[FRENCH] Toutes les créations de Joe Simon et Jack Kirby (par ailleurs les créateurs de Captain America) ne firent pas forcément mouche. Si d’un côté on peut dire que leur Marvel Boy avait des éléments pour plaire, d’autres en firent finalement un simple « one-shot » qui – tout au moins dans cet état – ne connut qu’un seul épisode. Marvel Boy était-il paru à un mauvais moment et manqué son rendez-vous avec l’Histoire… où les causes de son échec étaient-elles autres ? A vous de juger…

En 1939 Marvel s’est créé un peu sur un coup de chance. Martin Goodman était éditeur de magazines mais n’avait pas encore abordé le domaine de la BD. On imagine facilement que le succès de Superman et de quelques autres personnages du même cru fut une motivation pour accélérer la mutation. Mais Goodman n’avait personne en interne qui pouvait se vanter d’avoir une réelle expérience dans la production et l’édition de comics. A côté de ça, Funnies Inc était un petit studio qui avait lancé quelques semaines plus tôt un comic-book diffusé dans les salles de cinéma (vendu aux gosses pendant l’entracte, un peu à la façon du pop-corn). D’ailleurs c’est dans ce premier fascicule qu’était apparu Namor The Sub-Mariner. Visiblement la formule économique du comic-book diffusé en cinéma ne donnait pas les résultats escomptés. Les gens de Funnies Inc. se retrouvaient avec le contenu prévu pour le numéro 2 et un avenir incertain. Goodman se retrouvait, lui, avec de l’argent, des mags à remplir et aucune expérience dans la création de contenu. Les deux se rencontrèrent et les histoires (parmi lesquelles l’origine d’Human Torch) qui auraient du être diffusées dans le numéro 2 prévu devinrent le contenu de Marvel Comics #1. Et ainsi fut lancé Marvel… Si ce n’est que Goodman avait eut de la chance, qu’il avait rempli sa revue en sortant le chéquier mais qu’il n’avait aucun élément d’analyse lui permettant d’analyser le succès des premiers numéros de Marvel Comics et qu’il ne savait pas réellement comment reproduire l’effet dans de nouveaux titres. A l’évidence, sa démarche fut alors d’aller voir le studio de créateurs et de leur demander de cloner tel ou tel personnage. Nous avons déjà vu par exemple comment le sommaire de l’éphémère Red Raven Comics fut calqué sur celui de Flash Comics (avec dans les deux cas un héros super-rapide et un héros ailé). Dans d’autres cas il semble que Goodman n’eut aucune difficulté à cannibaliser ses propres revues. Si Human Torch marchait, alors Goodman retournait voir les auteurs et leur demandait un autre héros basé sur le feu. On lui fournissait alors le Fiery Mask. Sub-Mariner également était un « hit » ? Alors Goodman demandait à l’auteur du héros de lui fournir un autre personnage pouvant respirer sous l’eau et ainsi naissait The Fin. On peut d’ailleurs argumenter sur le fait que c’est la même démarche « d’inspiration » qui, quelques mois plus tard, ferait que Joe Simon et Jack Kirby singerait The Shield de MLJ Comics pour « inventer » le Captain America de Marvel. Et visiblement, un jour de 1940, Martin Goodman vient voir le studio de création en leur disant qu’il voulait un autre « clone » basé cette fois sur le Captain Marvel qui paraissait à l’époque chez Fawcett Comics. Ou le studio anticipa la demande de Goodman mais clairement le principe était là…

