[FRENCH] Dès les premières pages de New Gods #1, le scénariste/dessinateur Jack Kirby avait défini les mondes de New Genesis et d’Apokolips comme issus des cendres d’une race précédente de dieux. Pour qui s’intéressait un peu à l’œuvre de Kirby, il n’était pas difficile de comprendre que l’auteur faisait là un pied-de-nez à son précédent employeur, Marvel. Il venait de le quitter après avoir passé des années à produire les aventures du dieu Thor. On comprenait à demi-mots que le double monde des New Gods était construit sur les ruines d’une Asgard (la patrie de Thor) qui se serait autodétruite. Mais quand, quelques mois plus tard, l’auteur déciderait de raconter réellement les fondations de cet univers, les références à d’autres figures de la Kirbysphère seraient multiples… à condition qu’on y regarde bien…

Le monde des New Gods ne s’est pas fait en un jour. Les lecteurs de DC firent sa connaissance par petites touches, Kirby introduisant d’abord le maléfique Darkseid dans les pages de Superman’s Pal, Jimmy Olsen #134 (décembre 1970). D’abord créature mystérieuse et blafarde, Darkseid se transforma en quelques apparitions en un colosse au teint de pierre qui était à l’évidence le leader de… quelque chose. Puis en février 1971 Forever People #1 et New Gods délivrèrent de précieux renseignements. Dans le premier titre, Superman faisait la connaissance d’une bande d’adolescents issus d’une culture supérieure, Supertown (ville à peine aperçue au bout d’un tunnel cosmique, le Boom Tube). A l’évidence ce peuple parfait, dont semblaient issus les Forever People, étaient en guerre contre Darkseid, lui-même chef d’une armée de créatures hideuses, les Gravi-Guards. Darkseid cherchait par tous les moyens à obtenir le secret de l’équation d’Anti-Vie (ou « Anti-Life » en VO).

Inversement, les Forever People se battaient pour qu’il ne l’obtienne pas. On n’était pas bien sûr de la nature de Darkseid ou des Gravi-Guards. Dans New Gods #1, par contre, les informations étaient plus massives mais nécessairement identiques. Dès la première scène on pouvait voir la guerre totale que se livraient les « Anciens Dieux » (guerre totale qui faisait immédiatement penser à Ragnarok, la fin du monde pour les dieux nordiques, que le même Kirby avait déjà mentionné chez Marvel, dans les pages de Thor). On nous expliquait alors que le monde mort des Anciens Dieux s’était divisé en deux planètes : La paradisiaque New Genesis (un monde parfait, naturel, survolé par une ville volante) et Apokolips (le contraire total de New Genesis, ressemblant à une sorte d’usine d’armement démoniaque). Le puissant Highfather (lourdement inspiré de Charlton Heston en train d’interpréter Moïse dans les Dix Commandements) dirigeait les bons dieux (communément appelés New Gods, encore que parfois l’appellation est utilisée pour désigner globalement les habitants de New Genesis et d’Apokolips). Et à la tête d’Apokolips on retrouvait… Darkseid, à la tête d’une armée de Para-Démons. Et comme de bien entendu les deux planètes se faisaient la guerre, avec la Terre prise entre les deux feux.

Le lecteur pouvait imaginer que la Supertown des Forever People n’était finalement qu’un autre nom pour la New Genesis des New Gods mais rien, à ce stade, n’était « taillé dans la roche ». Au centre de tout ça, il y avait cependant un mystère à niveaux multiples. D’un côté une sorte de continuité globale qu’on enrichissait en lisant simultanément les titres Superman’s Pal, Jimmy Olsen, Forever People, New Gods ainsi qu’une ultime série, Mister Miracle (les quatre revues étant produites par Kirby, collectivement connues sous le nom de « Fourth World », le Quatrième Monde). De l’autre, on avait quelque chose de beaucoup plus intime, lié à la nature même d’Orion, le héros principal de la série New Gods. Là où les « Nouveaux Dieux » étaient un peuple paisible, Orion, détenteur de la puissante Astro-Force, était un peu leur guerrier principal. Ce qui démontrait déjà un certain paradoxe. Puis l’éditorial de New Gods #2 définissait Orion comme un être à mi-chemin entre New Genesis et Apokolips. Comment le pourrait-il alors que les premiers épisodes de la série semblaient avoir installé un certain manichéisme (d’un côté la race des bons, de l’autre côté la race des mauvais).

New Gods #3 allait enfoncer le clou quand on découvrirait qu’Orion se servait de sa Motherbox (La « Boite-Mère », une sorte d’ordinateur cosmique) pour masquer son véritable visage. En réalité Orion était hideux, pas du tout à l’image du restant des New Gods ou des Forever People.

Dans New Gods #5, le mystère s’épaississait. Un des sbires de Darkseid, Slig, voyant Orion dans son état véritable, s’exclamait « Alors les rumeurs sont vraies !« . Orion reconnaissait être moins beau que ses compatriotes mais Slig rétorquait : « C’est pire que ça ! Tu es un animal tourmenté ! Fou !« . Orion reconnaissait alors être d’une nature particulièrement sauvage. Seule les vibrations de sa Motherbox pouvaient calmer son tempérament, le « restructurer et continuer de faire de lui une partie de New Genesis !« . Orion était donc une énigme, un soldat pour une race pacifique, un monstre qui s’efforçait d’être beau, un fou qui était obligé de se s’autoprogrammer pour être bon… Tout ça sans qu’on sache à ce stade pourquoi. Heureusement New Gods #6 s’acheva en promettant dans l’épisode suivant l’origine complète d’Orion. En fait, les lecteurs auraient droit à bien plus que ça. On les préparait à une tragédie épique remontant aux racines de la guerre entre New Genesis et Apokolips…

