[FRENCH] En 1940 Thor s’occupait déjà de combattre les forces du mal. Ou plus exactement le dieu Thor, du haut de son mythique Valhalla, avait choisi une sorte d’avatar mortel, Grant Farrel, pour agir à sa place dans le monde des humains. Ce Thor du Golden Age, publié par Fox Feature Syndicate, n’aurait qu’une courte carrière. Néanmoins, sur le terrain politique, il allait doubler Captain America : Près d’un an avant lui, ce dieu du tonnerre partirait pour l’Europe et libérer la France de l’envahisseur, mettant fin à la seconde guerre mondiale… dès mai 1940 ! Ou l’art et la manière de sous-estimer l’Histoire à force de vouloir aller trop vite…

En 1941, Captain America créa l’événement en décrochant un coup de poing à Adolf Hitler sur la couverture de son premier numéro et en identifiant clairement les nazis comme ennemis des USA, à une période où l’opinion américaine était encore largement partagée sur le fait d’aller – ou pas – aider l’Europe en entrant ainsi dans la seconde guerre mondiale. Avant Captain America ? Les éditeurs et auteurs touchaient seulement du bout des doigts le conflit européen, le mentionnant à travers diverses variations plus ou moins implicites. Dès sa première apparition Superman avait pris position contre la guerre, ses premiers exploits (Action Comics #1 et #2, 1938) le menant à intervenir dans le conflit fictif du « San Monte » et à démontrer que la guerre, finalement, ne profite qu’aux marchands d’armes et aux gradés, eux-mêmes trop lâches pour se rendre sur le front. Mais le « San Monte » étant sans doute un équivalent trop vague, Jerry Siegel et Joe Shuster reviendrait sur le sujet de manière plus précise dans « Europe At War » (l’Europe en guerre »), un arc entamé à partir d’Action Comics #22 (mars 1940). N’allez cependant pas y chercher des allusions identifiables aux nazis et aux pays qu’ils attaquent. Les nations européennes qui s’affrontent dans ce récit sont les pays fictifs de Toran et Galonia (assez curieusement le Baronta, bateau que prend Superman dans Action Comics #2 pour se rendre au San Monte apparaît également dans Action #22, le même navire de croisière servant à Clark Kent et Lois Lane pour se rendre dans cette Europe fictive). Dans Pep Comics #1 (janvier 1940), le premier véritable super-héros patriotique (et principal modèle de Captain America), le Shield, affrontait des « saboteurs étrangers » et visait implicitement les nazis mais préférait les appeler des « Stokians » pour éviter tout problème. Début 1940, il y avait donc quelque chose dans l’air qui faisait que les auteurs de comics s’intéressaient de plus en plus aux retombées du conflit nazi… mais on éviter d’appeler un chat par son nom, préférant rebaptiser les pays pour éviter toute polémique.

Dans Weird Comics #1 (avril 1940), le Thor du Golden Age avait démarré sa carrière exactement dans le même moule (on notera la proximité des dates avec le moment ou Superman et le Shield combattaient des pseudo-nazis). Grant Farrel avait été incapable de séduire la femme de sa vie, Glenda, qui lui avait préféré le bras d’un bel inconnu. Et Farrel se demandait sérieusement s’il n’était pas temps de se suicider. Heureusement pour lui, le même soir, les cieux avaient d’autres plans pour lui. Le dieu Thor, après avoir vérifié que la puissance de son marteau magique était toujours intacte (et que l’objet continuait de revenir dans sa main), convoquait Farrel au Valhalla pour lui expliquer qu’il avait décidé de faire de lui son représentant sur Terre. Le dieu du tonnerre donne alors à Thor son marteau magique et les pouvoirs qui l’accompagnent. L’influence des origines de Captain Marvel et Shazam, apparus deux mois plus tôt dans Whiz Comics #2, publié par Fawcett, est tangible… Mais du haut du Valhalla, on a visiblement vue sur le monde entier et Farrel avait pu voir que d’inquiétants espions (parmi lesquels l’homme qui l’avait séduit) menaçaient sa chère Glenda. Aussitôt le nouveau Thor redescend sur Terre et, pour faire court, libère Glenda de ces mystérieux espions qui voulaient se servir d’elle pour mettre la main sur les mines d’un pays fictif nommé Anduria (en gros, un équivalent des Andes), non sans que Thor soit un temps retenu prisonnier dans les mines. A noter que la couleur du costume de Thor (Farrel) évolue au fur et à mesure de ce premier épisode. Il était vêtu d’une grande cape, d’un casque (non pas pourvu d’ailettes, contrairement au futur Thor de Marvel) et de bottes, avec son marteau assorti. Sur la première page ce costume est bleu mais pendant son premier séjour au Valhalla la tenue (et le marteau) avait virée au rouge. Lors de son retour sur Terre, ce mini costume redevient bleu… mais surtout on se rend compte que le héros prend l’habitude de voler en brandissant le marteau dans une de ses mains (alors qu’il aurait sans doute pu voler aussi bien avec le marteau accroché à la ceinture) préfigurant ce qui se fera plus tard pour le Thor de Marvel.