En 1940, « Marvel » était sans doute un nom enviable et convoité alors que d’un côté Martin Goodman publiait son comic-book titré Marvel Comics (puis Marvel Mystery Comics) qui était par ailleurs le surnom occasionnel de sa société… Mais par ailleurs son concurrent Fawcett Comics publiait, lui, les aventures d’un super-héros nommé Captain Marvel (la version rouge et or du personnage, celle qui se transforme en criant le mot magique Shazam). Sur le plan des revues, Goodman avait été le plus rapide, publiant Marvel Comics #1 dès 1939… mais n’y insérant aucun super-héros utilisant le terme « Marvel ». Chez Fawcett Comics, on avait quelques temps plus tard lancé le Captain Marvel… mais impossible d’utiliser le mot « Marvel Comics » puisqu’il était déjà utilisé. Fawcett se contenta dans un premier temps d’abriter Captain Marvel dans un titre baptisé Whiz (quelques temps plus tard suivraient les titres Captain Marvel Adventures, Captain Marvel Jr., Mary Marvel ou enfin Marvel Family). On imagine donc qu’entre Goodman et Fawcett c’était un peu un jeu de « je te tiens par la barbichette… ». Goodman avait l’antériorité. Fawcett, lui, propulsé par le succès de Captain Marvel (principal concurrent de Superman) avait la puissance. Il serait sans doute très romanesque d’envisager que Goodman ait voulu se réapproprier un nom qu’il avait lancé en premier. Plus prosaïquement, à la vue des méthodes utilisées sur les autres héros Marvel du moment, il semble acquis que Goodman lorgnait sur les ventes et la popularité de Captain Marvel. Quel serait donc la copie maison du Captain Marvel dans les publications de Goodman. Il reviendrait au tandem Simon & Kirby, formé quelques mois plus tôt, de proposer l’ersatz convoité… un certain Marvel Boy…

Paradoxalement ce n’est pas dans la revue Marvel Mystery Comics qu’on ferait la connaissance du nouveau venu. Et pour une raison logique : Marvel Mystery Comics était déjà la revue attitrée d’Human Torch et de Sub-Mariner. Elle avait déjà les deux plus grosses vedettes de la firme. Si une nouvelle star devait apparaître, autant qu’elle le fasse ailleurs, dans une anthologie qui vendait moins, de manière à faire remonter les ventes. Dans l’idéal, au lieu d’avoir une troisième vedette qui viendrait seulement tenir compagnie à Namor et la Torche, le nouveau héros ferait remonter les ventes d’un titre moins fort. Ce titre, ce serait Daring Mystery Comics, un véritable « présentoir à super-héros » où les concepts apparaissaient souvent aussi vite qu’ils disparaissaient. Daring était un peu la « machine à cloner » officieuse de Goodman. On y retrouverait à des époques diverses des héros déjà cités (comme Fiery Mask, The Fin…) mais aucun n’allait réellement percer ou s’imposer auprès du public. Le titre étant sans direction, il était donc tout prêt à recevoir une star en devenir. Dans Daring Mystery Comics #6, cette « star potentielle » se révélerait être Marvel Boy, s’appropriant d’office la couverture et devenant la première histoire intérieure, appuyée par la parution de publicité dans les autres revues du groupe. Goodman attendait visiblement beaucoup de Marvel Boy…

Les premières lignes du récit nous projettent vers l’Égypte antique, une civilisation mystérieuse dont « les historiens pensent qu’elle était de loin supérieure à celle du XX° siècle« . Il faut dire qu’à l’époque la construction des pyramides fascinait peut-être encore plus que de nos jours, les théories les plus folles circulant sur la « puissance » (forcément occulte) qui avait été nécessaire pour les élever. Mais là, Joe Simon et Jack Kirby ne s’intéressent pas au savoir-faire des bâtisseurs de monuments. Ils expliquent que « parmi les secrets emportés pour toujours par les eaux du Nil se trouvait la croyance égyptienne en la RE-INCARNATION, la re-naissance des morts !« . Jusque-là, le commentaire pourrait nous faire penser à l’origine d’Hawkman, le héros ailé de DC, qui se trouve être un prince égyptien réincarné. Mais très vite les choses vont prendre un tournant autrement plus compliqué. On nous explique que la connaissance de la réincarnation fut presque perdue pendant des millénaires… Jusqu’à ce qu’Hercule (LE Hercule du panthéon grec) pousse son dernier soupir sous la forme d’un mortel. A un ami, le demi-dieu mourant murmure alors : « Ne sois pas triste… Je reviendrais quand l’Amérique aura le plus besoin de moi !« . Et ainsi l’âme divine d’Hercule monte au ciel, dans un château situé en plein Valhalla. Normalement en lisant ces quelques lignes certains d’entre vous auront haussés les sourcils à quelques reprises. Et je ne parle pas du fait que nous assistons à la mort d’Hercule alors que ce dernier est ensuite apparu dans l’univers Marvel moderne (ça, Simon & Kirby ne risquaient pas de le deviner en 1940). Non, la contradiction est à la fois autre et multiple. Car reprenons la séquence des événements : Les égyptiens pratiquaient la réincarnation. Ca, comme postulat de départ, d’accord. Pas de problème. Mais quel rapport entre l’Égypte et Hercule qui était un demi-dieu grec ? Et pourquoi un demi-dieu grec promettrait dans un dernier souffle de revenir pour défendre… l’Amérique ? Plus que la Grèce ? Et la touche finale c’est quand même que le demi-dieu grec monte au Valhalla, un paradis promis aux braves et aux dieux, c’est vrai, mais… dans la mythologie nordique et pas grecque !