Intitulé tout simplement « Au commencement…« , New Gods #7 débute sur une scène bucolique, un couple de New Gods visiblement amoureux étant assis dans l’herbe. Visiblement nous sommes sur New Genesis, ce que ne tarde pas à nous confirmer le commentaire. Mais en quelques lignes, Jack Kirby nous en dit bien plus que ça : « Au commencement… Les New Gods n’avaient pas de forme et n’avaient pas de but ! Sur chacun de leur deux mondes leurs races avaient surgies d’un survivant de l’Antiquité (NDLR: Comprenez les Anciens Dieux). Les atomes vivants de Balduur donnèrent la noblesse et la force aux uns ! Tandis que la planète ténébreuse était saturée par la ruse et le mal d’une sorcière ! ». Au nom de Balduur, les marvelophiles auront vite fait le rapprochement avec Balder, compagnon d’arme du héros Thor. Balder comme Balduur sont tout simplement deux variations du nom islandais « Baldr ». Bien sûr, la présence d’une variation de Balder nous confirme dans l’idée que l’Asgard de Thor fut ce que les New Gods appellent les Anciens Dieux. Mais ce n’est pas tout… Ce dont Kirby parle, c’est de la réincarnation pure et simple de deux des Anciens Dieux, chacun créant une race dérivé de sa moralité. Le concept s’explique d’autant mieux pour qui lit Thor #127 (avril 1966), également scénarisé et dessiné par Jack Kirby. Dans ce numéro, le puissant Odin prend connaissant de la prophétie de Ragnarok (« Le Crépuscule des Dieux« ), gigantesque bataille à l’issue de laquelle tous les dieux asgardiens trouveront la mort, l’univers étant finalement détruit. Kirby s’inspirait là énormément des mythes nordiques (vous me direz qu’écrivant Thor, il valait mieux…). Dans le Ragnarok mythique, la plupart des dieux sont détruits mais quelques divinités survivantes (dont Balr) finissent par fonder le nouveau royaume Idavoll sur les ruines d’Asgard. Pendant ce temps, il appartiendrait au dernier couple de mortels de perpétuer la race humaine. Dans Thor #128 (mai 1966), Kirby avait donné un épilogue à la fin du monde en la compactant. Dans sa version tous les dieux disparaissaient, le monde était totalement détruit, les continents se modifiaient puis, au bout de quelques siècles la vie apparaissait à nouveau d’elle même. Créant un paysage paradisiaque, une sorte de jardin d’Éden dans lequel évoluait un couple, identifié en toutes lettres comme les premiers membres d’une « nouvelle race de dieux« . Finalement on verrait que cette nouvelle race construirait une nouvelle civilisation, avec des bâtiments d’essence autrement plus technologique que les anciennes tours d’Asgard. Ce que Jack Kirby décrivait dans ces épisodes de Thor, en 1966, c’était ni plus ni moins que l’apparition des New Gods de New Genesis, recréés à partir des atomes de Balder/Balduur et destinés à être successeurs futuristes des dieux d’Asgard. Notons que Jack Kirby avait par ailleurs imaginé un design pour le Balduur qu’il mentionne dans New Gods #7, design finalement pas utilisé dans la série mais qui fit son apparition dans le portfolio Jack Kirby’s Gods en 1972. Plus récemment ce Balduur fut utilisé dans la série Kirby Genesis (il y apparait comme compagnon d’armes de Sigurd Dragonsbane). Mais quid de l’identité de la sorcière à peine mentionnée qui aurait été l’ancêtre d’Apokolips (et donc de Darkseid) ? Dans les années soixante, le Balder de Marvel avait une relation digne de Roméo de Juliette avec Karnilla, reine des Norns (essentiellement reine des sorcières). Lui était dans le camp du Bien, elle du côté du Mal mais tous les deux s’aimaient d’un amour impossible. Si les New Gods sont issus des atomes de Balder, la logique voudrait que les habitants d’Apokolips descende de Karnilla (en dernier recours, une autre candidate logique pourrait être Héla, la déesse asgardienne de la Mort mais nous verront à un autre petit détail que Karnilla reste la plus probable). Et ça, c’est ce que nous disent les premières lignes de New Gods #7…

Le commentaire de Kirby continue en nous expliquant que pendant un temps les Nouveaux Dieux s’occupèrent de leur destinée (comprenez qu’ils ne se mêlèrent pas des affaires des autres, que New Genesis et Apokolips se laissèrent mutuellement tranquilles). Puis il y eu le « Grand Clash », qui débuterait sur New Genesis avec le couple vu sur cette première page : Izaya l’Héritier et son épouse Avia. « Leur bonheur n’était que le premier signe de la tragédie qui approchait« . Izaya, guerrier brun et massif, explique alors à son épouse que dans des moments comme celui-ci son âme de guerrier s’adoucit et ne voit plus le paysage que comme une simple carte logistique. Avia s’interroge alors, se demandant si son mari est seulement un guerrier, s’étonnant de ne jamais l’avoir entendu chanter. En fait, bien que le commentateur laisse à penser qu’avant ce flashback New Genesis n’avait connu que la paix, l’identification d’Izaya comme guerrier incapable de participer à la vie civile normale laisse entendre au contraire qu’un conflit existe déjà et qu’il est assez prenant pour occuper habituellement toutes les pensées d’Izaya. D’ailleurs, alors que le couple s’amuse dans l’herbe un détachement militaire surgit. Leur chef, habillé de vert, se sert de son fouet pour arracher le bâton de guerre d’Izaya. Un des autres militaires s’exclame : « Vous avez l’arme, maître ! Maintenant occupez vous du guerrier ! ». Dans l’ombre une autre personne conseille à son oncle (l’homme au fouet) d’être prudent. Izaya reconnaît ses attaquants comme étant Steppenwolf d’Apokolips et ses Demon-Raiders.

En face, Izaya est également identifié. Le neveu de Steppenwolf, sans se montrer, voit que leur proie est en fait un des leaders de New Genesis et conseille à nouveau la méfiance. D’ailleurs il a raison : Izaya ne tarde pas à répondre à la force par la force, donnant un violent coup de poing à Steppenwolf. Un violent combat s’engage entre les deux guerriers. Mais ils semblent de force égale et finalement le neveu, toujours situé hors champ, ordonne aux Demon-Raiders d’aider Steppenwolf. Utilisant toute sa puissance, Izaya arrive néanmoins à les repousser, promettant à son adversaire qu’on va bien voir lequel de leurs deux crânes finira comme trophée. Izaya et Steppenwolf brandissent leurs armes et se visent. Inquiète pour son mari, Avia surgit néanmoins en volant (elle s’appelle « Avia« , autant dire qu’il était évident qu’elle volerait) et en hurlant. Sous la surprise Steppenwolf se retourne et son arme touche de plein fouet l’épouse d’Izaya. Elle reçoit une décharge de Radion, la seule énergie susceptible de tuer un New God. Immédiatement elle tombe à terre, morte. Izaya tombe à genoux devant elle. Le neveu de Steppenwolf exprime son mécontentement : « Avia a succombé, mon oncle !!! The dommage est fait !! Izaya ne s’arrêtera pas tant qu’elle n’aura pas été vengée !!!« . D’ailleurs Izaya fait déjà mine de se retourner vers eux, l’air enragé. Steppenwolf, lui, ne ressent aucune peur : « Alors reculez ! On va le faire ici et maintenant ! Un duel à mort me satisferait !« . Mais un gant massif s’écrase sur le visage d’Izaya, vibrant d’une puissante énergie : « Non, mon oncle ! Voici la manière ! Il vaut mieux finir un ennemi rapidement ! Et quittons cet endroit !« .

Le neveu de Steppenwolf apparaît à l’image et, comme vous l’aviez sans doute deviné, il s’agit de Darkseid. Ce dernier explique que le couple est désormais uni dans la mort, grâce à ce gant-tueur inventé par son ami Desaad (un spécialiste de la torture apparu pour la première fois dans Forever People #2). Mais Steppenwolf se méfie : « Il m’apparait étrange que ton ami, qui aime s’acharner sur des choses vivantes, puisse produire un engin qui tue avec une telle vitesse ! Je n’ai pas confiance en toi neveu… ou en tes compagnons bizarres !« . Darkseid propose alors qu’on examine les deux corps de plus près. Mais Steppenwolf continue : « Nul besoin ! Je sais que je ne trouverais aucun signe de vie ! Et laisse moi ajouter, Darkseid, que je ne t’aime pas ! Tu es rusé et sournois… et un manipulateur ! Comme ma chère sœur, ta mère !!!« . Puis tout le détachement d’Apokolips montre dans un véhicule volant qui les ramène à leur monde d’origine. Steppenwolf peste : « Sois maudit, Darkseid ! Je ne connais pas le sens de cette pauvre chasse ! Mais par tous les démons je n’oublierais pas que c’est toi qui a suggéré cette intrusion sur New Genesis !« . En fait, c’est en tout connaissance de cause que Darkseid a organisé cet événement. Darkseid a démarré la guerre… car Izaya, blessé dans l’herbe, est toujours vivant !