Une fois Glenda sauvé des malfrats qui en voulaient à l’or d’Anduria, la formule de la série va s’installer. Grant Farrel/Thor doit pratiquement chaque mois tirer Glenda des griffes de malfaiteurs étrangers, parfois dans des conditions totalement ridicules. Par exemple dans Weird Comics #1, rien n’explique pourquoi et comment Glenda aurait le moindre rapport avec une mine dans les Andes. Dès lors pourquoi les malfrats auraient-ils besoin d’elle ? Dans Weird Comics #4, par exemple, le jeune femme est kidnappée par un gang de « mongols tibétains » qui veulent la torturer pour lui faire révéler où se trouve une relique bouddhiste. Au fil des épisodes on apprendra que Glenda n’est en tout et pour tout que la secrétaire du richissime Grant Farrel. Comment et pourquoi serait-elle convoitée par des gangs des quatre coins du monde pour des sources de richesse qui n’ont aucun lien ? On est clairement dans une narration si caricaturale qu’elle en devient presque incohérente.

Dans cette avalanche de dangers qui guettent la belle Glenda, Weird Comics #2 commence finalement de manière beaucoup plus réaliste (encore que dans une série si rocambolesque cela ne veuille pas forcément dire qu’on parle d’un réalisme trépidant). Dans une cabine téléphonique, Grant téléphone à Glenda pour lui proposer de dîner ensemble le soir même. Mais Glenda lui apprend qu’elle ne peut pas, qu’elle est trop occupée à préparer ses valises. Elle part en effet en Europe le lendemain. Grant est sidéré : « L’Europe ? Est-tu folle ? Aucun navire n’est à l’abri sur l’océan avec cette guerre ! Pourquoi pars tu là-bas ? ». Et Glenda d’expliquer qu’elle part en vacances et que, non, elle n’a pas peur et que, même, au contraire, elle recherche plutôt l’action. Il faut dire qu’en mai 1940, décider d’aller passer ses vacances en Europe c’est vraiment aller au devant des ennuis… Le lendemain, alors que Glenda est sur le pont du qui va partir pour l’Europe, elle a la surprise de voir débarquer Grant Farrel, valises en main. Avec la grande intelligence qui la caractérise, Glenda demande : « Que fais-tu ici. Tu me suis ? ». Et, forcément, Grant ne fait que confirmer l’évidence : « Oui, je ne vais te laisser exploser toute seule ! ». La case suivante on est déjà pratiquement au bout du voyage, de l’autre côté de l’Atlantique et les mots de Farrel deviennent prophétiques : leur bateau heurte une mine et est frappé par une énorme explosion.

