alors avec curiosité à Darrel ce qu’il pense faire avec ce nouveau fluide. Mystérieusement, Darrel préfère rester discret : « Si je réussis, je révélerais mon secret…« .

Ce qui pour le coup semble étrange car si vraiment le professeur n’a aucune idée de la nature du fluide ou de l’effet qu’il peut avoir, sa suggestion d’y ajouter de l’acide nitro-hydrochlorique semble dangereusement aléatoire. Il aurait aussi bien pu lui conseiller d’ajouter des croûtons de pain ! Et Darrel est bien téméraire d’écouter le conseil de quelqu’un qui n’a pas la moindre idée de ce qu’il prépare. Pourtant, la manipulation fonctionne. Une fois l’acide ajouté Darrel, penché sur l’éprouvette, peut constater que cela fonctionne : « Ca marche ! Enfin ! Professeur Roberts, ce liquide peut réduire un être humain jusqu’à la taille d’une poupée ! » Super invention Darrel ! Mais pourquoi ne pas nous dire à quoi cela sert de réduire un homme à la taille d’une poupée ? Quelles sont les applications concrètes ou les débouchés possibles ? Là-dessus, c’est le silence complet. Apparemment pour Darrel c’est une fin en soi. Le professeur Roberts, lui, a d’autres préoccupations. Ce n’est pas tellement le « pourquoi » qui l’intéresse. Il est plutôt inquiet de la réaction de l’esprit humain face à une telle compression. Darrel, pas inquiet le moins du monde, déclare que le plus simple est encore d’essayer et qu’il sera le premier à tester cette invention. Le professeur tente de l’en dissuader (mais en même temps ne fais pas le moindre geste pour l’en empêcher).

Darrel boit donc le contenu de l’éprouvette et… se retrouve rapidement réduit à quelques centimètres de hauteur (et mystérieusement vêtu d’un petit slip bleu correspondant à ses nouvelles mensurations, il faut croire que Darrel avait un slip de poupée déjà prêt dans une de ses poches). Darrel saute en un seul bond du sol jusqu’au bureau le plus proche (ce qui, à son échelle, revient à être capable de faire des bons énormes). Le professeur est admiratif : « Ca a marché ! Tu n’es pas plus grand qu’une poupée… Tu… Tu as changé ! Tes yeux ! Ils ont un regard sauvage !« . En fait la prévision du professeur s’avère exacte : l’esprit humain a du mal à compenser une telle réduction de taille. Darrel est en train d’halluciner et voit le visage de Roberts comme dans un tourbillon, en train de se moquer de lui, de lui dire que son esprit a rétréci aussi, qu’il est un crétin, un fou… Darrel est en pleine crise de paranoïa et croit que le professeur l’agresse : « Arrêtez ! Arrêtez d’attaquer mon cerveau ! Je ne peux pas le supporter ! Je vous hais…« . L’homme minuscule s’empare alors d’une seringue qui traînait sur le bureau (comparée à lui, elle a la taille d’un missile) et la lance vers Roberts. Apparemment frappé à la poitrine, le professeur s’écroule. Darrel, en pleine crise de folie, ricane : « Avec mon petit corps et ma grande force je serais invincible ! Ha ha !« .