A partir de là, Jack Kirby renoue avec ses fresques guerrières déjà aperçues dans les premières pages de New Gods #1. Car pour répondre à cette attaque et à la mort d’Avia, New Genesis lance une attaque frontale contre Apokolips. C’est le « Grand Clash » ! La patrie d’Izaya répond de manière massive, avec des bombardements dignes d’un Hiroshima cosmique. Les New Gods sont représentés chevauchant des engins à mi-chemin entre des avions et des « chariots des dieux« , autant de machines qui transportent de lourdes bombes. Ils les lâchent sur Apokolips et leurs explosions créent d’énormes « puits », des cratères longs de plusieurs kilomètres. Pour ceux qui suivent la série des New Gods on comprend alors qu’on assiste à la création des profonds « puits » qui recouvrent la surface d’Apokolips dans le « présent ». Pendant ce temps la famille royale d’Apokolips et sa cour a trouvé refuge dans un bunker. La reine Heggra (mère de Darkseid) prévient alors ses proches qu’ils ne sont pas là pour longtemps. Comprenez : qu’Apokolips redressera bientôt la tête. Ce que confirme d’ailleurs Steppenwolf, visiblement en charge des armées. Mais il ne réussit qu’à s’attirer la colère de la reine : « Crétin ! Tu oublies en permanence mon titre ! Je suis ta reine ! Et pas la jeune fille que tu nommais sœur Heggra !« .

Arrêtons-nous un instant sur cette reine Heggra, une hideuse femme obèse… Heggra est l’indice que j’évoquais plus tôt, qui indique que si les dieux de New Genesis sont nés de Balder/Balduur, ceux d’Apokolips sont très probablement dérivés de Karnilla, la sorcière maîtresse de Balder dans la série Thor. Au demeurant, l’idée peut surprendre car Heggra est une ogresse tandis que Karnilla était une jolie femme. Elle était d’ailleurs assez semblable à la déesse Sif (autre personnage secondaire de Thor) et se distinguait essentiellement pas sa tenue et par une coiffe très caractéristique (encore que représentée de manière variable), formant une sorte de rangée de cornes. Et c’est justement le même genre de coiffe que porte Heggra en lieu et place de couronne. Qu’un même dessinateur utilise, à quelques années de distances, des astuces similaires pour représenter deux « sorcières » peut se comprendre assez facilement sans qu’on cherche forcément un lien plus étroit. Mais dans le cas qui nous intéresse, les similitudes entre les couronnes d’Heggra et de Karnilla vont plus loin, au point de porter toutes deux en leur centre une sorte de visage stylisé. Les deux visages sculptés ne sont pas identiques mais, là encore, celui que porte Heggra rappelle quelque chose qu’on a déjà croisé dans la Kirbysphère. Et plus précisément dans Thor #143-145 (1967). Dans ces épisodes, un trio d’enchanteurs maléfiques se distingue par leurs « talismans vivants« , qui leur donnent leur pouvoir. Et ce que porte Heggra sur le front est la réplique exacte des « Living Talismans » déjà vus dans Thor… On est décidément bien sur d’anciennes terres Asgardiennes, avec les personnages faisant référence ou portant des accessoires trouvés dans les ruines des Anciens Dieux…

Heggra a donc été mise en colère par son frère, Steppenwolf. Elle décide que pour se calmer elle préfère entendre quelqu’un qui est calme et sage. Son propre fils, son chéri… Darkseid. Steppenwolf ne cache pas qu’il se moque de son neveu, soulignant que c’est lui qui voulait cette guerre, malgré son inexpérience… Mais la curiosité de Steppenwolf est vite attisée par un objet que tient Darkseid. Un parallélépipède rectangle. Pas tout à fait un cube… Darkseid le décrit comme un « petit block de métal« , encore que sa surface réfléchissante puisse le faire paraître transparent. Il explique avoir discuté avec les scientifiques, convaincu qu’en ce nouvel âge il faut chercher de nouvelles voies. Darkseid explique que dans ce petit objet il pense avoir trouvé une de ces « voies« . Le parallélépipède contient un élément instable, créé par accident sur Apokolips. Quand Darkseid pose l’objet sur la table, le bibelot disparaît puis se rematérialise quelques secondes plus tard. Darkseid continue : « Est-ce que ce ne serait pas bien si nous trouvions la seule personne qui pourrait domestiquer ceci pour Apokolips ?« . Et là, l’instinct du marvelophile doit à nouveau se réveiller car l’objet est plus que familier. En juillet 1966, dans Tales of Suspense #79, Stan Lee et Jack Kirby avaient crée le Cube Cosmique… un objet transparent (à la base inventé par l’organisation criminelle A.I.M.) capable de remodeler la réalité, autrement dit de réaliser n’importe quel miracle. Le Cube Cosmique était ensuite rapidement passé dans les mains de Crâne Rouge. Mais malgré sa puissance, les différents utilisateurs du Cube Cosmique manquaient singulièrement d’ambition. Par exemple Crâne Rouge, entrant en possession de ce gadget qui peut changer le monde, se contente de prendre l’apparence de Captain America (et inversement de donner au héros son propre visage afin qu’il soit chassé comme un criminel). Mais le cube peut également servir à se téléporter.

Darkseid est interrompu dans sa démonstration par l’arrivée d’un autre protagoniste que Steppenwolf reconnaît immédiatement : Metron de New Genesis ! Un ennemi des « mauvais dieux » alors ? Non, car depuis le début de la série New Gods, Jack Kirby avait installé Metron comme un être amoral qui servait n’importe quel camp selon ce qu’il y avait à gagné. Un être curieux et voyageur, à mi-chemin entre le dieu Mercure et une personnification de la science dans l’univers des New Gods. Mais une science aveugle, qui avance sans s’interroger sur le prix qu’elle doit payer. Metron est une sorte de version amplifiée du Spock de Star Trek, se laissant guider par la pure logique. Bref, Metron n’est pas, à proprement parler, un des adversaires les plus virulents d’Apokolips. Mais là, c’est avec vigueur qu’il se précipite sur la main de Darkseid, en tentant de lui arracher l’objet : « L’Elément X » (en VO: « the X-Element ») !! Il est mien !!! Sur ta parole, Darkseid ! Il est à moi !« . Corrigeons ce que j’écrivais à l’instant : à l’évidence Metron est une sorte de mélange entre Spock et Gollum (personnage du Seigneur des Anneaux). L’Élément X, c’est ce que contient le block de métal, ce qui lui permet de se transporter dans l’espace. Chez Marvel le Cube Cosmique d’AIM contient… l’Élément X (qui s’écrit par contre « Element X » et pas « X-Element » en VO).