C’est donc un grand écart entre les mythes, qui mélange allégrement les légendes égyptiennes, grecques et nordiques en les mixant dans la cause patriotique américaine. Joe Simon et Jack Kirby s’intéressaient-ils donc si peu aux mythologies concernées pour faire des confusions si grossières ? Non. On pourrait le croire à la lecture de cette scène mais dans le même temps diverses autres productions des deux auteurs démontrent au contraire qu’ils étaient des passionnés de mythologie et du coup les incohérences sont un peu « grosses » pour pouvoir passer pour des lacunes. Hasardons deux théories (qui ne sont d’ailleurs pas contradictoires, l’une n’empêchant pas que l’autre soit vraie). D’abord il y a la constante du « mythe collectif » dans l’oeuvre de Jack Kirby. En d’autres époques de sa carrière, l’artiste reviendra à nouveau sur des situations mélangeant diverses mythologies et religions. L’idée de base de Kirby est souvent que ce que nous appelons « mythes » cache une réalité déformée par le bouche-à-oreille au fil des millénaires. C’est le cas aussi bien pour les Inhumans (avec des noms mythologiques comme Triton, Medusa ou Gorgon) que pour les New Gods (et leurs références appuyées au Ragnarok des dieux nordiques alors que dans le même temps Lightray, le Nouveau Dieu lié à la lumière, fait à l’évidence référence à Apollon) ou que les Eternals (qui sont des immortels dérivés des panthéons grecs ou encore sud-américains). Tout au long de sa carrière Jack Kirby aimera bien jouer la carte d’un melting pot des panthéons et il n’y pas de raison de penser qu’il oeuvrait différemment à l’époque. Qui plus est, il y était probablement encouragé par la volonté de lorgner sur la recette du Captain Marvel de Fawcett. Ce dernier devait quand même ses pouvoirs à Shazam, un sorcier ayant vécu dans l’ ancienne et qui devait son nom à une sorte de pacte passé avec des divinités ou des prophètes de tous les horizons (sauf de l’ serait-on tenté de dire). En prononçant le nom « Shazam », Captain Marvel se retrouvait par exemple affublé de la sagesse de Salomon et la force d’Hercule (tiens, là aussi, un Hercule) ou de la puissance de Zeus. Comment un sorcier égyptien pouvait-il se référera aussi bien à un sage roi de la tradition judéo-chrétienne qu’à des dieux grecs ? La mixité des panthéons existait déjà dès Captain Marvel et Marvel Boy allait arpenter la même voie, certainement en toute connaissance de cause… Ceci dit, pour qui ne prend pas en considération les tenants et les aboutissants, ce « zapping » des mythologies donne une impression de confusion dans une lecture au premier degré…

