[FRENCH] Que faire quand une série repose sur un héros de guerre mais que la guerre, elle, s’est arrêtée ? Dans les années 50 le problème se posait pour l’intrépide aviateur Blackhawk et le reste de son escadrille. D’où une évolution qui allait faire de ces soldats de véritables héros de science-fiction, affrontant robots ou machines de guerre géantes. Du coup, quand la guerre froide et l’anti-communiste se feraient sentir dans les comics américains, l’affrontement prendrait souvent la forme d’une parabole bien plus spectaculaire. Le Iron Emperor, homme de fer gargantuesque, en est un bon exemple…

Le héros aviateur Blackhawk (une co-création de Will Eisner, Chuck Cuidera et Bob Powell) fait partie de ces personnages qui n’attendirent pas l’entrée des USA dans la seconde guerre mondiale pour désigner clairement l’ennemi nazi dans leurs aventures. Ses origines, publiées dans le courant de l’été 1941 (Military Comics #1, édité par Quality Comics ), se déroulaient pendant l’invasion de la Pologne, en 1939. Blackhawk était donc en quelque sorte « taillé » par avance pour le conflit mondial. Blackhawk, à la base, c’est une sorte de Edmond Dantès de l’aviation : un courageux pilote qui lutte contre les avions nazis qui attaquent la Pologne. Mais un ennemi, en le poursuivant, bombarde la ferme où le héros comptait se poser. Le pilote anonyme perd du coup son frère et sa sœur (visiblement les derniers membres de sa famille) qui portent des prénoms américains (l’épisode initial laisse planer le doute quand à la nationalité de cette famille dont on ne sait trop si elle est polonaise ou pas). Il faudrait attendre 1968 et Blackhawk #242 pour qu’on tranche et qu’on définisse le vrai nom civil du héros : Bart Hawk (on comprend d’un coup d’où vient son nom de code) était un américain d’origine polonais. En tout cas ce serait la version officielle jusque dans la seconde moitié des années 80 quand, dans sa mini-série Blackhawk, le scénariste/dessinateur Howard Chaykin ferait du héros un personnage totalement polonais. Mais entre 1941 et 1968 le public ignorerait tout de la vie privée de ce héros mystérieux, un peu à l’instar des grands héros des pulps comme le Shadow…

En 1941, le pilote est donc sans nom véritable et il disparaît. Dans les mois qui suivent, les nazis entendent parler du mystérieux Blackhawk, chef d’un escadron d’élite (les Blackhawks au pluriel). Il s’agit bien entendu du pilote sans nom, qui dans l’intervalle est arrivé à mettre sur pied (on ne sait trop avec quelles finances) cette patrouille aérienne privée, basée sur une île, Blackhawk Island, dont l’emplacement reste secret. Le premier épisode mentionne le fait que pour s’y rendre depuis la France il faudrait voler vers l’Est et elle ressemble étrangement aux contours de la Corse (en plus petit). On pouvait donc penser qu’elle se trouvait en Méditerranée mais dans les années suivantes l’endroit serait décrit de manière irrégulière, laissant penser qu’il y avait eu plusieurs Blackhawk Island selon que les conflits à travers le monde le nécessitaient. Dans le premier épisode, on est cependant bien loin d’un tel détail de sophistication. Blackhawk n’est qu’un simple aviateur, certes doué mais qui n’a rien de spécial. Ces Blackhawks sont vus comme une foule indistincte de personnages sacrifiables qui, pour la plupart, n’ont même pas de visage identifiable. Le seul subordonné nommé dans l’épisode est un certain Baker, doté d’un fort accent, mais il ne resterait pas dans la série. Le Blackhawk de Military Comics #1 n’était guère qu’une coquille vide, un aventurier très générique et peu détaillé. Sa mythologie allait grandir par la force des choses dans les mois suivants. Ô surprise, il allait se révéler un personnage les plus populaires de Quality (générant même un feuilleton radio et un sérial).

Et comme il allait durer, il allait bien falloir remplir un peu plus le concept. Ce n’est que par la suite que la patrouille des Blackhawks se musclerait vraiment, devenant une sorte de « légion étrangère » réunissant des pilotes de diverses nations. Le français André, l’américain Chuck, le polonais Stanislaus, le norvégien Olaf, le chinois Chop-Chop (objet d’une caricature condescendante systématique) et enfin Hendrickson venu des Pays-Bas.