Et ce n’était pas réellement une découverte dans l’œuvre de l’auteur. Jack Kirby avait dessiné et co-scénarisé d’ailleurs un certain nombre d’épisodes antérieurs où l’Élément X (pas le Cosmic Cube) est au centre des événements. Dès Clue Comics vol.2 #2 (1947), dans “The Short, Dangerous Life of Packy Smith« , Joe Simon et Jack Kirby avaient inventé un personne nommé Packy Smith, mystérieusement né avec « l’Élément X » dans son organisme (ce qui, techniquement, en ferait non seulement un mutant mais le premier X-Man sur lequel Kirby aurait travaillé ?). L’Élément X, très destructeur, pouvait être utilisé pour faire de Packy Smith une sorte de bombe atomique humaine et la maffia tentait par tous les moyens de l’obtenir. La description est vague est pas spécialement « cosmique » mais une autre histoire de Kirby allait remettre le couvert : Dans Fantastic Four Annual #6 (1968), Reed Richard, le leader des Quatre Fantastiques, avait déterminé que la seule chose qui pouvait sauver la Femme Invisible (alors sur le point de donner naissance à Franklin Richards) était… l’Élément X qu’on ne trouvait alors que dans la capsule cosmique détenue par le seul Annihilus, monarque d’une dimension nommée la Zone Négative (rétrospectivement la capsule cosmique d’Annihilus est d’ailleurs une sorte de sous-Cube Cosmique). Mais le terme a été utilisé à volonté chez Marvel. C’est, entre autres choses, un élément que la Gargouille Grise, adversaire d’Iron Man et Captain America, tente d’obtenir dans diverses aventures. Autant dire les ressemblances sont frappantes, même si le X-Element de Darkseid ne peut que se téléporter et ne peut pas réécrire la réalité. Avec le recul, le voisinage est encore plus rapproché en raison d’un apport ultérieur, extérieur à Kirby. En février 1973, Jim Starlin créa dans les pages d’Iron Man #55 le personnage de Thanos, un hommage plus qu’appuyé au Darkseid de Kirby (les deux personnages ayant de nombreux points communs). Mais en juillet 1973, dans Captain Marvel #27, Mike Friedrich et Jim Starlin lancent Thanos dans une nouvelle quête pour conquérir l’univers : mettre la main sur le Cosmic Cube, afin de se transformer en une sorte de divinité cosmique. Un peu plus d’un an après ce New Gods #7, nous aurons donc un « clone créatif » de Darkseid, Thanos, utilisant à son tour un petit cube puissant. A ceci près que le Cube Cosmique datant d’avant, Thanos (copie de Darkseid) détient le talisman original qui a lui-même été copié pour produire l’Élément X. A se demander même si la quête du Cube Cosmique de Thanos n’a pas tout bonnement été inspirée par cette scène de New Gods #7 !

Pour en revenir au bunker d’Apokolips, Darkseid rappelle à Metron qu’il lui a donné sa parole de lui offrir l’Élément X à condition que le dieu savant créé pour Apokolips le « seuil de la matière« , « la porte vers partout » ! Metron promet alors que les armées d’Apokolips pourront faire ce que le X-Élément fait : elles pourront franchir de vastes distances en un clin d’œil. Peu importe pour Metron, qui ne voit qu’une chose : Il a besoin du X-Élément détenu par Darseid afin de faire fonctionner sa chaise Mobius. En fait, puisque nous sommes dans le contexte d’un épisode « flashback », les lecteurs savent déjà ce qu’est la chaise Mobius de Metron : un siège qui permet de se téléporter partout à volonté. Par extension le public peut aussi comprendre ce qui se trame dans cette discussion : ce que négocie Darkseid, c’est la mise au point de la technologie des « Boom Tube« , portails cosmiques qu’on pourrait qualifier d’ancêtres de « Stargate » (et qui, inversement, avaient déjà été utilisés par Kirby dans des séries antérieures comme « Adventures of the Fly« ). D’ailleurs c’est en un sens logique : Dès les premiers épisodes des séries du Fourth World de Kirby (et plus précisément depuis Forever People #1), les New Gods de New Genesis et ceux d’Apokolips faisaient un usage courant des Boom Tube, sorte de « trou de ver » artificiel pour se transporter d’un monde à un autre. Mais dans les premières pages de New Gods #7, quand Steppenwolf attaque Izaya et Avia, il est évident que ce genre de technologie n’existe pas encore : le détachement de Steppenwolf est obligé d’utiliser un vaisseau pour rentrer sur Apokolips. Et lier le fonctionnement des Boom Tubes au principe qui permet à la chaise Moebius de se téléporter permet de faire d’une pierre deux coups. La rencontre permet d’expliquer une partie importante de la technologie des transports utilisés de manière courante dans la série. Plus tard, il serait expliqué que le X-Élément est aussi à la base de l’autre élément technologique important de la série, les Mother Box des New Gods). Dans le même registre, on peut extrapoler que les rayons « omega » (des décharges que le Darkseid « présent » émet par ses yeux et qui peuvent, selon les cas, désintégrer ou transporter dans le temps) sont eux aussi dérivés du X-Element (le « jeune » Darkseid utilise une arme au moment de la fausse mise à mort d’Izaya. S’il avait disposé des rayons Omega à l’époque, Steppenwolf n’aurait pas manqué de s’étonner de leur non-utilisation). L’ironie est portée à son comble quand on regarde les films consacré à Thor et aux Avengers et plus largement l’univers « cinématique » de Marvel : le Cube Cosmique y apparait sous le nom de Tesseract, un talisman cubique à l’origine très différente (puisqu’à la base c’est une possession d’Odin). Mais dans les films le Tesseract a également des pouvoirs qui ne sont pas ceux du Cosmic Cube des comics. Il ne peut pas remodeler la réalité et au contraire son utilisation culmine avec l’ouverture d’un portail circulaire permettant à des armées inhumaines de menacer la Terre. Autrement dit le Tesseract vu dans The Avengers est bien plus proche du X-Element convoité par Metron et Darkseid dans New Gods #7 que du Cube Cosmique. Mieux : Le Tesseract ouvre ce qui ressemble énormément à un Boom Tube pour permettre l’invasion des Chitauri en lieu et place des Para-Demons de Darkseid. On voit donc que les retombées de cet épisode de 1972 peuvent se faire sentir y compris dans les productions très récentes, de manière parfois insoupçonnée. Toute la problématique consiste ensuite à déterminer si le Tesseract est une allusion consciente au X-Element ou si, simplement, à force d’apporter des variations au Cosmic Cube, on retombe par hasard sur des modèles qui ont déjà été utilisés par Kirby des décennies plus tôt. Ce qui explique qu’à quelques semaines d’écart l’invasion des Chitauri vue dans The Avengers ressemble finalement tant à l’attaque des Para-Demons dans la Justice League (#1-6) de Geoff Johns et Jim Lee. Ils puisent leur inspiration des mêmes New Gods !