Quelque chose va pourtant contrecarrer ce brusque accès de fureur. La jeune femme vue plus tôt entre dans le laboratoire, alors que le commentaire nous explique qu’il s’agît de la fille de Roberts, Martha. Ce qui d’ailleurs crée une curieuse situation au niveau du lieu. Les événements se déroulent à l’évidence chez Martha (ou chez son père) puisqu’elle se permet de répondre au téléphone et que Falco sait où la trouver. Mais le laboratoire où Darrel conduit ses expériences est dans cette même demeure. Bien sûr, on pourrait en déduire que Darrel est l’assistant du professeur et qu’ils utilisent tous les deux le même labo. Mais auquel cas comment expliquer que Roberts soit aussi peu au courant des recherches de son protégé ? L’histoire ne s’attarde pas sur cet aspect des choses. Martha aperçoit son père, tombé sur le sol, et se précipite vers lui : « Père !« . La réaction de Martha semble suffisante à tirer Darrel de son dédoublement de personnalité, il saute sur son épaule : « Martha. Martha ! Regarde ! C’est moi, Darrel Dane, ton fiancé !« . Au moins le passage a le mérite de nous apprendre le nom du famille du protagoniste et ses liens exacts avec Martha… A ce moment, le professeur Roberts revient à lui. La seringue n’avait fait que l’érafler (et pourtant l’événement a suffit à lui faire perdre conscience). Darrel Dane, inquiet, lui demande comment il va. Et Roberts, pas rancunier, lui dit que ce n’était pas grand chose. Le professeur est plus intéressé par l’état dans lequel se trouve le mini-héros. Darrel répond : « Étrange… Mon cerveau est éclairci et je me sens très puissant…« . Roberts médite encore et nous en dis plus sur l’étendue des pouvoirs du héros… « Quelles choses merveilleuses tu pourrais faire… tu as la force de vingt hommes et le pouvoir de faire le Bien ou le Mal!« .

Darrel Dane n’a donc pas seulement conservé sa force « normale » mais, sans doute à cause de la densification de ses tissus, il dispose désormais d’une force énorme. Pour répondre à la question tacite de Roberts, Darrel lui répond, ouf, qu’il se consacrera désormais à une croisade contre le Mal. Peut-être que c’était depuis le début l’idée de Darrel (ce qui expliquerait qu’il se soit lancé dans cette curieuse expérience de réduction) mais le récit ne détaille pas vraiment la chose. Tout comme on ne s’attarde pas, non plus, sur le caractère « reproductible » du fluide. Après tout si Darrel Dane veut livrer une guerre au crime, pourquoi ne pas distribuer le produit à une dizaine d’autres personnes (où même en faire don à la police) qui pourraient l’aider dans sa croisade. Par extrapolation on pourra imaginer que Dane ne veut pas risquer que son fluide tombe dans de mauvaises mains et qu’il préfère garder le secret. Mais les auteurs ne daignent pas nous en dire autant…

Plus tard dans la soirée, Martha, apparemment pas plus marquée que çà par les événements de la journée, se souvient qu’il est l’heure d’aller rejoindre Falco. Elle explique à son père qu’elle doit s’absenter quelques instants. A l’extérieur une voiture (celle de Falco) s’arrête. Elle monte à l’intérieur… sans s’apercevoir que Darrel, toujours minuscule, vient de sauter sur le pare-choc arrière : « Je pensais qu’il y avait quelque chose de curieux dans sa manière de partir. Je pense que je vais les suivre…« . Dans la voiture Falco réclame son argent. Et Martha confirme qu’elle va le payer, tout en le traitant encore de. Le malfrat répond : « Allons allons, je ne dirais pas les choses comme ça. C’est juste que je possède une lettre écrite par toi, que tu ne veux pas qu’elle soit rendue publique… Et que tu me paie pour rester tranquille…« . Comme ce n’est visiblement pas la première fois qu’elle donne de l’argent à l’homme, Martha implore : « Ne puis-je donc pas te faire oublier cette lettre par un autre moyen ?« . En fait Falco a bien une idée « Et si tu m’épousais ? Je ne suis pas un si mauvais gars… Et si tu m’embrassait, Baby ?« . Martha est consternée : « Bas les pattes, sale bête !« . Elle saute hors de la voiture alors qu’elle roule et s’enfuit loin de la route. Mais Falco est visiblement bien décidé à se payer en nature. Il arrête le véhicule et se précipite à sa poursuite.