Heureusement Glenda et Grant arrivent à se glisser dans une chaloupe de secours. Grant rame et finalement ils sont recueillis par un autre navire « ami » qui voyage dans les mêmes eaux. Mais le capitaine de ce deuxième bateau est anxieux. Il a peur que son navire soit également détruit par les mines et il s’en ouvre à Grant Farrel, qui est, lui, curieusement plus optimiste : « Ne vous faîtes pas de soucis Capitaine ! ». Puis le héros s’arrange pour disparaître dans les recoins du bateau et à se transformer (sans éclair ni tonnerre) en Thor. Du haut du mat il lance son marteau indestructible dans la mer et celui-ci, filant droit devant, détruit toutes les mines cachées. Puis Thor se met a voler devant le bateau, lançant des éclairs sur toutes les mines restantes. Et sans doute que toutes ces explosions ou la vision d’un viking volant et lançant des éclairs passe totalement inaperçus car les auteurs (l’identité des créateurs de Thor reste inconnue, la série est signée du pseudonyme « Wright Lincoln » et tout au plus les connaisseurs identifient le style du dessinateur Pierce Rice mais sans savoir s’il a tout dessiné ou s’il a été seulement l’encreur) ne voient pas l’utilité de nous montrer la réaction des occupants du bateau. Il faut croire que personne n’a remarqué Thor. Finalement le navire arrive à bon port et, une fois débarqué, Grant Farrel (qui a repris son apparence « civile ») compte bien convaincre Glenda de rentrer à la maison : « Alors Glenda, est-ce que c’est assez d’émotions pour toi ? ». En véritable pimbêche, Glenda le toise : « Non ! Et je ne souhaite pas être protégée par toi ! ». Mais dans la nuit la petite ville où ils sont arrivés est détruite par un raid aérien, transformant la cité « en une scène d’horreur sanglante ». Glenda fuit dans la nuit tandis que dans le ciel le puissant Thor lance son marteau pour détruire les avions et mettre en fuite l’escadron ennemi. Après avoir mis en déroute les attaquants, Thor revient au sol, ne trouve pas de trace de Glenda et décide de redevenir le « simple » Grant pour mieux pouvoir la chercher de façon discrète. Il ne tarde pas à la croiser mais la réaction, une nouvelle fois, n’est guère flatteuse pour le personnage de Glenda. Elle est au contraire furieuse de voir que Grant lui colle aux basques : « Encore toi ! Ne me laisseras-tu pas seule ? Je sais ce que je fais ! ».

Là, quand même, la patience de Grant arrive à ses limites : « Glenda, petite imbécile ! Tu vas droit vers le front ! Tu vas te faire tuer ! ». Mais rien n’y fait. Glenda insiste qu’elle a, justement, une raison pour aller vers le front. Grant la laisse partir, en se disant qu’il a une meilleure idée. Il redevient Thor et apparaît, entouré d’éclairs, devant Glenda. Cette dernière connaît Thor depuis leur aventure commune de Weird Comics #1 en Anduria. Et elle lui fait visiblement plus confiance qu’à Grant (ce qui est d’ailleurs amusant puisque Thor ne porte aucun masque et que le scénario ne fait mention d’aucune transformation physique, elle devrait donc facilement voir que Thor n’est autre que Grant avec un casque). Elle ne tarde pas à lui révéler la raison de son entêtement pour aller vers le front : « Thor ! Je suis heureuse que vous soyez ici ! J’ai entendu des espions ennemis qui discutaient au port… Ils préparent une attaque surprise contre Paris… Je dois prévenir l’armée française ! ». Paris ? D’un seul coup nous ne somme plus dans une vague Europe ou dans un pays fictif. Le pays dans lequel Glenda et Grant ont débarqué, c’est la France, en mai 1940 ! Le script identifie Paris et l’armée française sans laisser la place au doute. Et quelques instants plus tard Thor (portant Glenda sous un bras) survole la capitale qui est représentée dans les détails, avec la Seine, la Tour Eiffel et une cathédrale qui ne peut qu’être Notre-Dame.