Pour en revenir à ce qui se passe sur Apokolips, la reine Heggra est cependant curieuse, étonnée qu’un « bon garçon » comme Metron puisse se montrer complice dans des actions qui mèneront à des exterminations massives. Metron, impassible, quitte la pièce en expliquant qu’il n’a aucun lien avec les Anciens Dieux… ni avec les Nouveaux : « Je suis quelque chose de… différent ! Quelque chose qui n’était pas prévu ! Sur New Genesis ou ici !« . Ici Kirby implique que Metron ne fait partie d’aucune des deux races ennemies. Ce qui laisse la porte ouverte à différentes solutions. D’abord Metron pourrait ne pas avoir été engendré au sens traditionnel. Puisque Metron est une personnification de la science, on pourrait facilement comprendre qu’il soit en fait un automate doué d’une conscience. Une autre possibilité pourrait se cacher dans les premières lignes de New Gods #7. Car si les habitants de New Genesis sont nés des atomes de Balduur tandis qu’Apokolips a émergé d’une sorcière, ne peut-on pas imaginer que Metron pourrait provenir d’une autre souche ? Qu’il serait le descendant ou la réincarnation d’une autre divinité asgardienne ? Plus lointainement on pourrait se demander si ce personnage étrange, qui prend garde à ne pas choisir de camp en particulier, n’est pas la résurgence d’une autre création de Kirby chez Marvel : Uatu le Gardien (« the Watcher« ), extra-terrestre détenteur d’une science avancée mais qui, en théorie, est supposé rester un témoin impassible et ne jamais prendre part aux évènements. Metron, enfin, entretient un certain niveau de ressemblance avec le Recorder (« L’Enregistreur« ), un automate créé par Jack Kirby dans les pages du Thor de Marvel. Si la mort des dieux asgardiens de Marvel avait provoqué la naissance de l’univers des New Gods, ne pouvait on imaginer que le Recorder, ayant survécu à la chute d’Asgard, aurait pu devenir Metron ? Malheureusement Kirby n’aura jamais l’occasion de mieux détailler la nature exacte de Metron, la série New Gods étant suspendue quelques mois plus tard…

Metron quitte la pièce sous les moqueries d’Heggra et la guerre reprend de plus belle. Les dieux d’Apokolips disposent maintenant du « seuil de la matière » pour transporter leurs armes terrifiantes : des chars gigantesques dont les canons sont sculptés à l’image de gueules de dragons. Ceux de New Genesis rétorquent avec des « Destructi-Poles« , des lances à la puissance phénoménale. Mais Steppenwolf surgit avec ses soldats, juchés sur d’énormes chiens et tuant tous les ennemis qu’ils peuvent rencontrer. Steppenwolf prend un plaisir tangible dans cette violence. Le carnage est total… Mais Steppenwolf n’a pas conscience de tomber dans un piège. Car s’il pénètre derrière les lignes ennemies, c’est que les forces de New Genesis ont reçues l’ordre de le laisser passer. Le leader de la ville des dieux du Bien a ordonné qu’on ne touche pas à Steppenwolf. Il veut en découdre personnellement avec lui. Le chien qui porte le chef des armées d’Apokolips est abattu par un rayon destructeur et Steppenwolf se retrouve face à une imposante silhouette en armure, qui lui souhaite un bon retour sur New Genesis, afin qu’ils finissent ce qu’ils avaient commencé. Il n’y a guère que Steppenwolf pour ne pas comprendre qui se cache sous l’armure. Le guerrier inconnu s’identifie alors comme le « mort qui s’est redressé ! Impatient d’obtenir une vengeance attendue depuis longtemps !« . Après quelques phrases du même cru, Steppenwolf comprend qu’il est face à Izaya ! Il faut dire qu’il le pensait mort : « Darkseid ne t’a pas tué ! Mais on ne me privera pas de ta mort !« . Cependant c’est bien Izaya qui donne le coup mortel : « Tu ne tueras plus, Steppenwolf !« . Le chef des armées mort, les forces d’Apokolips se replient à travers le « seuil de la matière ». Bientôt sur le champ de bataille il ne reste plus guère qu’Izaya, des cadavres de combattants et… Metron. Izaya lui demande alors s’il est venu surveiller son propre travaille. Le leader de New Genesis n’est visiblement pas dupe et sait très bien que Metron a aidé Apokolips. Mais Metron lui répond « Cette guerre est de ton fait Izaya ! Je n’y peux rien si les deux côtés cherchent à m’utiliser !« . On en déduira que Metron a aussi partagé sa technologie avec ceux de New Genesis. Mais Izaya lui reproche quand même que sa science a causé la mort de nombreux guerriers. Loin d’être sensible à ces morts, Metron entame un monologue : « Oui ! Comme cet idiot de Steppenwolf ! Darkseid savait qu’il te rencontrerait ici ! Darkseid ! Combien je voudrais qu’il soit détruit ! Et pourtant il vit ! Il s’élève ! Marche après marche ! Par la ruse il a obtenu la guerre ! Par la guerre il a obtenu le pouvoir ! Avec le pouvoir il s’est débarrassé de Steppenwolf !« . Visiblement Metron n’est pas si impassible que ça et déteste franchement Darkseid. Izaya renchérit : « Je l’ai toujours su: Le véritable ennemi était l’obscur et humble Darkseid !« .

Puis, alors que les deux dieux terminent leur conversation, l’offensive d’Apokolips reprend de plus belle, les armées démoniaques étant désormais placées sous le contrôle de Darkseid. Une pluie de planétoïdes s’abat sur New Genesis. Metron s’exclame « Il transforme le conflit en une guerre techno-cosmique !« . Contrairement à son oncle, Darkseid n’est pas un fantassin. Il n’apparait pas sur le front. Ses armes sont donc des machines « techno-cosmiques« , des engins de destruction non pas simplement « massive » mais aussi interplanétaire. Jack Kirby représente alors la surenchère entre les deux mondes, alors qu’Apokolips lâche des mutations biologiques géantes sur New Genesis. Des monstres titanesques qui détruisent tout sur leur passage. Inversement New Genesis répond avec des inventions similaires. Bientôt des soleils sont recyclés en « lasers cosmiques« . La guerre dégénère et bientôt apparaissent des « machines divines« . Un vaisseau kamikaze de la taille d’une planète est envoyé s’écraser sur un soleil ennemi. Kirby laisse parler toute sa démesure dans une sorte de crépuscule des dieux qui n’aurait rien à envier au Ragnarok nordique ou à la Bhagavad-Gītā (un récit épique et classique de la pensée Hindouiste, représentant une guerre totale dans laquelle intervient le dieu Krishna). L’intensité épique et mythique est peut-être encore plus perceptible quand le récit se porte à nouveau sur Izaya. Un Izaya de plus en plus marqué, conscient de l’escalade suicidaire du conflit : « Nous sommes pires que les Anciens Dieux ! Ils se sont autodétruits alors que nous détruisons tout ! C’est la voie de Darkseid ! Je suis infecté par Darkseid ! Pour sauver New Genesis… Je dois trouver Izaya ! Où est Izaya ? Pas le guerrier, ni le général, mais le vrai serviteur de ceux qu’il dirige !« .