Malheureusement pour le/candidat violeur, il est rattrapé par une petite silhouette pas plus haute qu’une poupée, qui saute sur une de ses jambes et le déséquilibre. Falco tombe et Darrel Dane utilise alors sa force supérieur pour envoyer un coup de poing en pleine mâchoire de son adversaire, qui tombe à la renverse. Falco croit avoir des visions : « Ce n’est rien qu’un mini… je vais l’écraser…« . Il se redresse et tente d’écraser Dane sous son pied. Mais le héros utilise alors une petite plante à la manière d’une catapulte, elle le propulse à hauteur du visage du malfrat et il le frappe une nouvelle fois en pleine mâchoire : « Donne ces documents, Falco, sinon…« . Terrifié par l’apparition minuscule, Falco laisse tomber la lettre de Martha sur le sol et prend la fuite en s’écriant : « OK! OK! Tu as gagné ! Je n’ai jamais vu quelque chose comme ça ! Laisse moi seul !« . Plus tard Martha remercie chaleureusement son fiancé : « Darrel, tu as été merveilleux et je t’aime plus que jamais pour ce que tu as fait« . Et le héros de conclure : « Désormais je serais connu sous le nom du Doll Man et je me consacrerais sans repos à combattre le mal et le crime ».

Doll Man (« l’Homme Poupée« ) démarre alors une longue et populaire carrière dans les comics, bien que Martha et lui ne semblent alors pas du tout réaliser qu’il est piégé à une taille de quelques centimètres de haut et que cela risque de compliquer considérablement toute union entre eux deux (mis à part de très imaginatives pratiques que la morale de 1939 ne saurait approuver). Rien dans l’épisode original ne nous dira jamais quelle était le secret de la lettre de Martha et Darrel, sans doute en vrai gentleman, ne posera aucune question à ce sujet. En tout cas pas dans la version de 1939. On notera aussi cet étrange détour du scénario qui, dans le cadre d’une simple histoire de quatre pages, consiste à mettre en scène une crise de folie du héros sans qu’on sache trop comment elle passe. Les auteurs auraient-ils voulu mettre en place une sorte de situation à la Docteur Jekyll et M. Hyde dans lequel le héros, en apparence invincible, aurait pour seul point faible son tempérament instable ? On ne reparlera pourtant pas de ses crises potentielles de fureur pendant tout le Golden Age…

Quand, en novembre 1986 (Secret Origins #8) le scénariste Roy Thomas racontera à nouveau les débuts de Doll Man, il rajoutera de nombreux détail : D’abord des allusions manifestes au roman et au film « L’Homme qui rétrécit » (« The Incredible Shrinking Man ») bien que le livre et le long métrages soient bien plus tardifs (respectivement publié en 1956 et sorti dans les salles en 1957). Darrel Dane teste d’abord son produit sur un rat, qui finit dévoré par un chat. Quand Dane est lui-même réduit, il manque à son tour d’être mangé par le chat mais se défend.

La crise de fureur qui voit Dane se retourner contre Roberts est montrée sous un angle légèrement différent : il est désorienté par le son de la voix du professeur qui, à son échelle, résonne comme un coup de tonnerre. Darrel Dane redevient lui-même après avoir attaqué son mentor parce que ses sens se sont habitués à cette taille. Quant à la lettre de Martha, Roy Thomas fini par en livrer le secret. Comme dans la version de 1939, Doll Man fait mine de rendre le document à sa fiancée sans lui demander ce qu’il en est. Mais là, c’est elle qui tient à lui expliquer pourquoi Falco la faisait chanter : Dans sa jeunesse, alors qu’elle était étudiante, elle a eu une liaison avec un homme bien plus vieux qu’elle, qui se trouvait être son professeur. Si cette liaison révolue depuis longtemps avait été révélée, elle serait passée pour une femme de mauvaise vie (il faut se souvenir qu’on parle d’événements se déroulant en 1939).

