[FRENCH] Avec l’omniprésence de Marvel dans l’univers des comics ces dernières décennies et le fait qu’avant de lancer les Fantastic Four la firme produisait de nombreuses anthologies de « monstres », l’impression donnée est souvent qu’à la fin des années 50, de telles séries fantastiques étaient l’apanage de Marvel (alors appelé Atlas). En fait, suite au vide laissé par la disparition des titres d’horreur des EC Comics, plusieurs firmes tentèrent d’en capter le public, y compris avec des auteurs qui retrouveraient le succès via Marvel, quelques temps plus tard. Harvey Comics lança ainsi pendant quelques mois « Alarming Tales », une série qui vaut qu’on s’y attarde tant, là aussi, Jack Kirby donnait déjà de nombreux signes de choses à venir…

Comme tout le contenu d’Alarming Tales #1, « The Last Enemy » est dessiné par Jack Kirby tandis que l’identité du scénariste n’est pas formellement définie. Disons qu’au bas mot Kirby est co-scénariste, voire même le seul auteur. Le récit commence comme le monologue d’un voyageur temporel qui règle sa machine à voyager dans le temps (un « Time-Cube ») sur l’année 2514, de manière à se matérialiser à l’emplacement de Montford, dans le Connecticut.

Le voyageur est-il l’inventeur du Time-Cube ou simplement un utilisateur ? La chose n’est pas totalement définie. Tout au plus il mentionne que le Cube est le résultat de quatre années de travaux secrets dans les laboratoires gouvernementaux mais que le grand public n’en connaîtrait jamais l’existence.

Arrivé dans l’ère future, l’homme cache sont cube temporel dans une caverne puis décide d’aller explorer un peu ce monde de demain. La première chose qu’il constate c’est que l’emplacement où aurait du se dresser la ville de Montford est méconnaissable, que l’endroit est désormais occupé par une grande forêt.

Plus étrange encore : il découvre des douzaines de cadavres de tigres. Qui plus est des tigres morts qui portaient des vêtements ! Pour le lecteur moderne, cette vision de tigres humanoïdes dessinés par Kirby ne peut guère qu’évoquer les êtres similaires vus dans la série Kamandi une quinzaine d’années plus tard, chez DC. D’autant plus que les tigres de Kamandi vivaient eux aussi plusieurs siècles dans le futur… Nous verrons que ce n’est là que le premier point commun qu’on peut trouver entre « The Last Enemy » et « Kamandi: The Last Boy On Earth ».

L’homme est interloqué devant sa macabre découverte mais remarque une voix derrière lui. Une voix comme un couinement… L’explorateur temporel comprend mieux la raison de cette voix étrange quand il découvre son interlocuteur. Une sorte de gros rat, en uniforme militaire, qui commente : « C’était vraiment une sacrée bataille, Monsieur. Les gros chats sont les plus durs à battre !

L’homme est bien sûr surpris, demande au rat comment il peut parler et l’autre, après s’être allumé une cigarette, réplique : « Votre race nous a laissé de nombreuses choses… la langue, la culture, les armes […]. Vous n’êtes pas supposé être vivant, Monsieur. Quelque chose appelé la Guerre Atomique a détruit les humains ! ». Songeur, l’homme murmure : « Et ainsi la Terre fut laissée aux animaux… ». Le rat explique alors qu’il fallait bien que quelqu’un hérite de la Terre. D’autant qu’elle reste une bonne planète à habiter… Au demeurant le voyageur pourrait trouver ce rat sympathique et continuer de lui poser des questions. Mais la bestiole cache son jeu. L’homme n’entend pas un petit groupe d’hommes-rats approcher par derrière. Les assaillants l’assomment avec une crosse de fusil et l’homme s’effondre..