Désespéré le dieu traverse des couloirs en ruine, où il ne reste plus que de rares soldats pour monter la garde. On devine que le conflit a décimé la population de New Genesis : « Il n’est pas ici, dans ces ruines torturées par la guerre ! Mais Izaya est quelque part ! Là-bas !« . Le guerrier se retrouve alors à l’extérieur et on découvre que New Genesis n’est plus qu’un vaste champ de ruine : « Des carcasses rouillées de machines de guerre à la place des arbres ! C’est devenu le monde de Darkseid !« . Izaya rejette alors son armure et ses armes, rejetant tout ce qui peut représenter la guerre. Une sorte de cérémonie intime, pendant laquelle il continue de crier son dégoût de l’escalade meurtrière et sa recherche du vrai Izaya, de sa vraie nature… Mais quand on est un « Nouveau Dieu« , quelle puissance supérieure pourrait donc répondre à ce genre de prières ?

Pourtant, un tourbillon s’élève autour d’Izaya, désormais seul dans les ruines et se tenant torse nu. Le tourbillon devient une tornade et il faut croire qu’elle disperse les gravas. Bientôt on ne voit plus aucune des carcasses d’armes et de fortifications. Il ne reste plus qu’une sorte de terrain vague qui s’étend à l’infini… sauf que devant Izaya se tient une grande surface rectangulaire blanche : « Le Mur ! Sans âge ! Inscrutable ! Il se tient comme s’il attendait ! Comme s’il voulait le calme soudain pour qu’Izaya communique !« . Le dieu désespéré ne tient plus que son bâton de guerre comme vestige de son existence précédente. Il hurle alors qu’on l’a toujours appelé Izaya l’Héritier… « Mais qu’est-donc cet héritage ?« . On le voit alors de dos et il semble qu’il frappe le Mur de son bâton, à la recherche d’une réponse. Le mur se noircit et les mots « La Source » semblent tracés par une main enflammée. Le commentaire nous explique alors qu’Izaya vient d’entrer en contact avec l’Uni-Friend (« L’Uni-Ami« , l’ami universel), une appellation qui ne s’installera pas vraiment dans le folklore des New Gods. On peut comprendre que le Mur est une sorte d’ardoise magique divine sur lequel l’Uni-Friend va laisser des messages à Izaya et aux New Gods. Mais par la suite on s’éloignera de l’idée de l’Uni-Friend pour mieux se centrer sur le Mur, aussi connu sous le nom de « La Source« . On préférera plutôt laisser penser que c’est le mur qui s’exprime, qu’il est en tout cas une extension de la Source plus qu’une simple interface. Là aussi il nous faut nous tourner vers d’autres marottes de Kirby. Cette scène mériterait en effet d’être lue avec le « Ainsi parlait Zarathoustra » du compositeur Richard Strauss en musique de fond. Car le Mur ne vient pas précisément de nulle part. On sait que depuis les années 50 Jack Kirby avait preuve d’une grande communauté d’esprit avec l’œuvre du romancier Arthur C. Clarke. Dans Blast-Off #1 (paru en 1965 mais vraisemblablement produit avant que l’auteur participe à la création des Fantastic Four), les 3 Rocketeers de Kirby avaient rencontré un artefact sur la Lune qui évoquait fortement la nouvelle « The Sentinel » de Clarke. Plus tard, dans Fantastic Four, la création d’Uatu le Gardien devra également beaucoup à « The Sentinel« . On sait aussi que Kirby avait été passionné par le film « 2001, l’Odyssée de l’Espace » (1968) de Stanley Kubrick, qui organisait plusieurs nouvelles de Clarke (y compris The Sentinel) en un tout cohérent. On a pu voir par la suite à quel point Kirby s’était reconnu dans ce film, se chargeant de l’adaptation de « 2001 » sous forme de bande-dessinée mais truffant également d’autres projets (par exemple Devil Dinosaur) de références obliques. A partir de là il est difficile de ne pas voir dans le Mur de la Source un monolithe blanc, voisin de celui de 2001. Et, plus exactement, on notera que lorsque le Mur s’active (quand la Source communique), il devient noir ! Bien sûr il y a une différence de taille : le Monolithe de Clarke et Kubrick ne communique pas et se contente le plus souvent d’être une inspiration par sa seule existence. Le Mur tient plus, comme nous l’avons déjà dit, d’une sorte d’ardoise magique des dieux. Néanmoins, à certains égards le Monolithe et le Mur se rejoignent. Par exemple toute personne qui touche le Monolithe est vouée à évoluer, à changer de manière parfois spectaculaire. On verra que pour Izaya il y a clairement un « avant » et un « après » son contact physique avec le mur (quand il le frappe de son bâton) et que la scène est elle aussi annonciatrice d’un changement important pour le personnage. Pour l’instant le commentaire se contente de nous expliquer (sans que l’image le montre) qu’Izaya retourna à son poste de commande « habillé d’habits de paix et portant un nouveau bâton ! ».

Mais il nous faut d’abord changer de scène. On nous explique qu’après l’expérience mystique vécue par Izaya, des messages sont échangés entre New Genesis et Apokolips. Un pacte mystérieux est passé entre Izaya et Darkseid. Bientôt, ce dernier doit faire face à la colère de son épouse, une furie rousse qui exige de savoir ce qu’il a fait de leur fils, qui a disparu de sa chambre. Les lecteurs de New Gods ne connaissaient qu’un fils à Darkseid : le monstrueux Kalibak, ennemi d’Orion et de New Genesis. A ce stade ils peuvent donc penser que Tigra est la mère de Kalibak. Darkseid explique alors qu’il a décidé de s’en servir là où il pourra lui être « enfin utile », comme un outil de paix : « Tu n’as pas entendu, Tigra ? Nous entrons dans un âge de paix !!!« . Tigra explique qu’étant en exile (Darkseid et elle sont visiblement séparés) elle ne reçoit aucune nouvelle : « Tu nous as toujours tenu éloignés ! Notre fils a été élevé sans même connaître son père !« . Darkseid est prompt à répondre : « Mais je le connais, lui, Tigra !!! Il est comme toi, un chat meurtrier combattant et grondant ! C’est la Reine Mère, pas moi, qui avait décrété que tu serais ma compagne ! Mais la guerre lui a coûté sa vie… Et c’est moi qui règne désormais !« . Darkseid n’a pas de temps à perdre avec une épouse qui lui avait été imposée et dont il ne veut plus. Il ordonne à ses gardes de l’emmener. Tigra promet « Ca ne marchera pas Darkseid ! Il vivra ! Il grandira ! Il te tuera !« . L’épouse furibonde de Darkseid a donc pour nom Tigra… Un nom que nous avons déjà rencontré auparavant dans la Kirbysphère… Puisqu’en 1953 Tigra était l’ennemi jurée de Captain 3-D, une création de Joe Simon et Jack Kirby. La Tigra rencontrée par Captain 3-D, issu d’un peuple-chat, était d’une apparence différente (encore qu’elle portait un masque, ce qui laisse de la marge quand à son visage) mais reste relativement compatible avec la Tigra d’Apokolips. A plus forte raison quand Darkseid la traite de « killer-cat » (chat meurtrier), insistant sur un côté « chat ». L’impression laissée par ces premiers épisodes des New Gods est que Tigra n’est pas une ressortissante d’Apokolips mais issue d’un autre peuple jamais réellement mentionné (ce qui expliquerait qu’Heggra ait mis en place une alliance, formalisée par le mariage avec Darkseid). Les successeurs de Kirby sur l’écriture des New Gods partiront dans d’autres directions mais on ne saura jamais réellement ce qu’il en était dans l’esprit du créateur de la série. Il serait illusoire de penser que cette Tigra est exactement la même que celle vue dans Captain 3-D (on a vu dans les scènes précédentes que Kirby faisait preuve de codes plus complexes pour glisser ses références), mais il parait plausible qu’elle était issue d’un peuple-chat similaire (La chose est d’autant plus notable que ce n’est pas le seul rapprochement qui existe entre Captain-3D et le Fourth World de Kirby, comme nous l’avions noté quand nous traité cette autre série dans de précédentes chroniques).