Doll Man est bien entendu le précurseur (j’allais écrire le « grand précurseur », mais vue la spécificité du héros…) de héros microscopiques comme les futurs Ant-Man (Henry Pym) ou Atom (Ray Palmer). Cependant ce n’est que dans l’épisode suivant (Feature Comics #28, janvier 1940) que la vraie filiation va se faire sentir tandis que la formule scénaristique s’étoffe.  D’abord dans cette deuxième aventure on a la confirmation que Darrel Dane n’est pas piégé à sa taille microscopique. Il redevient lui-même quand le fluide se dissipe dans son organisme et doit s’injecter de nouvelles doses quand il veut redevenir Doll Man. Mais surtout, pendant tout l’épisode originel, Doll Man avait pour seul costume un petit slip bleu (costume finalement assez répandu à l’époque puisqu’on le retrouve aussi bien porté par Sub-Mariner que par le Thor de Fox Comics ou le Mercury de Marvel). Dans Feature Comics #28 il a eu le temps d’y réfléchir et porte un costume rouge et bleu qui trahit bien la filiation avec… Superman.

Vous vous attendiez sans doute à ce qu’on vous parle plutôt des Lilliputiens croisés dans le livre « Les Voyages de Gulliver » de Jonathan Swift. Et c’est vrai que dans le texte d’origine il est mentionné que Doll Man a une hauteur de six pouces (la même que celle donnée pas Swift à ses Lilliputiens). Mais l’intention réelle est toute autre. Il s’agît bien de copier Superman. Ce n’est pas simplement une simple question de couleurs communes : le costume de Doll Man dans sa version de janvier 1940 consiste en une tenue bleue, un cape rouge et surtout, sur sa poitrine, un blason doré avec la lettre « D ». Doll Man ressemble à un mini-Superman. D’ailleurs par extension on se remémorera les autres pouvoirs de Doll Man en dehors de sa taille : Il a une force herculéenne (on nous a parlé de 20 hommes) et fait des bons prodigieux. Une description qui colle tout à fait avec les pouvoirs connus de Superman en 1939 (qui ne volait pas mais bondissait). Ajoutons que dans Action Comics #1 on expliquait la force surhumaine de Clark Kent en la comparant à celle des fourmis, capable de soulever des objets bien plus gros qu’elles, et on comprendra que Eisner et Iger ne sont pas aller chercher très loin l’idée d’un surhomme miniature. L’idée était visiblement d’arriver à un pseudo-Superman, l’histoire de la taille étant surtout là pour le caractériser assez afin que les gens de DC Comics ne puissent parler d’une copie totale.

