[FRENCH] Nous abordions il y a quelques jours le Captain 3-D de Joe Simon et Jack Kirby (et pas de panique si vous avez manqué le premier volet, il suffit de cliquer ICI) et ses ramifications éventuelles avec les New Gods, The Fly ou encore la filiation avec 3-D-Man et Triathlon. Mais l’héritage du Captain 3-D est encore plus large et concerne également directement une autre héroïne de Marvel, qui fut également membre des Avengers.

Dans une précédente chronique, nous avons donc vu dans quelles conditions a été créé Captain 3-D, pour suivre une mode cinématographique qui ne pouvait s’appliquer aussi bien dans le cadre de comics. Il n’y aurait qu’un numéro de Captain 3-D. Un deuxième avait été réalisé pratiquement en entier mais resta dans les cartons après que l’éditeur Harvey Comics ait décidé de mettre fin à l’expérience (le contenu du deuxième numéro « fantôme » a été finalement reproduit ces dernières années par AC Comics). Mais même en ne nous intéressant qu’au seul numéro publié à l’époque, nous n’avons pas fini de faire le tour de Captain 3-D : Le fascicule contenait en effet plusieurs histoires et la deuxième, « The Menace of the Living Dolls », nous éclaire encore plus sur les adversaires du héros ainsi que sur leur contribution à l’histoire des comics.

Danny Davis, le jeune libraire orphelin qui est désormais le gardien du Livre de D (l’ouvrage dans lequel Captain 3-D retourne entre chaque mission), marche dans la rue, les bras chargés de commission quand il est renversé par quelqu’un qui court. Il s’agît d’un fuyard qui tente d’échapper à un policier. Mais soudainement l’inconnu se retourne, attrape l’agent de police et le projette au loin avec une force herculéenne… En voyant la scène, Danny se dit que l’inconnu vient de faire preuve du même genre de force dont a usé Captain 3-D pour empêcher les gens du Peuple-Chat de s’emparer du Livre de D. Incapable d’empêcher la fuite de l’inconnu, Danny retourne à sa librairie en se disant « Ce voleur ne pouvait pas être Captain 3-D ! Si seulement je pouvais lui parler ! La dernière fois il est apparu quand j’ai porté les lunettes 3-D ». Car visiblement Danny est bien le seul à ne toujours pas avoir compris comment Captain 3-D est apparu la fois précédente. Et, surprise, quand il répète machinalement le geste devant le Livre de D, le super-héros s’échappe à nouveau du livre, reprenant taille humaine. Danny crie alors pour souligner l’évidence : « Les lunettes ! C’est ce qui te ramène à la vie ! ».

Mais Captain 3-D se doute qu’il n’a pas été ramené juste pour discuter du mode d’emploi de ses apparitions. Il est prompt à demander à Danny ce qui ne va pas. Le jeune garçon lui tend alors un journal dont la une fait état du « Voleur Fantôme ». Captain 3-D se plonge dans la lecture tandis que Danny commence à commenter : « Il réalise des choses qu’un homme normal ne pourrait pas faire… Juste comme toi.. ». Mais rapidement Danny pose la vraie question qu’il a en tête : « Captain 3-D… Es-tu le Voleur Fantôme ? ». Le héros est choqué. D’un côté on serait tenté de dire que Danny est un sacré idiot pour échafauder une telle théorie puisqu’il vient une fois encore d’avoir la preuve que le héros ne peut sortir du Livre de D sans que Danny l’en libère. Mais d’autre part il faut bien dire que Captain 3-D n’est pas causant et qu’il en jusqu’ici raconté peu sur lui-même. D’ailleurs quand Danny le lui reproche (« Je veux te croire… Mais je sais si peu de choses sur toi… »), Captain 3-D est triste, un tantinet vexé même, mais il ne fait pas mine de vouloir révéler tous ses secrets : « Dans ce cas, quand tu auras décidé… Tu sais comment m’appeler ! ». Profondément déçu, Captain 3-D retourne dans son livre. Et Danny, désœuvré, part faire une promenade dans les rues pour se changer les idées.