Resté avec ses serviteurs, Darkseid se lève en expliquant qu’il est temps de mettre fin à la guerre. On aura compris, de toute manière, que Darkseid n’a jamais voulu réellement que le conflit contre New Genesis aille au delà d’un certain stade. Il s’agissait surtout pour lui de se débarrasser de Steppenwolf, qui n’aurait pas manqué de devenir roi si Heggra était morte avant lui. Darkseid a mis en scène l’expédition vue au début de l’épisode en sachant qu’elle déclencherait la guerre, la mort de Steppenwolf (et peut-être celle d’Heggra), lui permettant d’accéder au trône. Maintenant qu’il est le maître d’Apokolips, il n’a plus besoin de cette guerre techno-cosmique qui pourrait détruire l’univers. En tout cas… pas pour l’instant : « Izaya veut la paix ! Et je veux… du temps ! Le temps de redéfinir le pouvoir ! De faire de cette désolation bombardée (NDLR: ce qui peut tout aussi bien désigner Apokolips que New Genesis) un objectif méritoire !« . Mais bientôt il est interrompu par Granny Goodness (qu’on pourrait traduire par « Mémé Bonté« ), une sorte d’ogresse chargée des orphelinats d’Apokolips. Elle explique qu’elle porte « ce qui a été si gentiment glissé dans le portail dimensionnel depuis New Genesis« . Darkseid le reconnaît comme étant l’enfant d’Izaya : « Cela le torturera ! Il a livré son meilleur agneau… pour un tigre !!!« . Granny Goodness explique que l’enfant de New Genesis s’est montré calme et serein. Darkseid répond alors qu’il conviendra de l’écraser, qu’il sera éduqué dans l’orphelinat dirigé par la vieille mégère : « Toutes les rigueurs et les épreuves seront doublées en ce qui le concerne ! Jusqu’à ce que son esprit se déchire et que ses os lui fassent mal ! Jusqu’à…« . Darkseid explique alors que son but réel n’est pas réellement de briser l’enfant mais de le pousser à s’évader d’ici quelques années. Ainsi le Pacte sera rompu et Darkseid sera en droit d’attaquer à nouveau New Genesis. L’idée fait ricaner Granny, qui décide de baptiser l’enfant « Scott Free« , un jeu de mots puisqu’en anglais l’expression « Scot Free » signifie « se faire la belle », « faire l’école buissonnière » ou plus largement s’évader (quant à savoir pourquoi des dieux d’Apokolips feraient des jeux de mots basées sur des expressions terriennes…). Ce passage révèle ni plus ni moins aux lecteurs du Fourth World que le Scott Free adulte dont ils suivaient les aventures sous le nom de Mister Miracle est en fait le fils d’Izaya, évadé d’Apokolips. Et c’est parce que Scott Free s’est évadé sur Terre pour devenir Mister Miracle que le Darkseid contemporain a renouvelé les hostilités avec New Genesis, menaçant du même coup la Terre (une explication plus tardive de John Byrne montrait que Scott Free s’était évadé longtemps, au moins plusieurs générations avant le début des séries du Fourth World, ce qui semble illogique puisqu’à ce compte-là Darkseid aurait attaqué sans attendre les évènements de Superman’s Pal, Jimmy Olsen #134 et de Forever People #1.

New Genesis ayant livré le fils d’Izaya, Darkseid doit tenir sa part du marché. Il ordonne alors qu’on expédie, dans l’autre sens, son propre enfant vers le monde ennemi. Les soldats d’Apokolips n’en sont que trop heureux. Le fils de Darkseid s’est défendu avec une telle rage, comme un animal, qu’il a pratiquement détruit le contenu de la pièce, blessant plusieurs d’entre eux. Les soldats balancent l’enfant par un portail dimensionnel et le referment sans perdre de temps. L’enfant, le visage dans l’ombre, réalise immédiatement qu’il n’est pas là où il se trouvait un instant plus tôt, l’agencement des murs étant différent : « Les crétins ! Je les ai tellement occupés qu’ils n’ont même pas remarqué que j’avais une arme cachée !« . Et il tire une dague jusque là cachée dans sa manche. Parcourant les couloirs il se retrouve dans une pièce où un vieil homme est assis derrière une table, penché dans une attitude de grande tristesse. L’enfant hésite… serait-ce son père ? Le problème c’est que l’enfant ne tient pas réellement son père dans son cœur, comme on a pu le comprendre pendant le dialogue entre Darkseid et Tigra. Il brandit son arme, prêt à frapper : « On m’a dit que je trouverais mon père ici ! Si tu es mon père parle ! Tu ne parles pas ! Tu ne parleras jamais ! Tu me détestes ! Tu me détestes !« . L’enfant va poignarder le vieillard quand celui-ci se redresse et bloque la main qui porte le couteau, expliquant que la haine n’a plus de sens ici : « Pose cette arme, fils !« . L’enfant hésite à nouveau, en demandant si le vieil homme est son père. Mais le vieillard, qui se présente sous le nom d’Highfather (mais dont on comprend qu’il s’agît d’Izaya), lui dit qu’il sera son père seulement s’il le désire. Marquons une pause pour remarquer que « Scott Free », l’enfant d’Izaya et d’Avia, est alors en bas-âge. La mort d’Avia ne peut remonter à longtemps puisque que Scott n’est encore qu’un bambin. Mais Izaya, lui, est devenu vieux comme si plusieurs décennies s’étaient écoulées pour lui. Ceci nous ramène une nouvelle fois aux similitudes entre le Mur de la Source et le Monolithe de 2001 : Dans le film de Kubrick, l’astronaute David Bowman est profondément marqué lorsqu’il entre en contact avec le monolithe. Tout s’accélère pour lui et on ne tarde pas à le retrouver considérablement vieillit, au crépuscule de sa vie, avant qu’un autre contact avec l’artefact le transforme en une sorte de fœtus cosmique. Comme Bowman, Izaya a été vieilli par son contact avec le Mur. Highfather correspond d’une certaine manière à la deuxième phase de la transformation de Bowman (celle située juste avant le fœtus).