D’ailleurs le troisième épisode (Feature Comics #29, février 1940) sonne comme un aveu. Darrel Dane est contacté par un directeur de musée qui veut de l’aide. Le musée de… Metropolis, alors que le nom de cette ville fictive était utilisé régulièrement dans les aventures de Superman depuis Action Comics #16 (septembre 1939). Autant dire que Eisner et Iger travaillaient le nez sur les comics de DC, au point de ne même pas se rendre compte du danger d’utiliser des termes si voisins. Mais quand même, cela faisait beaucoup de ressemblances. D’ailleurs Eisner et Iger étaient bien placés pour réaliser la porté de ce genre de rapprochement : ils avaient produits quelques mois plus tôt pour un autre client (Fox Publications) un héros, Wonder Man, qui fut l’objet du premier procès pour plagiat de l’histoire des comics. L’affaire fut jugée seulement en 1940 mais Eisner et Iger étaient sans doute en train de produire Doll Man pendant la procédure. Ce qui explique que dès ce troisième épisode, malgré la mention de Metropolis, Darrel Dane s’était débarrassé de son premier costume (celui avec la blason jaune marqué d’un D) pour adopter quelque chose de composite : son slip bleu des débuts avec une simple cape rouge. L’apparence du héros ne se précise guère que sur la couverture de Feature Comics #30 (et encore à l’intérieur Doll Man porte la version slip+cape du #29) : un short et une tunique bleue, portés avec une cape, des bottines et une ceinture rouge… C’est ce costume qui sera finalement associé avec la version classique de Doll Man. En dehors de ces débuts très inspirés par la concurrence, Darel Dane va cependant se distinguer par divers éléments. D’abord, même si son secret n’est pas spécialement connu du grand public (mais sans doute que la plupart des citoyens de l’univers Quality pensent que l’Homme-Poupée est à cette taille 24h/24), Doll Man est un des rares super-héros du Golden Age qui ne cache pas son identité à sa fiancée et son entourage direct, Martha et le Professeur Roberts étant dans la confidence. Doll Man va aussi très vite traiter de la seconde guerre mondiale (bien avant Captain America et la plupart des héros de Timely/Marvel) puisque dès Feature Comics #30 le mini-héros affronte à mots voilés des espions étrangers venus voler aux USA des moteurs pour leurs avions. Des espions qui mentionne leur « fatherland » et parlent d’être décorés de la Croix de Fer. Autrement dit des Allemands. Bien que le concept de héros miniature ne serve à la base que de couverture à une imitation de Superman, le concept de taille prendra une place centrale aussi bien dans les histoires que sur les couvertures consacrées au héros. Il n’est alors pas rare de le voir confronté un énorme revolver où à un menaçant couteau plus grand que lui. Il se caractérisera aussi, plus tard, par l’utilisation d’une petite soucoupe volante inventée par le professeur Roberts, qui lui permet de se déplacer plus vite…

Les aventures de Darrell Dane allaient alors s’installer dans la durée. Et quelle durée ! Car si on prend, chez DC, la carrière de nombreux membres de la Justice Society à la même époque, elle ne s’étend que sur trois ou quatre ans. Chez Marvel, Captain America, Sub-Mariner ou Human Torch disparaîtront vers 1949/1950 (pour faire une autre tentative fin 1953). Doll Man, lui, est lancé fin 1939 et va apparaître dans Feature Comics #139 (Octobre 1949) MAIS il convient également d’ajouter une autre revue, lancée pour capitaliser sur la popularité du personnage. Lancé en 1941, Doll Man Quartely durera jusqu’en octobre 1953. Soit une carrière de 14 ans sans interruption ! A ce petit jeu-là, Doll Man éclipse la plupart des héros Quality et se place juste derrière Plastic Man ou Blackhawk. En fait, avec la période 1939-1953, Doll Man passe même pas très loin de couvrir presque tout le premier âge super-héroïque. Dans les années cinquante, Quality agrandira aussi un peu le panthéon de la série. Dans Doll Man #31 (1950), le héros recueille Elmo the Wonder Dog, un grand chien qui lui sert de monture (Darrel s’accroche au collier quand il est en mode « poupée »). En 1951, c’est Martha qui est « contaminée » par des moyens pas vraiment très clairs par les pouvoirs du héros et devient… Doll Girl !

Mais en 1953 Quality a déjà certains problèmes et arrête de publier Doll Man. Quatre ans plus tard ces problèmes pousseront l’éditeur à vendre son fond de commerce (essentiellement la série survivante Blackhawk) à son concurrent DC Comics. Le statut des héros suspendus avant cette date n’était pas véritablement clair et DC, n’étant sans doute pas très sur des contrats antérieurs que les créateurs des héros pouvait posséder, s’abstiendra dans un premier temps d’utiliser d’autres personnages que les Blackhawks. Dans la pratique, contrairement à une idée très répandue, DC n’avait pas à proprement parlé racheté TOUS les personnages anciennement publiés par Quality et n’était pas certain de pouvoir publier les anciennes gloires.