Mais même une fois la série établie avec des héros secondaires plus solides, personne, sans doute, n’avait pensé que le héros s’avérerait si populaire qu’il survivrait bien au delà de la guerre. Quelques années plus tard se poserait donc une double problématique : Comment continuer la série malgré la défaite des nazis et des japonais ? Comment renouveler le contenu des histoires pour que Blackhawk et ses camarades ne se livrent pas sans cesse aux mêmes interventions militaires ? Heureusement pour les auteurs de la série, la géopolitique allait se charger de fournir un nouvel adversaire idéologique aux Etats-Unis et les Blackhawks : le bloc soviétique. L’ennui, c’est qu’il s’agissait d’une « guerre froide » et pas d’un conflit réellement déclaré. Il était donc difficile de montrer les Blackhawks affrontant l’armée rouge sur un champ de bataille. La guerre n’existait pas. En tout cas pas comme telle. Certes les Blackhawks étaient aussi des aventuriers qui maîtrisaient diverses sports de combat même quand ils étaient à terre, mais il fallait repenser un peu le cadre de leurs interventions. Dans les années 50 les exploits des Blackhawks allaient donc se tourner vers des opérations plus spécialisées où il s’agirait souvent de combattre des machines géantes lancées par les communistes pour essayer de conquérir de nouvelles parcelles du « monde libre ». La norme, pour les Blackhawks des années 50, ce serait l’exagération constante, des engins de morts de plus en plus délirants contrés par la technologie de Blackhawk, qui n’était jamais le dernier pour tester des appareils d’avant-garde. On est de moins en moins dans le registre de l’aviation et de plus en plus dans celui d’une science-fiction délirante. En fait, quand on relit la série à cette période, elle a de furieux signes annonciateurs de ce que serait, bien plus tard, le Nick Fury : Agent of S.H.I.E.L.D. de Marvel.

Prenez par exemple Blackhawk #42 (Juil. 1951). Dès la première page on est mis à l’aise en ce concerne le champ d’action de la série : un géant de métal qui doit faire dans les dix mètres de haut, avance de toute sa puissance. Accroché à lui comme s’ils étaient des miniatures, les Blackhawks semblent incapables d’arrêter la marche du monstre de fer. Et le commentaire nous met dans l’ambiance : « Comment même les puissants Blackhawks pourraient trouver le sinistre esprit donc la soif de pouvoir dirigeait le terrible… Iron Emperor ? ». Et la scène, déjà, instaure toute l’élégance de la série. Il y a quelque chose de chorégraphique dans la pose du robot géant et de ses adversaires éparpillés autour de lui. Il y a quelque chose dans le style qui le place à mi-chemin entre Will Eisner et du plus tardif Wally Wood (le Iron Emperor pourrait tout aussi bien être un ennemi des T.H.U.N.D.E.R. Agents de Wood dans les années 60).  Or, Eisner était surtout intervenu sur le scénario des premiers épisodes et pas sur les dessins de Blackhawk (qui étaient plutôt l’œuvre de Chuck Cuidera). Et en 1951 Wally Wood n’était qu’un dessinateur débutant qui travaillait pour d’autres éditeurs. Non, ce style élégant était celui de Reed Crandall , qui avait repris le dessin de la série en 1942, avait marqué une « pose » le temps d’aller servir sous les drapeaux puis était venu reprendre les dessins de Blackhawk jusqu’en 1953. S’intéresser à Blackhawk, dans les années 40-50, c’était forcément remarquer le coup de crayon de Crandall. Il avait beau ne pas être le créateur du personnage, il l’avait amené à maturité. Disons que Reed Crandall était à Blackhawk ce que Frank Miller serait bien plus tard à Daredevil. Et Jim Steranko (un des auteurs emblématiques de Nick Fury) est élogieux au sujet de Crandall quand il le mentionne dans son History of the Comics.

Quand à Blackhawk #42, le récit commence dans le petit royaume européen (sans doute slave) de Voslia. Toute la nation est consternée : l’Empereur (curieux terme si c’est vraiment un si petit royaume) est mourant et son médecin, le docteur Nerda, prévient la population tout en implorant le monarque de rester au lit, de garder ses forces. Mais le vieil empereur en a décidé autrement. Il sait que ses minutes sont comptées. Alors il se fait porter jusqu’au balcon de sa demeure et prévient ses sujets de sa dernière volonté : dissoudre le royaume ! Après lui il ne doit pas y avoir d’autre empereur ! La Voslia doit devenir une démocratie. Au passage soulignons que cet amour de la démocratie est un peu tardif et que si l’empereur était vraiment sincère il n’aurait pas attendu sa dernière heure pour rendre leur liberté à ses sujets. Mais qu’importe, c’est comme ça et la brusque décision n’a pas l’air de surprendre. Le roi insiste : « La princesse Tolia, le Comte Vashil et le Général Hunza vous guideront jusqu’à ce que vous élisiez un gouvernement. Et si quelqu’un menace votre liberté, appelez mes amis, les Blackhawks, qui… ». Trop tard, l’Empereur est mort. Mais le militaire (le général Hunza) dans les bras duquel le monarque s’effondre à un air plus que suspect. Et en particulier pour l’époque. Il n’est autre que… le portrait craché de Joseph Staline.