Mais la dernière révélation de l’épisode vient quand Highfather tend la main à l’enfant de Darkseid en lui disant qu’ils ont besoin chacun l’un de l’autre, en l’appelant par son nom. Le lecteur attentif avait déjà pu reconnaître les sourcils de l’enfant, roux, épais, sans doute hérités de Tigra. Il les avait déjà aperçu quelques épisodes plus tôt sur un adulte. La phrase d’Highfather officialise la chose. L’enfant s’appelle… Orion. Dans un moment digne du « Luke, je suis ton père » de l’Empire Contre-Attaque (d’ailleurs à l’évidence Star Wars s’inspire énormément des New Gods, la Force remplaçant la Source, Darth Vader remplaçant Darkseid…), le lecteur réalise qu’Orion est le fils de Darkseid. C’est pour cela qu’Orion est le plus combattif des Nouveaux Dieux de New Genesis : son héritage est tout autre ! Highfather demande au jeune Orion s’il veut lui tendre sa main ou le menacer arme. Il est l’heure de faire des choix. C’est à lui de décider. Finalement Orion renonce à l’arme, décidant qu’il aime la manière qu’Highfather a de lui parler, qu’il lui fait confiance. En tout cas pour l’instant. Highfather répond que la confiance est un début et qu’après, qui sait, peut être qu’une grande destinée les attends… L’épisode bourré de révélations (comprenant aussi bien les origines d’Highfather, de Mister Miracle que d’Orion ou de la technologie propre à la série) s’achève ainsi. En donnant finalement la clé de voute des New Gods. Car au delà du « happy end » (Highfather est arrivé à calmer les instincts guerriers de l’enfant), c’est toute la philosophie des New Gods qui est résumée dans cette dernière scène. Jack Kirby évoque la question du déterminisme : est-ce qu’un personnage se résume simplement à ce qu’il est ou bien est-ce qu’à l’inverse il est en mesure d’échapper aux circonstances et de forger son propre destin ? Sous les couleurs criardes des comics de l’époque, New Gods est une série bien plus profonde qu’il y parait. Kirby s’intéresse à la nature humaine à travers divers archétypes comme la connaissance dénuée de compassion incarnée par Metron, le machiavélisme et la cruauté de Darkseid, le sadisme de Desaad.

Même Steppenwolf (et surtout lui, en un sens) participe à ce message. Au demeurant Le tenue de Steppenwolf évoque vaguement celle de certains officiers prussiens. Il ne fait pas de doute qu’Apokolips représente le totalitarisme, le fascisme. Au premier degré on pourrait se dire d’ailleurs que Steppenwolf représente plutôt l’Allemagne nazie et son expansion établie par la seconde guerre mondiale. Darkseid, monarque d’une Apokolips sur industrialisée et maintenant une guerre froide figée avec New Genesis serait plutôt un avatar du Stalinisme. Mais le nom de Steppenwolf fait également penser à un livre du même nom, écrit par Hermann Hesse et publié en 1927. Le « Steppenwolf » de Hesse (traduit en France sous le titre « Le Loup des Steppes ») est un roman initiatique, fantastique er allégorique, qui met en scène Harry Haller, un personnage sans cesse déchiré entre deux natures : le côté spirituel de l’Homme (qui regroupe tout ce qu’il a de meilleur) opposé à ses plus bas instincts, son côté animal, décrit comme un « loup des steppes ». A l’évidence le Steppenwolf de Kirby n’est pas déchiré entre deux natures. C’est un destructeur qui ne vit qu’à travers la guerre (et fini, ironiquement, par y trouver la mort). Mais la dualité évoquée par Hermann Hesse se retrouve particulièrement dans la lutte interne vécue par Orion (qui doit maîtriser à chaque instant sa nature animale) tout au long de la série. Dans New Gods #7, cette dualité se retrouve en Izaya, qui doit à un moment renoncer à la facilité de la violence pour se réinventer en Highfather. Il est difficile de savoir avec certitude si Kirby a parcouru l’ouvrage de Hesse (le livre ayant connu un succès certain et même une résurgence de popularité dans l’Amérique des années soixante c’est cependant hautement probable). Le roman inspirera d’ailleurs le nom du groupe rock Steppenwolf (« Born to be wild« ). Il semble difficile de croire que Jack Kirby n’aurait choisi le nom « Steppenwolf » que par une simple coïncidence, à plus forte raison parce qu’aucun des autres New Gods ne porte de nom similaire. Si l’oncle de Darkseid n’est pas une référence assumée à Hermann Hesse, alors il n’en reste pas moins que les discours philosophiques du roman et du comic-book sont par endroits similaires. Kirby se distingue par une optique résolument optimiste : Darkseid pensait qu’Izaya souffrirait de la présence d’Orion, un tueur. Mais Orion, au contact de New Genesis, arrive à échapper à ses instincts meurtriers et à devenir un héros. Inversement, Apokolips aura beau essayer de corrompre Scott Free, celui-ci arrivera à l’âge adulte en restant un être bon. Ayant posé la question de savoir si l’éducation l’emporte sur la nature, Kirby ne tranche pas réellement, préférant s’en tenir à une morale humaniste qui veut que les personnages s’en tirent toujours vers le haut, laissant le seul Darkseid comme totalement mauvais et donc incapable de progresser…

Globalement New Gods #7 est l’épisode où tous les axes (ou en tout cas pas mal de choses) se rejoignent. On nous y livre la morale de l’histoire tout en connectant les éléments du passé des protagonistes mais aussi leurs différentes inspirations (Thor, Adventures of The Fly, 2001…). Tout n’est pas forcément hyper-lié dans l’esprit de l’auteur (Sans doute ne faut-il pas absolument voir un rapport contextuel quand le même Jack Kirby utilise un personnage nommé Tigra à vingt ans d’écart). Mais dans certains de ces cas (Balduur, par exemple), le scénariste/dessinateur savait sans doute très bien ce qu’il faisait. New Gods #7 avait débuté avec un petit commentaire de Jack Kirby promettant que ce numéro « flashback » n’était que le premier d’un certain nombre d’incursions dans le passé (similaires aux Tales of Asgard qui avaient raconté le passé de Thor chez Marvel, ou encore aux plus récents épisodes « Time Past » du Starman de James Robinson) qui nous permettrait d’en savoir plus sur l’univers des Nouveaux Dieux. Les New Gods de Kirby s’interrompant au 11ème épisode pour cause de méventes, l’auteur n’aurait pas l’occasion de revenir s’intéresser aux secrets passés des New Gods alors que divers indices (comme les designs de Balduur et des autres Anciens Dieux) montrent qu’il en avait bien l’intention. Et c’est bien dommage. Car si d’autres épisodes flashback avaient fait preuve de la même densité de révélations, nous en aurions appris bien plus sur les secrets de Metron, Tigra et des autres. Certains successeurs de Kirby entreprirent de connecter les éléments à leur manière mais nous resteront toujours privé de la version qu’aurait pu donner le créateur des personnages. Dans l’état, l’impact de New Gods de Kirby reste cependant énorme, que ce soit directement (chez DC), indirectement (chez Marvel) ou comme influence majeure dans divers cultures populaires. On retrouve donc des éléments des New Gods aussi bien dans Masters of the Universe que dans Star Wars ou, comme nous l’avons vu, dans des films comme The Avengers. Tous puisent une partie de leurs inspirat