C’est à son réveil que finalement on va apprendre le nom du héros de l’histoire, quand le voyageur se dit qu’il est, lui, Hammond Drake, le seul homme à s’être trouvé dans une telle situation. Et effectivement les choses ne s’annoncent pas bien pour Drake. Les rats l’ont amené dans une salle d’interrogatoire et lui ont braqué une puissante lumière dans les yeux. Ils ne l’éteindront seulement quand l’homme aura parlé. Mais que pourrait leur révéler Drake ? Il n’est pas franchement au courant de l’état du monde de 2514.

Son tortionnaire s’énerve : « Regardez-moi ! Vous n’êtes pas face à notre espèce ancestrale ! Nous pensons ! Nous construisons ! Nous nous battons pour nous emparer de la planète et avec votre aide, nous pouvons gagner ! ».

L’officier-rat montre alors une carte qui décrit le complexe de tunnels des hommes-rats. Un réseau qui court sous le sol de la Terre entière. Au dessus les Chiens et les Chats (enfin rappelons-nous que ce que les Rats appellent des « gros chats » sont des tigres) se font la guerre et les rats attendent de longue date pour tirer les marrons du feu. Mais l’arrivée de l’homme change tout. Ils n’auront pas à attendre ! Plus maintenant qu’ils peuvent espérer apprendre à fabriquer des bombes atomiques !

Hammond Drake tente d’abord de jouer à l’imbécile, de faire semblant d’ignorer même ce que désigne le terme « bombe atomique ». Mais le rat est loin d’être un idiot. Il se doute bien qu’un homme, membre d’une race disparue depuis longtemps, n’est pas apparu par miracle au milieu de nulle part. Il a compris qu’il s’agit d’un voyageur du temps ! Soit Hammond Drake leur montre comment fabriquer des bombes atomiques, soit les Rats trouveront sa machine à explorer le temps et voyageront, eux, dans le passé pour trouver quelqu’un qui puisse leur livrer les secrets de l’atome. Drake s’évertue à garder le silence.

L’homme-rat menace : « Vous ne voulez pas parler, hein ? Mais vous savez que vous le ferez ! Nous avons étudié les méthodes des Nazis… Vous vous souvenez d’eux ? ».

Les Rats sont eux aussi des protagonistes communs avec l’univers de Kamandi (on les rencontrait dès Kamandi #2, dans un épisode intitulé « Year of the Rat »), au point qu’on pourrait presque imaginer qu’à 15 ans de distance Jack Kirby a créé deux histoires se déroulant dans un même monde. Drake aurait-il voyagé jusqu’au futur spécifique de Kamandi ?

Mais une alarme s’élève alors et Hammond Drake est pour ainsi dire sauvé par le gong : c’est un raid ennemi, qui déclenche la panique parmi les Rats. Ils tentent d’emmener leur prisonnier dans une autre caverne. Mais l’endroit est déjà tombé aux mains des assaillants, arrivés via une foreuse géante. Les silhouettes sortant de la foreuse sont armés de choses qui ressemblent à des lance-flammes mais qui projettent au contraire un gaz vert. Hammond perd une nouvelle fois connaissance tout en voyant l’un des « envahisseurs » se diriger vers lui. Quand il revient à lui, l’homme est couché sur un lit d’infirmerie, entouré de versions humanoïdes d’un chien, d’un renard et d’un ours. Le chien doit plus précisément retenir notre attention ici car il s’agit du portrait craché (y compris au niveau d’une tâche noire située près de l’œil) du Docteur Canus, un personnage qu’on retrouvera dans Kamandi #1, en 1972 (c’est dire si les points communs avec Kamandi se multiplient). Les animaux sont sidérés d’avoir mis la main sur un vrai homme mais sont interrompus par l’arrivée d’un autre personnage. Un deuxième homme-chien qui lui à un visage de bulldog qui se trouve être un général que les autres animaux saluent. L’homme remercie ce gradé pour les soins qu’il a reçu. Mais l’homme-bulldog le rassure : Pour eux c’est comme saluer le retour d’un vieil ami. Le chien à travers les âges reste visiblement le meilleur ami de l’homme.