Il faut aussi se mettre à la place des responsables de la firme qui ne voyaient sans doute pas l’intérêt de relancer des personnages qui étaient passés de mode. Sans compte qu’on était aussi en plein Silver Age et la constitution d’une seconde génération de super-héros. Plutôt que de relancer les premiers Flash (Jay Garrick) et Green Lantern (Alan Scott), DC avait préféré redémarrer à zéro en créant des versions nouvelles (respectivement Barry Allen et Hal Jordan). Ce n’était très certainement pas pour ramener des vieilleries. Mais finalement DC trouva un juste milieu en créant ce qui peut-être vu comme le Doll Man du Silver Age : Atom (Ray Palmer) dont les pouvoirs (la capacité de changer de taille) et les couleurs du costume sont des allusions marquées au héros de Quality. Le gag, d’ailleurs, c’est que des années auparavant, en France, plutôt que de traduire littéralement Doll Man en « Homme Poupée« , un éditeur avait décidé de le rebaptiser « l’Homme Atome » (voir French Collection #23)…

Avec un Atom plus moderne, plus dynamique, pour le remplacer, Doll Man semblait condamné à l’oubli. Pourtant en 1963 un autre éditeur, I.W. Publishing/Super Comics, allait s’engouffrer dans la brèche. Profitant du flou entourant le matériel non publié par DC, cet outsider allait relancer Doll Man sous son propre titre, composé seulement de réimpression. La tentative allait cependant s’arrêter en 1964 (I.W. Publishing suspendant globalement ses opérations).

Finalement ce qui allait ramener Doll Man sous l’œil du grand public, c’est… le succès de la Justice Society. DC avait pris l’habitude de réunir au moins une fois l’an la Justice League des années 60/70 avec la Justice Society, l’équipe première du Golden Age, selon un principe qui consistait à chaque fois à ramener au passage quelques anciens (Sandman, Doctor Fate, Wildcat…). Mais au bout de quelques rencontres de ce type les auteurs semblaient avoir épuisé la liste des Justiciers à ramener et DC se tourna alors vers d’autres options. Une autre réunion permis d’expliquer ce qu’il était advenu des Seven Soldiers of Victory (l’autre équipe de DC dans les années 40). Dans Justice League of America #107 et 108 (1973) le scénariste Len Wein a alors l’idée d’envoyer un détachement de membres de la JLA (originaire de Terre 1) et de la JSA (basée sur Terre 2) sur une terre alternative (Terre X) où les nazis avaient gagnés la seconde guerre mondiale. Cette Terre (assez inspirée par divers romans de Philip K. Dick, comme le « Maître du Haut Château »), comme on le comprendrait vite, correspondait en fait à l’univers Quality (ce qui n’était pas sans poser de question car Blackhawk agissait depuis des années comme s’il existait sur la même Terre que Superman ou Batman). Un univers Quality où non seulement les nazis avaient gagné mais où ce qui passait pour Hitler était en fait un ordinateur massif, dirigeant le monde.

Vu qu’historiquement Doll Man avait fait partie des premiers super-héros à affronter les nazis, l’angle était plutôt naturel. Pratiquement tous les super-héros de ce monde étaient morts, si ce n’est les Freedom Fighters (Uncle Sam, Black Condor, Human Bomb, Ray, Phantom Lady et, vous l’aurez compris, Doll Man). La JLA et la JSA aidèrent ces derniers héros à vaincre les machines nazies et à libérer cette planète sœur, avant que tout le monde rentre dans sa dimension d’origine. Ce retour aurait pu n’être qu’éphémère mais DC décida de capitaliser sur le succès de la Justice League.

