Nés officiellement à la fin des années 30, se renouvelant au début des années 60, les super-héros ont construit, via la continuité, une sorte de mythologie urbaine. L’œuvre de la maturité d’Edward Hopper, peintre américain du conflit entre nature et modernité, croise dans la même période à peu près, les âges d’or et d’argent de ces citadins à la double identité. Cette chronologie et cette thématique centrale de la modernité qui s’installe les rapprochent quelque peu. Mais n’y aurait-il pas, entre les récits super-héroïques et hopperiens, un point de rencontre plus profond encore ?

On le sait, c’est plus fort qu’eux ! Quelles que soient les histoires qu’ils incarnent, quels que soient les styles graphiques qu’ils exaltent, au-delà de toute nécessité dictée par l’action, les super-héros ne peuvent pas s’en empêcher : dès qu’ils passent près d’une vitre, il faut qu’ils la traversent dans un fracas de « bris de glace » qui ferait le cauchemar de tout assureur. Qu’ils veuillent coincer un méchant réfugié dans son antre ou lui échapper en fuyant vers l’extérieur, ils semblent prendre un plaisir malin et toujours renouvelé à pulvériser ce verre qui sépare le dedans du dehors. Les héros en collant sont-ils des casseurs invétérés ? Des citadins indisciplinés et violents pour qui le mobilier urbain importe peu ?

Pulsion de vi(tr)e

C’est vrai, on voit mal comment ces personnages — dont l’essentiel de l’expression passe par l’usage constant de la puissance physique — pourraient prendre l’ascenseur, forcer une serrure avec un trombone déplié ou tourner simplement la poignée d’une fenêtre pour l’ouvrir en grand. Allons au plus vite, au plus court ; allons au plus spectaculaire ! Sauf que le plan est à tel point récurrent dans les planches qu’il finit par transcender toute intrigue. Sauf que le plan, depuis les débuts des comics, apparaît sur tant de couvertures qu’il semble consubstantiel du genre et que l’intrigue, à contrario, deviendrait presque un prétexte pour le décliner à l’infini. Obsessionnel compulsif le super-héros qui ne voit dans la vitre qu’il croise que sa pulvérisation à venir ? Admettons. Mais Hopper dans tout ça ?

Ce reflet que je ne saurais voir

On a beaucoup commenté la peinture d’Edward Hopper qui, comme les comics, incarne une certaine image de l’Amérique. On a beaucoup parodié son œuvre phare, aussi : « Nighthawks » — et les auteurs de comics super-héroïques, du reste, ne s’en sont pas privés eux non plus. Contemporain d’une abstraction qu’il choisit d’ignorer, Hopper, qui se définissait lui-même comme figuratif, « raconte » au fil de ses images la modernité émergente de l’Amérique. Mais loin de la glorifier, il lui oppose sans cesse la nature puissante et calme qui suspend et plonge ses personnages dans des mélancolies métaphysiques. Et à propos de nos vitres, un détail dans son art ne colle pas avec son côté prétendument réaliste : les siennes n’ont aucun reflet ! C’est comme si elles n’existaient pas. Comme si leur absence autorisait le soleil à pénétrer la sphère privée des citadins sans obstacle aucun. Comme si nos super-héros étaient déjà passés par là, en somme. Quant à nos justiciers costumés, encensent-ils vraiment cette même modernité dont ils procèdent et qu’ils ont fini par symboliser ?

Moi Spider-Man, toi Mary-Jane ! 

Du point de vue qui nous occupe, il existerait quatre types de super-héros. Tout d’abord ceux qui, tels Spider-Man, Batman, Ant-man ou Black Panther, se réfèrent de manière totémique à un animal (l’araignée, la chauve-souris, la fourmi, la panthère). Ensuite ceux qui tels Wolverine, The Beast, Angel, ou Swamp Thing, sont eux-mêmes tirés vers l’animalité (voire le végétal pour le dernier). Il y a encore ceux qui, comme The Flash ou Storm, véhiculent les forces de la nature. Enfin, nous trouvons ceux qui incarnent les éléments de la nature : L’argent pour Silver Surfer, le fer pour Iron-Man, la glace pour Iceman, le feu pour Cyclope ; et concernant les Fantastic Four, si de toute évidence The Thing est la terre et Human Torch le feu, la fluidité de Mister Fantastic peut renvoyer à l’eau et la transparence de The Invisible Woman à l’air. Bien entendu, certains d’entre eux n’appartiennent à aucune de ces quatre catégories. Mais ils ont au moins en commun (à de très rares exceptions près) ce collant qui redonne à voir un corps naturel et musclé, lequel n’est pas sans rappeler celui de leur ancêtre : Tarzan. On le voit, la nature est en fait omniprésente dans ce genre d’essence urbaine. Et puis, à l’instar du même Tarzan avec ses lianes, bien des super-héros s’épanouissent dans les hauteurs grâce à des filins et autres toiles. Mais revenons à nos vitres brisées.

Grandeur Nature

Au final c’est un peu comme si les super-héros n’avaient de cesse de préparer le terrain à Edward Hopper. Après leur passage les vitres tombent une à une. Les fenêtres, ainsi dégagées de toute interface et donc de tout reflet, laissent le champ libre à la nature. Visuellement (et thématiquement), l’art du peintre vient après le travail sisyphien du super-héroïsme. Les justiciers aux couleurs vives et bariolées, archétypes d’une mythologie de la modernité — mais qui, on l’a vu, auraient en eux une irrépressible envie de « quitter la ville » —, permettent à l’art hopperien d’opérer : sans la vitre, la sphère externe et cosmologique peut tranquillement investir la sphère privée et urbaine. La nature, via le soleil primordial, peut à nouveau saisir et sidérer l’humain réfugié dans ses artefacts et, ainsi, le renvoyer à sa condition. Comme dans cette couverture de Spectacular Spider-Man (volume 2, # 27) où le héros, dessiné par Mark Buckingham, baigne au sommet des buildings dans un couchant qu’Edward ne renierait pas.

[Bernard Dato]