Hammond Drake demande alors à entendre la version canine de l’histoire. Le bulldog paraît bien plus paisible que le rat : « Hélas… Ces combats ! Vous devez trouver tout ça très triste. Néanmoins le Chien ne combat pas pour dominer… Il lutte pour mettre fin à l’instinct de l’ennemi naturel ! Au début nous les combattions tous… Les renards, les ours, les loups ! Maintenant nous sommes alliés. Vous voyez… Il est possible d’installer de la coopération en lieu et place de la peur et de haine ! ». Hammond Drake est optimiste pour la guerre contre les Chats. Elle pourrait se finir de la même manière, avec les différentes races apprenant à vivre ensemble. Mais pour ce qui est de la vermine (c’est à dire les Rats que l’homme à pu croiser). Après tous ils sont les héritiers spirituels des nazis et il est évident qu’à un moment tout se jouera dans un combat unissant tout le restant du règne animal contre les Rats ! Et le Bulldog en est conscient. En définitive un des camps devra détruire l’autre…

Après avoir été bien traité par les Chiens, Drake a cependant un cadeau à faire… Il demande à ce qu’on fasse venir le meilleur physicien (« physichien » ?) qu’on puisse trouver. Devant lui, Drake commence à écrire des notes sur une page, en expliquant qu’il s’agit d’une description basique : « Je ne sais pas si ce que je fais est bien ou pas ! Je vous laisse un dangereux héritage et le dernier témoignage de la confiance de l’Homme ! ». Après cela, Drake annonce à ses alliés qu’il va faire un dernier tour dans ce monde en guerre, en espérant que les non-humains feront finalement un meilleur choix que celui des humains. Les Chiens s’arrangent pour que Drake soit escorté à l’endroit où il est arrivé. Resté seul, Hammond peut alors sortir sa machine temporelle et reprendre la route du temps dans le sens inverse en se parlant à lui-même : « Retourne dans le passé. C’est ta place, parmi les autres hommes… Même s’ils finiront par périr ! ». En prenant place devant les commandes, Drake s’interroge « Je me demande si un autre homme leur aurait donné la bombe atomique ? Je le pense ! Il vaux mieux que le monde revienne aux Chiens plutôt qu’à une bande de Rats comploteurs ». Et Hammond Drake retourne à son époque d’origine, conscient que les jours de la race humaine sont comptés. Du coup la bombe atomique ne serait-elle pas une sorte de cadeau empoisonné ? L’idée n’a pas l’air de préoccuper l’humain. Pourtant on pourrait se demander si donner le secret de l’atome aux Chiens fut une si bonne idée, quand on voit comment les humains se sont auto-détruits dans ce futur.

Et c’est justement cette dernière caractéristique qui fait que, non, malgré les tenues similaires des hommes-tigres, malgré la présence commune des Rats, des Chiens et du Docteur Canus, le futur visité par Hammond Drake ne peut pas être véritablement celui de Kamandi. Dans la série que Jack Kirby lança dans les années 70, Kamandi n’est pas le dernier humain (malgré ce que pourrait laisser croire le sous-titre « Last boy on Earth »). Les diverses races animales ont évolué mais l’humanité n’a pas pour autant été exterminée. Elle a régressé à un stade primitif. Du coup, les animaux intelligents ont le plus souvent du mépris pour les hommes, qu’ils considèrent au mieux comme des bêtes de somme ou de compagnie. Aucun ressortissant des races vues dans Kamandi ne s’étonnerait de croiser un être humain ou en déduirait pour autant qu’il s’agit d’un voyageur temporel (au contraire des Rats d’Alarming Tales). Qui plus dans « The Last Enemy » l’élément déclencheur est une guerre atomique qui raye l’humanité de la carte mais, de façon tacite, fait évoluer les autres espèces. Pour ce qui est de Kamandi, Jack Kirby a plusieurs fois précisé que la nature du cataclysme qui avait causé la chute du genre humain n’était pas une guerre atomique de ce type (par exemple le virus ultra-dangereux Morticoccus, introduit dans Kamandi #9 en 1973 et revu plus récemment dans la maxisérie Countdown est un des facteurs qui a joué). En raison de la présence des humains et du manque de guerre atomique (encore que les successeurs de Kirby qui ont repris Kamandi par la suite ont parfois préféré mentionner un conflit radioactif), le monde visité par Hammond Drake ne peut être celui dans lequel vit Kamandi. Ou bien… ou bien en rentrant chez lui Hammond Drake prévient ses supérieurs de ce qu’il a vu dans le futur et change le cours des choses, ce qui fait que le Grand Cataclysme n’a plus tout à fait les mêmes causes et épargne les humains grâce à des préparatifs pris en prévision de ces événements…