Mais quelques rues plus loin Danny repère un mystérieux inconnu (décidément il y a vraiment beaucoup de mystérieux inconnus dans le quartier où vit le jeune garçon) qui est, en douce, en train d’arracher un bout de page de magazine vendu dans un kiosque. L’homme fonce ensuite vers une proche voiture mais pendant ce temps Danny ramasse la revue et regarde ce qui a été arraché : la photo d’un criminel nommé Joe Burns, connu sous le pseudonyme du Sauteur par c’est un ex-acrobate de cirque connu pour son agilité prodigieuse.

L’incident a l’air anodin mais la curiosité de Danny est suffisamment piquée pour qu’il décide de suivre la voiture en sautant sur le capot arrière. La voiture sort de la ville, fait quelques kilomètres et s’engage dans une grotte. Danny arrive à se cacher mais le conducteur s’en va dans les dédales de l’endroit.

A la grande surprise de Danny puisque la grotte est plongée dans l’obscurité totale. Le garçon s’étonne : « Il doit y avoir des yeux comme ceux d’un chat ! ». Et une fois encore Danny ne brille pas par son intelligence puisqu’après avoir déjà rencontré le Peuple-Chat une telle constatation devrait normalement lui permettre de faire le rapprochement.

Mais non, Danny continue dans les corridors de la grotte sans se douter de ce que peut bien être l’individu qu’il suit. Sans se demander, non plus, si un être capable de voir dans le noir n’est pas également apte à se rendre compte que quelqu’un est derrière lui.

En fait, alors que Danny avance, il tombe dans une sorte de piège : une trappe qui le fait tomber dans le sol jusqu’à un poste de commandes où se tient l’inconnu voleur de bouts de papier (on apprend qu’il s’appelle Skweel) ainsi qu’une étrange femme masquée, habillée avec un costume de fourrure, qui est visiblement le leader de cette opération. « Toi ! Tu est l’homme qui a volé la photo du Sauteur » s’exclame Danny, le doigt tendu.

La femme en fourrure a un peu plus de jugeote que les autres personnages de l’histoire et immédiatement elle se retourne vers Skweel : « Je t’ai ordonné d’acheter ce magazine ! Tu as mis en danger tout le projet pour économiser quelques pièces ! ». Et elle a raison. Si Skweel s’était contenté d’acheter la revue en bonne et due forme Danny ne se serait pas intéressé à lui. Du coup, Skweel a peur d’être puni pour son erreur, levant les bras pour se protéger, il implore : « Non, Tigra ! Non ! ».

Oui, « Tigra » et à partir de là les plus Marvelophiles d’entre vous auront sans doute déjà compris l’un des points que nous allons détailler un peu plus loin. Mais pour l’heure la Tigra en question explique alors qu’elle devrait probablement l’exécuter sur le champ mais qu’elle a besoin de son savoir scientifique. En fait les personnes en face de Danny sont visiblement des ressortissants du Peuple-Chat mais, contrairement à ce qu’on pouvait voir dans la première histoire de Captain 3-D, on ne les verra pas sous leur vraie forme. Ce qui est d’une certaine manière logique puisqu’on nous a expliqué précédemment qu’il faut porter les lunettes 3D pour voir leur vrai visage. Mais quand même, l’aspect de Tigra pose question puisque même en imaginant qu’il s’agisse d’une femme-chat grimée pour avoir l’aspect humain, pourquoi se donner tout ce mal et par ailleurs garder des yeux félins et se parer de fourrure ? L’idée générale semble avoir été de vouloir minimiser dès la deuxième histoire le côté monstrueux du Peuple-Chat pour lui donner un côté plus « glamour » et peut-être moins problématique avec les associations parentales de l’époque. Quoi qu’il en soit, Tigra ordonne que le garçon soit attaché à une lourde chaîne. On a déjà pris assez de retard dans le projet ! On s’occupera de lui ensuite !