Après l’Egypte, Hercule, l’Amérique et le Vahalla, l’action se focalise alors vers une « source ». Alors qu’Hercules surveille depuis le ciel les progrès de l’Amérique une autre nation commence à faire parler d’elle. Une nation dans laquelle, un jour, un dictateur finit par se hisser au pouvoir. Le nom d’Hitler n’est pas utilisé mais son visage ne laisse aucun doute. A plus forte raison quand quelques cases plus loin on nous explique que ce dictateur moustachu s’est attaqué à la France avant de se tourner vers l’Angleterre. En 1940 ils n’étaient pas nombreux à avoir ce genre de « CV » et on reconnaît donc très clairement l’Allemagne nazie… environ six mois avant que Simon & Kirby ne lancent Captain America qui lui s’attaquerait au même Adolf Hitler (cette fois en le nommant sans hésitation). Du coup à ce stade la genèse prend des airs d’étape créative dans la route qui mènerait un peu plus tard les mêmes auteurs vers la création de Captain America (ou, à défaut, tout au moins de son implication dans la seconde guerre mondiale). Et les nazis vus dans l’histoire ne cachent pas qu’après la France et la Grande Bretagne ils finiront par s’attaquer à l’Amérique. Au Valhalla, Hercule décide que les choses n’ont que trop duré. Il explique à son père, le puissant Jupiter (un vieillard barbu, flanqué sur le même genre de siège de pierre que celui utilisé par le sorcier Shazam dans les aventures de Captain Marvel), que l’Amérique a besoin d’un champion, d’un sauveur qui aidera le pays à se débarrasser de la vermine qui veut détruire toute liberté. Jupiter donne son accord pour renvoyer Hercule sur Terre mais le prévient : s’il se réincarne, il lui faudra de nombreuses années avant d’arriver à l’âge adulte… L’âme d’Hercule est donc renvoyée sur Terre et s’incarne dans un nouveau-né.

Quelques mois plus tard, les parents de l’enfant commencent à s’étonner de la force du bébé, capable de casser ses biberons. Quelques années plus tard, alors qu’il arrive à l’adolescence, l’enfant (nommé Martin Burns) apprend à éviter de jouer avec les jeunes de son âge. Il est tellement fort qu’il risquerait de leur briser les os (on n’est pas très loin de certaines situations montrées plus tard pour dépeindre l’adolescence de Clark Kent à Smallville). Le temps passe et le soir de son 14ème anniversaire, le jeune Martin va se coucher sans prêter attention à l’orage qui bat au dehors. A la porte des Burns, un inconnu (ou plutôt une ombre) vient déposer un colis à l’attention du jeune homme et ordonne à la mère de l’enfant de lui remettre personnellement. Et visiblement Maman Burns n’est pas farouche puisque quand un inconnu qui se présente en pleine pour lui donner un paquet et des ordres au sujet de son fils, elle s’exécute même si elle trouve cela un tantinet étrange. D’ailleurs elle anticipe même les instructions. Au lieu de donner le paquet au garçon au petit matin, elle se glisse dans sa chambre et le pose à côté du lit avant de s’éclipser. Mais quelques instants après le départ de sa mère, Martin est dérangé dans son sommeil. Il sent qu’il n’est pas seul dans la pièce…

L’ombre qui a donné le paquet à la mère se tient là (et d’ailleurs on peut se demander pourquoi l’ombre s’est embêtée à donner le paquet si elle pouvait aussi bien se matérialiser directement dans la chambre). Cette ombre aussi a un précédent « Shazamien » : Dans Whiz Comics #1, le jeune Billy Batson, choisi pour devenir le nouveau champion du Bien, est guidé à travers une sorte de métro magique par une ombre parlante du même type. Dans le cas qui nous intéresse, l’ombre est probablement l’esprit de Jupiter venu visiter la réincarnation d’Hercule… Ou bien une sorte de fantôme d’Hercule se révélant lui-même à sa nouvelle incarnation. L’ombre explique à Martin que son corps contient l’essence d’Hercule (le plus fort de tous les hommes) et que le garçon est donc possède donc la force de 20 hommes, le rendant capable de renverser les individus qui menacent des millions de personnes. Martin sera la « Merveille de son époque » (ou donc « The Marvel of The Age », surnom aussi appliqué à un autre héros de Marvel/Timely à l’époque, le robot Electro) et donc sera… The Marvel Boy !