Le style n’est pas « photographique » comme s’il avait été peint par un Alex Ross mais on retrouve néanmoins une foule de détails qui montre que le dessinateur a travaillé d’après photo (y compris le survol de Paris, dessiné façon « grand angle », un choix graphique assez atypique dans les comics de l’époque). Mais sans doute Glenda et Thor ont-ils trop tardé. Le vrombissement des bombardiers ennemis se fait déjà entendre dans le ciel. Après avoir déposé Glenda, Thor décolle à nouveau tout en attachant une énorme chaîne à son marteau. On ne saura jamais d’où vient cette chaîne… Peut-être un cadeau supplémentaire du Thor mythique, envoyé depuis le Valhalla entre deux cases ? En tout cas la chaîne est assez longue pour encercler les avions ennemis une fois que Thor a lancé son marteau. Et comme le marteau ne manque pas de revenir dans la main du héros, la flotte aérienne ennemie est comme prise dans une boucle (comme montré dans une image qui occupe une pleine page, là aussi un autre choix graphique assez rare pour l’époque, à plus forte raison puisque la page ne représente aucun des personnages principaux). Thor a ainsi réalisé une véritable « pelote » d’avions qu’il tient prisonniers dans les airs et qu’il tire derrière lui jusqu’au « pays de l’ennemi ». Le scénario n’a en effet aucun problème à identifier de façon nominale la France ou Paris mais il reste par contre beaucoup plus discret sur l’identité des attaquants. Encore que… quand Thor arrive au dessus de la capitale ennemie, il lance son marteau et tous les avions et leurs bombes tombent sur la ville. Avec le même souci de représentation des lieux qui avait déjà marqué le passage sur Paris, cette fois on reconnaît forcément la célèbre Porte de Brandebourg. La capitale n’est pas nommée, mais il s’agît à l’évidence de Berlin !

Après son fait de guerre, Thor rentre en France, redevient Grant et retrouve Glenda. Avant qu’il ait l’occasion de prononcer un seul mot elle lui avoue : « Grant, je pense que je suis prête à rentrer à la maison maintenant ! ». Mais Grant fait mine de ne pas être intéressé : « C’est bien, mais pas avec moi madame. Tu n’as qu’a laisser ton petit ami Thor te ramener au pays ! ». En fait, on comprendra que Grant comprend que le retour se fera plus vite à coup de marteau magique et qu’il met en scène des conditions qui font qu’ils n’auront pas à utiliser un bateau ou un avion pour rentrer. Glenda est d’abord vexée puis se reprend… « Une minute. Comment sais-tu pour Thor ? Hmmm… Je me demande ! ». Effectivement, par la force des choses, Grant Farrel et Thor ne se sont jamais trouvés ensemble devant Glenda. Et elle n’a pas eu l’occasion de parler de Thor à Grant. On sent donc que la jeune femme commence à se demander si… Grant ne serait pas Thor ? Mais ses questions restent muettes pour l’instant. Thor arrive et en un éclair (forcément !) ramène Glenda en Amérique. Plusieurs jours plus tard, Glenda ne manque pas de téléphoner à Grant pour lui demander un rendez-vous. Le lecteur est laissé libre de penser qu’elle a compris la leçon et qu’elle s’en veut d’avoir snobé Farrel. Ou bien qu’elle commence à deviner qu’il est Thor et que son opinion sur lui a totalement changé. Et ce coup de téléphone marque la fin de l’épisode…

Thor vient de défendre Paris et de détruire le centre de Berlin ! L’épisode est officiellement daté de mai 1940 mais dans la réalité, les comics paraissant souvent de façon antidatée (de manière à tromper la vigilance des vendeurs des kiosques et de rester plus longtemps dans les rayons). Weird Comics est donc probablement paru en réalité vers février ou mars 1940. Et les auteurs, forcément, avaient travaillé quelques semaines en amont pour écrire et dessiner ce récit. Ils n’avaient aucune façon de savoir qu’en mai 1940 ils seraient rattrapés par la réalité. Bien sûr, ils savaient que la Pologne avait été envahie en 1939 et, bien sûr, ils pouvaient anticiper que les autres nations européennes, parmi lesquelles la France, ne tarderaient pas à entrer dans le conflit. Mais ils ne pouvaient pas deviner que la chronologie des événements allait en partie correspondre à la leur. Dans la fiction, leur dieu du tonnerre et des éclairs déjouait un plan secret d’attaque contre Paris en mai 1940. Dans la réalité, en mai 1940, l’armée allemande lançait en l’espace de quelques semaines une offensive contre les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et la France. Le problème c’est qu’il n’y aurait aucun Thor pour retourner ses bombardiers à l’envoyeur, Weird Comics #2 allant sans le savoir à l’encontre du sens de l’Histoire.