Mais quel mystérieux projet nécessiterait qu’on aille voler des vignettes de magazine dans les kiosques ? En fait, les ravisseurs de Danny sont arrivés à copier la technologie du Livre D et à l’inverser. Skweel, aidé d’un complice nommé Grone, crée ainsi un pantin à base de plusieurs photographies (on en déduira que chaque bout provient d’une photo différente, correspondant à l’image d’un spécialiste au talent précis). Tigra et ses complices enfilent ensuite des lunettes stéréo qui ont été chargées avec la même force vitale que le Livre de D. Danny en déduit qu’il y a de la force vitale dans le Livre de D et que c’est pour cela que Captain 3-D a besoin d’y retourner, sinon il mourrait (mais si c’est seulement ça, pourquoi Captain 3-D ne partagerait-il pas ce secret avec Danny, à plus forte raison si le Peuple-Chat est déjà au courant ?). Au terme du procédé, le montage photographique prend du relief et une taille humaine. Il est devenu un homme à part entière, créé sur mesure. A la grande joie de Tigra « Excellent ! Un autre esclave ! Il pourra aider Grone à cambrioler la compagnie des fourrures Atlas ce soir ! ». Une cible qui ne manque pas de piquant car à la même époque Atlas était le nom d’un ancien employeur de Joe Simon et Jack Kirby. C’est sous ce label qu’opérait Marvel ! Passé ce clin d’œil on se demandera pourquoi un Peuple-Chat veut cambrioler un entrepôt de fourrure…

Mais le souci premier de Danny, c’est de prévenir Captain 3-D! Mais il est toujours attaché à sa chaîne. L’inspiration lui vient alors « J’ai lu quelque part que si l’on frotte de la laine sur le fer il finira par casser ! ». Ben voyons. Bon ok vous viendrez à bout de n’importe quel acier si vous frottez quelque chose ASSEZ LONGTEMPS pour ça. Mais il suffit à Danny de quelques instants de ce procédé révolutionnaire à base de laine pour que la lourde chaîne cède. Et Danny arrive à prendre la fuite, talonné par les acolytes de Tigra. Apparemment les hommes-chats n’arrivent pas à courir aussi vite qu’un petit garçon (enfin vous me direz leurs chaînes ne sont pas à l’épreuve de la laine non plus alors on commence à comprendre comment ils ne sont pas arrivés à conquérir la Terre malgré des millénaires de tentative).

Heureusement pour Danny, les hommes-chats ne connaissent pas son identité. Ils ne savent donc pas vers où il se dirige. Après les avoir semé, le garçon peut donc marcher pendant quelques heures jusqu’à sa librairie et relâcher Captain 3-D. Dès qu’il a entendu le récit de ces aventures, le bon Captain règle son processeur d’énergie (visiblement situé dans sa boucle de ceinture) pour le « vol dimensionnel ». Et rapidement le héros s’envole en direction de la compagnie Atlas en utilisant « une grande force qui vient de l’invisible quatrième dimension ». Quatrième dimension ? Ne devrait-il pas être Captain 4-D alors ? Au sol Danny a beau implorer le héros de l’emmener avec lui, Captain 3-D ne fait même pas mine de lui répondre (on notera qu’en général, que ce soit dans cette histoire ou dans la précédente, le héros n’est finalement pas si sympathique avec son jeune allié, en tout cas pas autant que les tandems comme Captain America/Bucky ou Sandman/Sandy qu’on a pu par ailleurs croiser dans l’œuvre de Simon & Kirby).

Captain 3-D surprend l’homme-montage et Skweel sur le toit de l’entrepôt visé. Bien sûr il les attaque mais l’être composite, formé à partir de photographies, se révèle un adversaire formidable, qui assomme le héros. Quand ce dernier reprend conscience, les bandits ont pris la fuite mais Danny Davis arrive sur les lieux. Il a suivi Captain 3-D aussi vite qu’il l’a pu. Tous deux ignorent où les ennemis sont partis mais Danny insiste sur le fait qu’il peut guider le Captain jusqu’à la base de Tigra (qui forcément n’a pas eu l’idée de changer de base après que le garçon se soit évadé.

On vous l’avait dit, le Peuple-Chat n’est pas si doué que ça). La femme féline sait que le héros arrive. Quand Danny et Captain 3-D approchent de la grotte, ils trouvent Tigra et tout un « comité de réception » qui les attendent. Pendant que 3-D occupe les hommes-montages, il demande à Danny d’aller détruire la machine à lunettes stéréo, dans le laboratoire. Tigra n’arrive pas à l’intercepter et la machine explose. Sans leur source de vie, les hommes artificiels reprennent leur forme de papier et se mettent à bruler. Captain 3-D et Danny s’envolent alors, laissant la base de Tigra disparaître dans un grand incendie. Sortant des décombres, le bras levé, la femme-chat s’écrie cependant : « Nous nous rencontrerons encore, Captain 3-D ! La reine du Peuple-Chat aura sa revanche ! »…