L’ombre explique alors que si Marvel Boy est éveillé Martin Burns, lui, continue de dormir. Une formulation ambiguë qui fait qu’on se demande si, au final, Martin Burns au réveil saura qu’il est Marvel Boy où si les deux personnalités co-existent dans un même corps sans que l’alter-ego « normal » soit au courant. L’ombre demande au futur héros d’ouvrir le paquet et d’enfiler le costume qui s’y trouve. Enfin prêt à l’action, Marvel Boy se voit encouragé à frapper dès cette nuit, alors que la « cinquième colonne », les saboteurs étrangers infiltrés, sont sur le point d’attaquer l’Amérique. Et c’est là que le bas blesse…

La vraie erreur de logique interne du récit ne se cache pas dans les étranges rapports entre l’Egypte, Hercule, l’Amérique et le Valhalla mais bien dans un curieux problème de chronologie : Hercule décide de se réincarner sur Terre après que les nazis se soient attaqués à la France (donc à la fin du premier semestre 1940). Si on rajoute les 14 ans de croissance de Martin Burns (s’il avait grandit de manière miraculeuse Jupiter n’aurait pas mis Hercule en garde devant le temps qu’il lui faudrait pour arriver à l’âge adulte) on devrait se retrouver aux environs de… 1954. La série se passerait dans une sorte de futur alternatif dans lequel les nazis s’attaquent à l’Amérique dans les années 50, après avoir conquis l’Europe ? Difficile à croire. Là aussi l’analyse des autres travaux de Simon & Kirby (et en particulier Captain America) démontrent qu’ils étaient partisans d’une intervention des USA dans la guerre et très certainement pas d’une Amérique se croisant les bras pendant une quinzaine d’années en attendant que les nazis arrivent. Mais d’autres récits montrent aussi que les auteurs pensaient que l’action de guerre du pays serait relativement expéditive. Bref, on voit mal les patriotes Simon & Kirby croire que les nazis seraient encore là dans les années 50. Plus probablement les deux auteurs se sont un peu pris les pieds dans les ellipses : Au niveau des ennemis, tout se passe comme si les discussions menaçant l’Amérique (aperçues avant la réincarnation d’Hercules) s’étaient déroulées quelques jours à peine, comme si on était en train de mettre en place le plan décidé plus tôt. Tandis que pour la famille Burns 14 ans se sont écoulés le reste du monde est visiblement toujours dans le début des années 40 sans que le scénario justifie cette contradiction.

Le même soir, un U-Boat que le commentaire identifie comme étant « nazi » (si les noms d’Allemagne et d’Hitler n’étaient pas présent, le mot « nazi » officialise bien l’identité des ennemis) dépose des « touristes » sur les côtes américaines. Un certain Shultz, forcément pourvu d’un monocle et visiblement en charge de l’opération, ironise même sur le fait que bientôt le nombre d’espions rivalisera avec celui de la population. Montant sur le pont du U-Boat, Shultz informe ses hommes qu’ils doivent se cacher dans le pays sans se faire remarquer en attendant « le Jour ». L’expression se comprend bien sûr dans le sens du « Jour J » mais (sans doute accidentellement) fonctionne assez bien avec d’autres épisodes publiés par la suite par Timely et Marvel. Je veux en particulier parler d’une aventure d’Human Torch publiée dans All-Winners Comics #11 en 1943 où les nazis attaquaient l’Amérique à partir d’un porte-avion aérien nommé « Der Tag » (« le Jour ») et dirigé par un nazi pourvu d’un monocle. Bien que ce serait en demander bien trop à la notion de « continuité » en place à l’époque (impossible de croire que les auteurs d’All-Winners Comics auraient délibérément recherché un lien entre les deux histoires) les deux histoires peuvent fonctionner comme si elles découlaient d’une seule intrigue. Pour qui voudrait le croire, les nazis qui débarquent en 1940 pour la préparation du « Jour » peuvent être l’équipage de l’héliporteur nazi détruit en 1943 par le premier Human Torch. Plus concrètement, tout sent la précipitation dans ce passage de Daring Mystery Comics #6 : Shultz  est parfois appelé « Schultz » deux cases plus loin. Un instant il porte un monocle, tandis que dans d’autres cases il a des lunettes, l’encreur ne semblant pas fixé sur le choix, tout comme le coloriste qui l’affuble d’un costume bleu puis marron.