Ce n’est pas seulement cette contradiction apparente qui allait causer la disparition rapide du Thor de Fox Feature Syndicate mais plus globalement un problème de concept. D’une part Thor professait une vision « facile » de la guerre, se rendant à chaque nouvel épisode dans une nouvelle nation pour sauver Glenda et régler un conflit en deux ou trois coups de marteau. Graduellement, au fur et à mesure que la seconde guerre mondiale prenait de l’ampleur, l’opinion publique était au contraire tenue au courant d’un conflit dur dont la résolution n’aurait rien d’un deus ex machina. C’est donc la formule narrative même de Thor qui serait vite périmée. Ensuite vient un autre facteur : tout simplement le fait que le régime nazi s’approprierait graduellement une partie de la mythologie nordique. En termes de mythes, les auteurs de comics auraient donc tendance à suivre les modèles de Captain Marvel et de Wonder Woman, c’est-à-dire à voir le panthéon grec comme « ami » des valeurs de l’occident libre tandis que les divinités nordiques, elles, semblaient plus proches du « folklore nazi ». Il y a aussi une question de « fonction ». Une bonne partie des divinités gréco-romaines consacraient un temps considérable à des activités n’ayant rien à voir avec la guerre (comme Mercure, qui était le patron du commerce) là où les dieux vikings étaient d’une nature bien plus guerrière. C’est ce côté « guerrier » qui ferait obstacle (à noter qu’il s’appliquait également à Mars/Arès, vu en antagoniste chez de nombreux éditeurs). En 1940, le super-héros issu d’une décision de Zeus semblait donc plus « amical » qu’un lanceur d’éclair sponsorisé par Thor ou Odin.

Grant Farrel n’allait donc pas faire long feu, disparaissant après Weird Comics #6, bien que les derniers épisodes aient vus une certaine évolution du personnage, en particulier sur le plan visuel. Thor perdait de plus en plus ses éléments rappelant le folklore viking (le casque et la cape disparaissent) pour n’apparaître vêtu que d’un short bleu et de bottes de la même couleur. Grant Farrel (qui pouvait également devenir invisible) se faisait prêter différents accessoires venu du Valhalla. C’est-à-dire que dans certaines scènes il demandait le marteau de Thor, dans d’autres au contraire il chevauchait un éclair géant (le short avait intérêt à être bien isolé !). Dans Weird Comics #5, sa dernière apparition du Golden Age, il n’utilise absolument pas de marteau mais continue de chevaucher les éclairs et le Thor mythique lui envoie comme talisman un gant de métal qui, visiblement, décuple sa force. Thor passé de mode pour les raisons évoquées plus tôt, il allait donc cesser de paraître mais pas sans laisser de traces.

D’abord, chez Fox, on pensait visiblement que le nom avait du potentiel et un autre personnage, Dynamite Thor (sans réelle connotation mythologique), le remplacerait dans Weird Comics. Le rapprochement le plus « voyant » (celui que la plupart des fans de comics voudraient sans doute faire) reposerait sur les liens possibles entre ce Thor du Golden Age et celui, plus tardif, de Marvel (c’est-à-dire la version de Thor la plus connue dans les comics). Comparons les choses dans l’ordre : Grant Farrel se voit confié un marteau qui lui confère les pouvoirs de Thor parce qu’on l’en juge digne (et c’est également la finalité des origines de Don Blake dans Journey Into Mystery). Tandis que Grant Farrel passe une partie de son épisode originel prisonnier dans les mines, Don Blake va découvrir le marteau de Thor dans une caverne souterraine. Grant Farrel vole en brandissant son marteau à bout de bras… Don Blake lance le sien et s’y accroche mais les deux attitudes sont relativement similaires. Pourtant il y a deux choses à prendre en compte. D’abord et avant tout le fait que si vraiment quelqu’un chez Marvel avait envie d’aller piocher dans les anciens héros du Golden Age, il y avait quand même plus « commercial » à trouver qu’un personnage qui n’était apparu que cinq fois avant de disparaître des mémoires (songez qu’à la même époque Marvel ne jugeait pas utile de ramener Angel ou le Patriot, qui avaient connus une bien meilleure longévité). La deuxième chose à observer c’est que le Thor de Marvel est bien plus probablement basé sur Captain Marvel Jr., personnage boiteux qui se transformait en super-héros sans handicap via un éclair quand il prononçait le nom du sorcier Shazam. Dans les années 60 il n’y avait plus la même réserve d’ordre « germanique » envers les dieux nordiques et le Thor de Marvel est selon toutes probabilités un « clone » de Captain Marvel Jr. pour lequel on a simplement changé le panthéon de référence, de façon à ce que la copie soit plus discrète. En fait les deux Thor copient à des niveaux divers l’univers de Captain Marvel et, comme dans les deux cas on a choisi les dieux vikings pour cacher ce qui est plagié, le niveau de ressemblance s’explique tout à fait sans que pour autant le Thor de Marvel ait cherché à copier le Thor de Fox. Il n’y a pas de rapport de descendance ou d’ascendance directe entre les deux Thor. Disons plutôt qu’ils sont « cousins ».