Après avoir redonné son propre titre à la JSA (dans All-Star Comics), l’éditeur décida de produire un autre dérivé, une série bimestrielle consacrée aux Freedom Fighters. Co-écrit dans les premiers épisodes par Martin Pasko et Gerry Conway (et plus tard reprise par Bob Rozakis), le titre allait mettre en scène le groupe dans un contexte très différent : ils arrivaient sur Terre 1 (l’univers habituel de DC) mais y étaient considérés comme des parias. Pour en revenir au sujet du jour, il serait établi que Doll Man était désormais piégé à son état miniature sans possibilité de reprendre sa taille normale. Darrel Dane faisait également les yeux doux à la Martha Roberts de Terre 1 (une journaliste qui n’avait aucune idée de qui il pouvait être) car il été révélé sur Terre X que Doll Girl (donc la Martha classique) avait été tuée. Plus tard, dans la série All-Star Squadron, Roy Thomas apporta une précision importante dans l’histoire des Freedom Fighters. Il expliqua que la majeure partie des héros du Golden Age (et donc ceux de Quality) étaient originaires de Terre 2 (le monde de la JSA). Après tout, si on se souvient que dans une de ses premières aventures Doll Man aidait le responsable du musée de Metropolis et était donc un compatriote de Superman, c’était logique.

Mais restait à expliquer la migration sur Terre X : Dans les années 40 le héros Uncle Sam avait détecté l’existence d’une Terre où n’existait aucun super-héros et où, du coup, les nazis étaient assurés de gagner la guerre. Comme Terre 2 regorgeait de héros à superpouvoirs, les héros associés à Quality acceptèrent de changer de monde (avec le résultat vu dans Justice League of America #107-108). Là pour le coup cette décision semble anormale de la part de Darrel Dane. Au contraire de la plupart des Freedom Fighters, il disposait d’un entourage (Martha Roberts et son père) qui le soutenait. On voit mal Doll Man accepter de disparaître à travers un portail dimensionnel sans perspective de retour, sans un mot ou une pensée pour sa fiancée. C’est un peu comme si Superman quittait la Terre sans penser à Lois Lane…

L’objet de la manœuvre était de permettre à Roy Thomas d’utiliser des personnages comme Phantom Lady dans les premiers épisodes d’All-Star Squadron, avant de finalement rendre possible les événements liés à Terre X. Par ailleurs cette greffe rétroactive induit une différence de taille : la Martha Roberts vue dans les origines et les premières aventures de Doll Man vit sur Terre 2 tandis que la Martha Roberts qui devient Doll Girl en 1951 est, par la force des choses, une version alternative qui vit sur Terre X… Ce qui d’ailleurs pose la question de savoir ce qu’est devenu le Darrel Dane natif de Terre X pour ce que celui de Terre 2 puisse aussi facilement prendre sa place… Avec Crisis on Infinite Earths (parue en 1985-1986), DC adopta une politique qui consistait à interdire toute référence à des terres alternatives. L’histoire des Freedom Fighters due être réécrite en profondeur : ils ne pouvaient pas avoir séjournés sur Terre X. Dans Young All-Stars #8 (qui se déroule en 1942), toujours écrit par Roy Thomas, on assiste à une assemblée générale du All-Star Squadron où les Freedom Fighters (Doll Man inclus) sont bien visibles et, à l’évidence, n’ont pas changé de monde.

Ce revirement nécessitant cependant beaucoup d’explications, les auteurs auront cependant tendance à se désintéresser des Freedom Fighters… Mis à part des exceptions notables comme le futuriste Kingdom Come (1996) qui, parmi sa foule de personnages, nous montre Living Doll, présentée comme étant la fille de Doll Man et de Doll Girl. Ou l’hilarant World’s Funniest (2000) écrit par Evan Dorkin (mais qui est largement hors continuité, les Freedom Fighters d’un monde alternatif trouvant la mort après l’explosion d’Human Bomb). Vers 2000, DC, s’inspirant sans doute de ce qui avait été fait dans Kingdom Come, commença à jouer avec l’idée de nouvelles versions de Doll Man et Doll Girl, qui seraient les enfants de Darren et Martha. Doll Man 2 et Doll Girl 2 firent leur apparition dans Titans Secret Files #2 sans grande explication (et on revit Doll Girl 2 dans Wonder Woman #174). Mais ce concept resta sans grand lendemain et Doll Man, toutes versions confondues, devint alors pratiquement inexistant dans les comics. Ce qui est d’autant plus bizarre puisqu’à partie de janvier 2003 les Freedom Fighters commencèrent à être mentionnés à nouveau dans la série JSA, comme une sorte de branche alliée (et active, mais « hors panel ») de la Justice Society. En dehors de JSA #42 où on voit effectivement Doll Man (mais dans un flash-back), Darren Dane sera absent de toutes les réunions modernes des Freedom Fighters (qui montreront pourtant la plupart des membres fondateurs). Ce qui est un comble car, si on se réfère aux années 40/50, Doll Man était à l’origine bien plus populaire qu’Uncle Sam ou que ses autres collègues…