Elle ne l’aurait pas, vu la vie éphémère du titre de Captain 3-D. Mais ce n’était pourtant pas la fin pour Tigra et le Peuple-Chat. Je l’écrivais plus tôt, certains lecteurs voient forcément où je veux en venir : Dans les années 70,  Marvel décida de réinventer une de ses héroïnes, The Cat (la Chatte), dont les débuts n’avaient été qu’un pétard mouillé. Greer Nelson, veuve d’un policier, avait fait partie d’un projet expérimental pour aiguiser ses sens et augmenter sa force, procédé finalisé par le fait de porter le costume jaune et bleu de la Chatte. Mais le public n’avait guère adhéré, la série s’était arrêté et quelques mois plus tard l’éditeur décida de la réinventer en la transformant en… Tigra.

Si ce n’était que ça, on pourrait conclure qu’il s’agit d’une simple homonymie et en rester là. En fait quand on regarde l’histoire de Greer Nelson, il n’est pas possible de croire au hasard : Greer, gravement blessée, est sauvée par la savante qui a inventé le costume de la Chatte. La doctoresse lui révèle alors être un membre d’une race qui cohabite depuis des siècles avec la race humaine : le Peuple-Chat. La science avancée du Peuple-Chat lui a parfois permis de faire de la guerre à la race humaine (y compris au niveau bactériologique, on insinuera par exemple que le Peuple-Chat a inventé la Peste Noire pour essayer de se débarrasser des hommes). Mais avec le temps le Peuple-Chat (ou au moins une faction) a décider de tourner le dos à la paix. La savante et ses congénères sauvent la vie de Greer Nelson en lui faisant suivre un rituel magique qui la transforme littéralement en une femme-chat, à l’image, nous dit-on, de celle qui fut la plus grande guerrière du Peuple-Chat. Un personnage antérieur (mais jamais montré) qui se nommait également… Tigra ! Il n’est donc pas difficile de faire cohabiter les deux histoires et de les intégrer à une seule continuité.. Par la suite Marvel établira que son Peuple-Chat a été créé au Moyen-Age. Il ne peut donc avoir livré la guerre à une autre race 50000 ans dans le passé, mais globalement la compatibilité est trop grande pour être ignoré. Les aventures de Captain 3-D sont donc non seulement l’inspiration majeure qui a mené à la création de 3-D-Man et de Triathlon, elles sont également permis la mise au point de la Tigra de Marvel.

Et pour clore le chapitre sur Captain 3-D et les hommes-chats, notons, enfin, que c’était une des premières percées de Jack Kirby dans l’anthropomorphisme (les animaux à qui l’on confère des attitudes humaines, un peu le contraire de ce que Simon & Kirby avaient fait dans Adventure Comics #76, où c’étaient les humains qui se faisaient passer pour des bêtes). Kirby s’investirait à nouveau dans ce genre bien des années plus tard avec la série Kamandi, racontant les aventures futuristes du dernier garçon réellement humain de la Terre, dans un environnement où toutes les races animales ont évolués et ont pris des aptitudes humanoïdes. En bonne place parmi les races rencontrées par Kamandi, on trouverait une race d’hommes-tigres et leur Prince Tuftan, sorte de Peuple-Chat un peu plus doué pour conquérir la Terre que les ennemis de Captain 3-D. S’il serait difficile de voir dans tous les félins utilisés par Kirby par la suite une trace du Peuple-Chat, il convient néanmoins d’insister une coïncidence étrange. Le jeune garçon Kamandi s’appelait ainsi parce qu’il avait été émergé d’un bunker abandonné qui portait l’inscription « Command D » (« Kamandi » en est une déformation phonétique). Autrement dit en bon français le Poste D… Comme la Race D ? Quand on sait que Kirby eut d’abord l’idée de Kamandi en 1956 (à peine trois ans après Captain 3-D), pour un projet de strip, le rapprochement n’est pas exclu. Accidentel ou pas, cet élément contribue encore à nous convaincre que l’oeubre de Jack Kirby peut se concevoir comme un univers cohérent, une sorte de Kirbyverse avec ses propres règles et qui aurait sa propre existence, échappant aux séparations propres aux différents éditeurs chez qui Kirby a pu travailler…

[Xavier Fournier]