Globalement « The Last Enemy » n’est pas forcément une préquelle officieuse à Kamandi mais démontre que – pour répondre à des scénographies similaires – Jack Kirby était capable de fournir des réponses très voisines. Pour mieux nous en convaincre, on peut également se reporter vers un autre récit publié dans ce Alarming Tales #1. « The Cadmus Seed » montre un scientifique mégalomane qui a mis au point des techniques de création d’êtres humains artificiels, qu’on fait pousser comme des plantes avec des « graines de Cadmus » mais qui expérimente également sur le clonage. Bien plus tard, dans Superman’s Pal Jimmy Olsen, le même Jack Kirby inventera pour DC un laboratoire futuriste connu d’abord seulement sous le nom du Project qui créé des êtres artificiels et qui pratique aussi couramment le clonage (c’est ainsi que le Guardian, héros du Golden Age, sera cloné et recréé pour l’ère moderne). Les ressemblances permettent là aussi de penser que le laboratoire des graines Cadmus et celui du Project ne sont en fait qu’une seule installation aux pratiques scientifiques similaires. D’ailleurs, un peu plus tard, le Project sera rebaptisé Projet Cadmus, reconnaissant à mots couverts la filiation. Tout ne se recoupe pas forcément dans l’œuvre de Kirby, tout ne rentre pas forcément dans le grand « Kirbyverse » étendu que nous avons déjà pu mentionner dans cette rubrique.

Mais si on peut reconnaître des lignes communes de série en série, parfois avec plusieurs décennies d’écart, c’est aussi et surtout qu’à travers le premier degré affleure les opinions, les espoirs et les craintes de Kirby en ce que pouvait concerner les risques de la science, de la guerre, de l’évolution, de la mythologie. L’existence de « The Last Enemy » permet aussi de souligner que la série Kamandi, avec ses races animales devenues intelligentes, n’est pas autant baser sur la Planète des Singes que certains ont pu le croire. Il est certain qu’on retrouve certains aspects du film Planet of The Apes (à différencier du livre d’origine) dès la couverture de Kamandi #1, avec le buste de Statue de la Liberté dépassant des décombres ou encore avec la présence de singes intelligents. Mais Alarming Tales (si vous souhaitez vous le procurer, conseillons plutôt Shocking Tales Digest #1, paru en 1981 chez Harvey, qui contient les réimpressions de The Last Enemy et The Cadmus Seed à un prix forcément plus abordable) nous montre que Kirby avait déjà l’essentiel de cet univers bien des années auparavant et que ces « fables animales » ont sans doute plus à voir avec des romans de SF comme « Demain Les Chiens »… Plus largement Alarming Tales #1 (tout comme le Captain 3-D du même Kirby) nous démontre la logique  impitoyable du monde des comics, où deux éditeurs peuvent publier des idées similaires (qui plus est quand le même auteur entre en scène) avec des succès totalement différents. Avec Captain 3-D ou Alarming Tales, Harvey Comics avait en main de nombreux éléments qui ont fait le succès de certaines séries Marvel ou DC par la suite. Mais sans doute que le public du milieu des années 50 n’était pas celui des années 60 ou 70. On peut dire que chez Harvey Jack Kirby avait déjà eu les bonnes idées… Mais pas au moment opportun, contrairement à ce qui se passerait des années plus tard. Kirby, là aussi, était tout simplement en avance sur son temps…

[Xavier Fournier]