En 2006, les retombées d’Infinite Crisis restituèrent 52 Terres parallèles dans le « multivers DC ». Bien que le monde principal de DC resta dans l’état, une Terre alternative nommée Terre 10 fit son apparition. Elle ressemble énormément à Terre X, si ce n’est qu’en plus des Freedom Fighters originaux (et donc avec un Doll Man) on trouve une version nazie de la Justice League. En 2006, dans Crisis Aftermath : The Battle for Blüdhaven, Jimmy Palmiotti et Justin Gray fondèrent une nouvelle version des Freedom Fighters, composée de successeurs modernes. Aucune mention de Doll Man 2 ou de Doll Girl 2 ne fut faîte en on introduisit donc un troisième Doll Man, Lester Colt, un militaire piègé à la taille d’une poupée (ce qui lui donne l’air d’un G.I. Joe animé). On notera au passage que le choix du nom de famille de Lester Colt n’est sans doute pas innocent. Non seulement « Colt » sonne plutôt bien pour un personnage porté sur les armes mais de plus c’est une sorte de clin d’œil au « frère » de Doll Man, une autre création de Will Eisner, le Spirit (de son vrai nom Denny Colt). Au début Lester Colt semblait simplement être un personnage qui s’était fortuitement retrouvé piégé à cette taille et qui, par analogie, avait choisi le nom d’un héros antérieur ayant vécu la même situation.

Mais dans Uncle Sam and the Freedom Fighters vol.2 #3-5, les Freedom Fighters sont confrontés à Darrel Dane, désormais devenu le leader fanatique d’une armée de terroristes réduits grâce à son procédé. En fait, les années d’utilisation de sa formule ont détruit l’esprit de Dane (personnellement je n’aime pas quand un ancien héros vire au mauvais mais, pour le coup, cela s’appuie historiquement sur sa crise initiale de démence et c’est plutôt bien vu). En prime (mais sans doute accidentellement), cette folie furieuse liée à l’utilisation de son sérum n’est pas sans rappeler les mésaventures d’un de ses « descendants », Henry Pym, alias Ant-Man, qui devint vers la fin des années soixante Yellowjacket, personnage plutôt violent. Qui plus est, Dane explique que Doll Girl est morte d’un cancer dans des circonstances horribles : piégée à une taille miniature, elle n’a pas pu être traitée (et cette mort a sans doute été un facteur de plus dans la folie du premier Doll Man). Finalement les Freedom Fighters purent venir à bout de Dane, qui est depuis interné (mais reste susceptible d’apparaître, bon ou mauvais, dans d’autres comics de DC).

Comme l’aurait dit le professeur Roberts en 1939 : « « Quelles choses merveilleuses tu pourrais faire… tu as la force de vingt hommes et le pouvoir de faire le Bien ou le Mal!« . Allez savoir de quel côté penchera la balance pour la prochaine apparition de Darrel Dane, fascinant clone de Superman qui devint pourtant le chef de dynastie d’une horde de héros microscopiques… Pas mal pour une simple histoire qui, à l’origine, ne dépassait pas quatre pages. Comme quoi, vraiment, peu importe la taille…

[Xavier Fournier]