Mais alors que le U-Boat replonge sous les eaux et que les espions sont emmenés à l’intérieur des terres dans une sorte de grande remorque jaune surgit alors… Marvel Boy ! Ne me demandez pas comment il a pu savoir où se trouvaient les allemands. Est-ce l’ombre qui lui a dit ? Ou Marvel Boy aurait-il une sorte de sixième sens qui lui permettrait de détecter où il sera le plus utile ? L’histoire ne l’explique pas, pas plus qu’elle ne montre, à contrario, un moindre brin d’enquête. Marvel Boy est là, tout simplement. Il saute sur le conducteur de l’engin et commence à affronter tout le gant présent. Pensez : lui qui est aussi fort qu’une vingtaine d’hommes, ça ne lui fait pas peur. Et même quand les nazis sortent leurs armes à feu, Marvel Boy n’est pas plus effrayé que ça : il saute de côté, plus vite que les balles, de manière à éviter les projectiles. Tous les jurons des nazis n’y peuvent rien : Marvel Boy a très vite le dessus, s’écriant « Le premier coup est en faveur de la démocratie ». Il explique à se ses prisonniers (attachés avec une corde) : « Je suis désolé de déranger vos plans si élaborés. Demain mes compatriotes captureront le reste de votre organisation. Je pense que votre puissante armée va avoir une forme différente de réception ici ! ». Sur l’un des hommes, en prime, Marvel Boy trouve les ordres écrits des supérieurs (Shultz/ Schultz n’est pas présent lors de la capture de la remorque). Marvel Boy prévient alors les captifs de se préparer au voyage jusqu’à  Washington… et l’instant d’après on voit Marvel Boy s’exclamer « nous y sommes » en déposant les prisonniers sur les marches du Département de la Justice. L’implication c’est que Marvel Boy a fait tout le trajet en portant son « filet » de nazis capturés à bout de bras. Mais comment, précisément, le voyage s’est-il effectué ? L’ellipse entre les deux cases donne l’impression d’une certaine rapidité mais sans en dire plus. Marvel Boy aurait-il couru à super-vitesse ? Ou bien peut-il voler ? L’histoire n’en montre pas plus que ça.

Au quartier général des espions, les têtes pensantes du réseau (parmi lesquels Schulz, qui gagne au passage une troisième manière d’écrire son nom) sont réunies autour de la radio. Les leaders du gang, visiblement pas au courant de la capture de leurs hommes, sont en train d’écouter la radio pour s’informer des nombreuses conquêtes de la mère-patrie. Ils écoutent ces faits de guerre tout en souriant, convaincus qu’ils sont que l’Amérique ne tardera pas à tomber à son tour. Sauf, bien sûr, que Marvel Boy ne tarde à surgir (cette fois au moins on peut déduire qu’il a obtenu l’adresse des saboteurs en la trouvant parmi les documents pris aux premiers captifs). Il distribue allégrement des coups de poing et, sous la menace, force l’un des comploteurs à envoyer un message radio au U-Boat qui achemine les nouveaux espions sur les côtes américaines. Il lui donne de nouvelles coordonnées de rendez-vous. Une fois l’appel terminé, Marvel Boy explique que le sous-marin  se dirige sans le savoir vers un endroit où il va tomber sur la marine américaine et donc être capturé. Ses exploits terminés, Marvel Boy peut tranquillement retourner chez lui et se coucher. La mère, loin de se doute des activités nocturnes de son fils, est en train de lire le journal (qui relate la capture des espions) et s’exclame « mon pauvre garçon est passé très près d’un uniforme de soldat pendant son sommeil ». Non pas qu’elle se doute de sa double vie. Elle veut dire par là que si les espions n’avaient pas été capturés l’Amérique aurait été touchée de plein fouet par la guerre. A l’école, pour la dernière case du récit, le professeur n’est guère plus accueillant. Il se contente de noter que Martin est une nouvelle fois en retard et que « Dieu merci nous ne comptons pas sur des garçons comme toi pour défendre nos côtes ». Et bien si, justement, et c’est l’ironie finale sur laquelle s’achève l’épisode. Notons que ce professeur railleur occupe à bien des égards le poste du Sergent Duffy (le supérieur de Steve Rogers et Bucky) qui n’arrêtait pas de traiter ses deux hommes de bons à rien sans se douter qu’ils étaient par ailleurs deux super-héros patriotiques.