Mais Hunza a à peine le temps d’annoncer la mort impériale et de crier au peuple d’être digne de la confiance du défunt que la foule est terrifiée par un étonnant spectacle. Un monstre de métal, haut comme une maison, parcourt les rues de la ville, une sorte de massue géante à la main : « A genoux, mortels stupides ! Rendez hommage au nouvel empereur de Voslia ! Bien sur l’armée vosliaque n’entend pas céder si facilement. Hunza et les soldats se ruent pour détruire cette « machine folle »… tandis que le robot ricane : « Quelle folie mortelle est-ce donc ? Le Iron Emperor est invincible ! ». L’armée tente de détruire les mécanismes de l’automate mais il est trop résistant et il balaye l’opposition d’un revers de la main. Tandis que Hunza s’efforce de protester en expliquant que le dernier ordre du vrai empereur était la création d’une démocratie, le Iron Emperor trouve quelques oreilles plus obéissantes. Comme l’explique le narrateur « Comme toujours, quelques couards et faiblards s’inclinent devant leur conquérant ». Hunza, laissé pour compte, décide de se traîner jusqu’à la radio pour prévenir… Blackhawk !

A l’autre bout du globe, sur Blackhawk Island, la demi-douzaine de « Faucons Noirs » se délasse en jouant aux fléchettes. Bien sûr, Blackhawk est imbattable à ce jeu et fait mouche à trois reprises… Quand ils sont interrompus par l’appel d’Hunza. Dès qu’ils apprennent l’existence de ce monstre de fer, les aventuriers préparent leur mission. Enfin disons qu’ils la préparent de manière inégale.

Pendant que Blackhawk distribue très sérieusement des petits sacs plein de gadgets que ses hommes doivent attacher à leur ceinture « en cas de besoin », Chop Chop, le petit chinois de la bande prépare son couteau de cuisine en expliquant que si les choses tournent mal il fera du géant « un hamburger de fer ». Bref, Chop Chop est brave et courageux mais il n’est pas très réaliste. On pourrait même dira « pas très malin » car le petit bonhomme est une véritable caricature ambulante. Au contraire du reste de la troupe Chop Chop n’a pas le droit de conduire un avion. Lui, c’est le cuistot de la bande. Il n’a même pas droit à un uniforme des Blackhawks. Représenté avec une peau jaune et des attributs de microcéphales, il est habillé comme un blanchisseur de Chinatown. Chop Chop n’est que l’élément comique de la série. Il faudra attendre des décennies pour qu’il soit finalement pris au sérieux…

Mais les Blackhawks ne sont pas encore partis qu’ils reçoivent un autre message radio. Cette fois c’est le Iron Emperor lui-même : « Quand vous vous poserez, venez au palais et soyez prêts à vous agenouiller pour faire allégeance à ma puissance invincible ». Non seulement le Iron Emperor sait qu’ils arrivent mais il se moque ouvertement d’eux ! L’escadrille se précipite en Voslia encore plus rapidement mais décide de jouer la prudence.  Ils se posent en observateurs pour apprendre dans quel état est le pays. Et arrivé à l’aéroport, ils ont la surprise de trouver un calme total. Chuck est même étonné de voir une garde d’élite disposée pour les recevoir avec tous les honneurs. Blackhawk est plus prudent. Pour lui, la haie de soldats ressemble beaucoup plus à un peloton d’exécution. D’ailleurs il est vite renseigné : le général Hunza arrive en courant vers eux pour prévenir les Blackhawks et… est abattu sur le champ par l’armée ! Ce qui est une petite surprise en soi car avec ses faux airs de Staline, on aurait pu croire qu’Hunza serait démasqué comme un traître un peu plus tard. Mais non. Le voici devenu un martyr de plus dans cette histoire, tombant aux pieds de Blackhawk. Les soldats arrivent, en ordonnant aux héros de lever les mains en l’air. Les aviateurs sont trop heureux d’obéir… En levant la main pour donner des coups de poings à leurs agresseurs ! Rapidement les Blackhawks mettent K.O. les gardes et décident de traîner eux-mêmes leurs prisonniers jusqu’au palais.