Mais il reste une filiation à explorer, en particulier en ce qui concerne les derniers épisodes de Grant Farrel, quand celui-ci avait perdu sa cape, son casque et son marteau. Avant de travailler pour Marvel, Jack Kirby travaillait, entre autres, pour Fox. Tout comme son compère Joe Simon. Que Jack Kirby ait eu connaissance à l’époque de l’existence de l’alter ego de Grant Farrel parait plus que probable. Or, le Thor « déconstruit » de Weird Comics #4-5 (ce héros blond qui porte un short bleu et utilise divers talismans magiques tout en suivant les ordres en provenance du Valhalla, avec un penchant pour éteindre les guerres) ressemble curieusement à une co-création à peine plus tardive de Kirby. En août 1940 le Thor de Fox fait sa dernière apparition dans Weird Comics #5. Le même mois, Marvel lance Red Raven Comics, dans lequel on peut suivre entre autres les aventures de « Mercury au XXème siècle », créé par Martin Bursten et Jack Kirby. Mercury est un dieu grec en short bleu qui prend étrangement ses ordres du Valhalla et, quand la série sera rebaptisée Hurricane (dans les pages de Captain America Comics) on découvrira que les ailettes que Mercury/Hurricane porte aux temps sont des accessoires magiques et dorés qui semblent sortir du même arsenal que le marteau ou le gant de Thor chez Fox. Et bien sûr la première mission de Mercury est d’aller faire la guerre à une pseudo-nation allemande, Prussland. En prime Hurricane revendique d’être le fils de… Thor ! Les ressemblances sont donc énormes, ce qui laisse le choix entre deux possibilités : soit en manque d’inspiration Bursten et Kirby auraient tout bonnement cannibalisé ce qu’ils voyaient chez Fox, soit le premier épisode de Mercury n’est en fait qu’une histoire pensée pour le Thor de Fox, qui, suite à l’annulation de ce dernier, aurait finalement été (à peine) modifiée pour pouvoir être vendue à un autre éditeur. A partir de là le Thor de Fox préfigure Mercury, Hurricane mais aussi (pour sa manière de mêler mythologie et seconde guerre mondiale) les premières versions de Marvel Boy

Et Grant Farrel dans tout çà ? Après avoir précédé Captain America en Allemagne et contribué à inspirer plusieurs autres super-héros, aurait-il totalement disparu de la surface de la planète ? Pendant des décennies la réponse à cette question aurait été « oui ». En 2008 le personnage a fait son retour chez Image Comics. Dans Savage Dragon #141, Thor (en version casque, cape et marteau) fait partie d’une foule de personnages du Golden Age libérés après plusieurs années de captivité. Grant Farrel en fait donc partie (dans l’épisode en question il affronte même Invincible, le héros de Robert Kirkman, à la suite d’un malentendu).

Comme le Thor de la mythologie nordique faisait déjà partie de l’univers de Savage Dragon depuis longtemps, on peut en déduire que le Thor mythique vu dans Dragon est bien, par ailleurs, le sponsor de Farrel. En fait la version Farrel de Thor appartient désormais au domaine public américain et est susceptible de refaire son apparition chez n’importe quel éditeur. On dit que la foudre ne frappe qu’une seule fois au même endroit mais ce dieu des éclairs n’a visiblement pas fini de frapper, même s’il n’est plus (loin s’en faut) le Thor le plus célèbre des comics..

[Xavier Fournier]