Ce Marvel Boy n’aura en fin de compte qu’un seul épisode. Dans la préface du Marvel Masterworks Golden Age Daring Mystery Volume 2 qui réimprime cette histoire (et d’autres numéros de la revue), Will Murray avance que Martin Goodman aurait peut-être été vite découragé par un « cease and desist » (une lettre de mise en garde, prévenant d’un possible dépôt de plainte en cas de récidive) envoyé par Fawcett Comics. Et il faut dire que le début de l’histoire, avec ses mélanges de panthéon, avec le garçon qui reçoit dans les cas la force d’Hercules, le patriarche barbu ou l’ombre qui guide, sans parler de l’usage commun du mot « Marvel » donnait de quoi discuter aux avocats. Mais je doute que l’affaire soit aussi simple. A commencer par le fait que quelques mois plus tard Marvel Comics publierait les aventures d’un autre Marvel Boy (certains historiens des comics partent du principe que les deux personnages ne sont qu’un seul puisqu’ils s’appellent tous les deux Martin Burns mais les deux histoires sont inconciliables) dont le costume était jaune et rouge (et se rapprochait donc encore d’un pas de celui de Captain Marvel). Peut-être que Fawcett a pu envoyer un « cease and desist » (aucune trace n’en reste mais il y avait toutes les raisons de le faire) en voyant paraître les premières pubs annonçant l’arrivée d’un Marvel Boy.

Mais la parution plus tard d’un autre Marvel Boy montre que Goodman n’était pas si terrifié que ça par le courroux de Fawcett. Au pire, s’il l’avait été (comme quand MLJ le menaça d’un procès parce que le bouclier triangulaire de Captain America évoquait trop le costume du Shield du Golden Age), il aurait apporté les modifications nécessaires pour garder son héros, à condition qu’il soit convaincu de sa valeur. Mais on connaît par bien d’autres témoignages le caractère obtus de Goodman quand il voulait tel ou tel élément dans une série. Et on peut dégager aussi une certaine logique en regardant, par ailleurs, ce qui manquait à Marvel Boy par rapport à son modèle Captain Marvel. Marvel Boy ne se transformait pas en adulte par exemple et il est bien possible que vu, le peu de « jeunes super-héros » qu’on pouvait croiser en 1940, l’âge du personnage n’était pas une « nouveauté » que Goodman souhaitait voir dans son clone de Captain Marvel. Et puis il convient de rappeler toutes les erreurs de logique interne du récit, qui montrent que Simon & Kirby étaient encore bien loin de la maîtrise scénaristique dont ils feraient preuve quelques temps plus tard. A l’opposé il semble certain que Goodman n’avait rien, bien au contraire, contre le fait de critiquer Hitler et les nazis et d’aller encore plus loin dans ce registre. Même dans l’éventualité d’un « cease and desist », si Goodman ne s’est pas entêté à le publier avec quelques modifications, c’est sans doute qu’il ne croyait pas aux chances de son Marvel Boy dans l’état. Sans doute que Goodman aurait été plus sensible à un pseudo-Captain Marvel adulte. Et d’ailleurs en un sens, quand Simon & Kirby revirent leur copie et créèrent, plus tard, un héros patriotique qui allait encore plus loin dans la lutte contre Hitler et les nazis, c’est aussi sans doute pour ça qu’en 1941 le jeune (Bucky) se retrouva limité au rang de faire-valoir tandis que les mêmes auteurs, avec le même éditeur, lançaient un héros adulte affublé du grade de Capitaine. Ce Marvel Boy était un héros mal né (que Marvel n’a jugé bon de réutiliser depuis, alors qu’il y aurait sans doute des choses à faire) mais des erreurs de sa création viendrait plus tard le savoir-faire nécessaire à la création de Captain America… Marvel Boy, premier du nom, est sans doute remonté au Valhalla…

[Xavier Fournier]