Dans la salle du trône, les Blackhawks sont médusés par la grande silhouette métallique qui s’est assise sur un siège géant. Le Iron Emperor porte désormais la couronne de Voslia. Blackhawk, lui, n’est pas impressionné : « La prochaine fois que tu envoie une escorte aux Blackhawks… Apprends leur d’abord les bonnes manières ! Ce ne sont que des brutes en uniformes ! ». Le Iron Emperor ne le détrompe pas : « Exactement, Blackhawk ! Je les ai tiré du donjon vosliaque ! Je trouve que les criminels condamnés sont plus utiles ! Une chose au sujet de laquelle j’insiste, c’est le respect ! Avant de me parler, toi et tes hommes doivent s’agenouiller ! ».

La scène prend alors des allures de la confrontation entre Léonidas et Xerxes dans « 300 » [1]. Et il est bien évident que celui qui joue le roi Leonidas et qui refuse de céder, c’est Blackhawk. La princesse Tolia, nièce du défunt empereur, implore Blackhawk d’obéir car elle est terrifiée pour lui. Mais rien n’y fait, Blackhawk résiste et se retourne vers l’envahisseur géant : « Quoi que tu sois, d’où que tu viennes… Sort d’ici ! Le peuple de Voslia ne veut d’aucun empereur, qu’il soit en fer ou autre chose ! ». La menace fait rire le robot…

Il faut dire que le rapport de force est plus que disproportionné. D’ailleurs le Iron Emperor les défie tout simplement et les Blackhawks lui sautent dessus. Mais que peut une demi-douzaine d’hommes contre un char d’assaut humanoïde ? Tout au plus ils arrivent à faire tomber sa couronne mais ils n’indisposent même pas le Iron Emperor qui, bien vite lassé, ordonne qu’on les jette au donjon. Il décide qu’il les fera exécuter le lendemain devant la population, pour servir d’exemple. Dans le cachot, les aviateurs ont le moral à zéro. Malgré leurs efforts ils ne sont arrivés à rien. La seule solution serait de détruire le robot avec une bombe mais tant qu’il garde des otages humains (comme Tolia) à ses cotés, il est impossible de l’attaquer. Mais Blackhawk, lui, refuse de baisser les bras. Au contraire : Il leur explique alors qu’il a délibérément provoqué cette bagarre perdue d’avance pour observer certaines choses. Il a compris que le robot est radioguidé par quelqu’un qui ne se trouve pas à l’intérieur de la machine (personne ne pourrait tenir tant de jours dans une machine). Et puisque les ondes radios sont utilisées… Il est temps de sortir les petits paquets que Blackhawk avait distribué avant de partir de l’ile (apparemment les gardes du Iron Emperor sont vraiment des imbéciles qui n’ont pas pensé à fouiller les captifs). Les sacoches contiennent des radios que Blackhawk connecte ensemble, de manière à obtenir un transmetteur à haute fréquence. Il espère court-circuiter le signal qui anime le robot…

Et justement le Iron Emperor arrive ! A la réflexion il a décidé de ne pas perdre de temps avant de faire exécuter les aviateurs. Il ne veut pas leur laisser le temps de trouver un plan de rechange, dit-il en arrachant la porte du donjon. Mais il sent qu’un appareil électrique est dans les parages. Sans perdre de temps Blackhawk déclenche son transmetteur et le Iron Emperor est comme pris d’une crise d’épilepsie.

Le robot géant part à la renverse et écrase son trône. La victoire est proche… mais non. D’un seul coup la machine reprend son fonctionnement normal. Le maître du robot a compris ce qui se passait et a changé de canal, passant sur une fréquence trop haute pour être gênée par l’équipement de Blackhawk.

Catastrophe ! Sans perdre de temps le Iron Emperor escorte alors les Blackhawks sur la place, où ils vont être abattus. En fait les héros n’en espéraient pas moins. Car les radios ne sont pas le seul gadget qu’ils ont amenés. Ils jettent alors de petits mines magnétiques sur le Iron Emperor. Alors qu’il est sur la place, il n’est pas à côté d’otages et ils peuvent alors le faire exploser sans danger. Quand aux gardes humains du Iron Emperor, ils sont harangués par une silhouette sur le balcon du palais, qui leur ordonne de tuer les étrangers.

Pourtant, les Blackhawks ont tôt fait de faire parler une nouvelle fois leurs poings… Et en criant du haut du balcon, le maître du robot s’est démasqué… Les Blackhawks s’élancent dans le palais et traquent le comploteur jusqu’à la salle des commandes du robot. Et celui qui, tel le « magicien d’Oz », se cachait derrière un avatar artificiel c’est… Nerda, le médecin du précédent empereur. Nerda tente de sauver sa peau en menaçant la princesse Tolia mais c’est sans compter sur le fait que les Blackhawks sont de fins tireurs. Ils ont vite fait de le désarmer. Blackhawk lui assène alors un terrible coup de poing qui l’envoie dans le décor. Nerda ne sera jamais jugé : il vient d’atterrir dans les câbles à haute tension qui alimentaient les commandes du robot. Il meurt électrifié en quelques secondes. Leur mission remplie, les Blackhawks peuvent alors rentrer chez eux en sifflotant une chanson sur le fait que même les monstres de métal doivent sentir la vengeance des Blackhawks… C’était d’ailleurs une tradition à l’époque : chaque aventure se terminait par une vue de l’escadrille retournant vers Blackhawk Island tout en chantant une sorte de « morale » à l’histoire…

Au-delà de l’aspect science-fictionnesque, l’histoire du Iron Emperor est avant tout une parabole qui raconte de manière outrancière comment un pays du bloc de l’Est peut-être annexé par l’U.R.S.S. En l’occurrence la Tchécoslovaquie avait été victime d’un coup d’état (le « coup de Prague ») en février 1948 quand le premier ministre (et également chef du parti communiste) du pays pris le pouvoir et transforma le pays en « République Populaire » en l’enracinant derrière le rideau de fer. Quand bien même il s’agit d’un élément de fiction, le Iron Emperor est donc autant un témoin de son époque que pouvait l’être le Cheval de Troie dans l’Iliade d’Homère. Les aventures des Blackhawks ne se trompent guère que sur un point, quand elles montrent les occidentaux près à aller en découdre dans le bloc de l’Est, mais au-delà, passé le voile de la caricature, elles sont comme une chronique romancée de la politique des années 50. Le succès des Blackhawks ferait que leur longévité serait énorme, s’étendant (avec des hauts et des bas) jusque dans les années 80. Aucune autre série de héros aviateurs ne peut se targuer d’avoir autant duré ! La firme Quality Comics, elle, ne durerait pas tant que ça. Elle vendrait ses principaux personnages (y compris Blackhawk) à son concurrent DC Comics vers la fin des années 50. DC serait un peu moins libre dans son exploitation du « Faucon Noir » et de ses hommes, se contentant surtout d’en faire un héros souvent figé dans une espèce de bulle temporelle, comme si la chronologie du reste de sa nouvelle demeure (l’univers DC) n’avait pas de prise sur lui. On s’éloignerait donc de ce côté « Nick Fury » avant l’heure pour revenir vers un aviateur qui continuait d’affronter des menaces géantes mais sur un ton moins délirant.

Et puis surtout il manquait Reed Crandall. Il avait arrêté de dessiner les aventures de Blackhawk en 1953 puis était passé chez les EC Comics où il côtoierait, entre autres, des gens comme Wally Wood. Un an plus tard cependant les débats du Sénat américain sur les comics allaient causer la déchéance d’EC. Crandall allait donc chercher du travail chez divers autres éditeurs comme Atlas (nom de Marvel dans les années 50), Tower Comics, Warren Publishing. Mais sa période de stabilité professionnelle était passée et il ne retravaillerait plus aussi longtemps sur une série, il n’aurait plus d’équivalent de Blackhawk auquel on pourrait l’associer. Reed Crandall aurait pu être un géant du Silver Age et tout cas être beaucoup plus reconnu qu’il ne le fut finalement. Après la mort de sa mère Crandall allait sombrer dans l’alcoolisme. Retiré du monde des comics en 1973, il allait vivoter, réduit à travailler comme gardien de nuit puis, après une première crise cardiaque finir dans un hospice jusqu’à sa mort en 1982. Un vrai gâchis pour un talent éclatant, qui vaut bien qu’on le garde autant que possible vivant dans les mémoires… Finalement, le géant dans Blackhawk #42 (ou dans d’autres épisodes) ce n’était pas le Iron Emperor mais bien Reed Crandall !

[Xavier Fournier] [1] D’ailleurs Reed Crandall illustra quelques années plus tard la bataille des Thermopyles (celle qui inspira le 300  de Frank Miller) dans les pages  de Blazing Combat #4.