[FRENCH] En 1940 le héros Blue Beetle s’attaquait déjà aux saboteurs nazis sans en avoir l’air. On ne prononçait pas les mots « nazis » ou « allemands » mais l’adversaire qui menaçait les USA d’une vague de terrorisme sans précédent avait l’air ô combien familier. Au point que même certains ennemis de Captain America n’auraient pas fait mieux…

Pour ceux qui ne souviendraient pas de quel Blue Beetle nous parlons, un bref rappel : héros publié à l’origine par Fox Comics, Dan Garret est un jeune policier qui, quand l’occasion se présente, agit sous l’identité du Blue Beetle. Même pendant le Golden Age, cet bref résumé pouvait convenir à plusieurs versions puisque dans le premier épisode ce Blue Beetle était un justicier à chapeau copieusement inspiré du Green Hornet. Par la suite plusieurs modifications transformeraient le personnage dans sa « version classique » : celle d’un héros portant une tenue de mailles d’acier (qui en théorie le mettait à l’abri des balles) et consommant une mystérieuse vitamine 2X qui lui donnait une force extraordinaire. De la ressemblance initiale avec le Green Hornet ne restait plus qu’un seul trait commun : Tous les deux étaient pourchassés par la police qui se méprenait sur leurs intentions. Les forces de l’Ordre pensaient dans les deux cas que le héros était en fait un gangster éliminant la concurrence plus qu’un bon samaritain désintéressé.

Bien sûr, Dan Garret ne faisait pas ça pour la gloire (sinon il n’aurait pas utilisé un masque) et cela ne le freinait pas dans sa guerre contre le crime. Bien au contraire, qui aurait pu se douter que l’homme-mystère recherché par toutes les forces de police était… un policier lui-même. Son identité était du coup bien mieux protégée, le laissant libre de combattre le crime organisé, les savants fous… ou d’éventuels saboteurs travaillant pour une puissance étrangère.

Quand le quatorzième épisode de Blue Beetle débute dans sa revue d’origine (Mystery Men Comics), le commentaire nous met directement dans le bain : « Une série de mystérieuses explosions de ponts, qui se produisent seulement les nuits de pleine Lune, terrorisent la nation ! ». Le dessinateur joint bien vite l’image à la parole, montrant d’innocents citoyens propulsés dans le ciel par une terrible explosion survenue sur un pont. La terreur règne…

Sauf à l’intérieur d’un avion où quelques individus à la mine patibulaire se réjouissent au contraire. Ce sont les saboteurs responsables de cette dévastation. Mais ce qui va déclencher le sixième sens de bon nombre de collectionneurs de comics, c’est l’identité du chef du réseau, alors qu’un des hommes de main s’écrie : « Notre pays père t’accueillera en héros, Skull ! ». L’allusion au « pays père » (« fatherland » en anglais) vise forcément l’Allemagne, qui utilise spécifiquement ce terme là où la plupart des autres nations préfèrent l’usage du féminin et parle de « mère patrie ». Mais vous l’aurez aussi compris, ce qui est notable dans cette scène c’est que la tête pensante du réseau se nomme le Skull (le Crâne). D’ailleurs l’image nous montre vite que le dénommé Skull a effectivement l’apparence d’un crâne (de couleur chair). A partir de là il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec un personnage similaire, le Crâne Rouge (Red Skull), adversaire attitré de Captain America.

La principale différence est que le Red Skull porte un masque qui imite l’apparence d’un crâne ensanglanté là où ce Skull semble être un être au physique ingrat, qui a réellement l’air d’un crâne (avec des cheveux).

L’idée d’un visage si marqué n’est pas une chose si exceptionnelle dans les BD américaines de l’époque et il faut sans doute y voir l’influence de strips comme Dick Tracy où les membres de la pègre avaient le plus souvent des gueules hors-normes qui leur valaient des surnoms marquant. Les gens beaux étaient des héros. Les gens nés avec un visage horrible avaient toutes les chances de devenir de dangereux criminels en grandissant.

A bord de l’avion du Skull, donc, c’est la fête. Les saboteurs à la solde du terroriste macabre se réjouissent déjà de semer la panique mais leur patron leur explique que tout ça n’était qu’un galop d’essai avant son véritable objectif qui « déchirera les cieux » lors de la prochaine pleine Lune…

Bien sûr, toutes ces explosions ne passent pas inaperçues des forces de police. Pire même : le neveu de Mike (le partenaire de patrouille de Dan Garret) vient de trouver la mort dans un de ces attentats. Les deux policiers sont d’ailleurs en train d’en parler dans la rue quand ils manquent d’être écrasés par une voiture folle, qui termine encastré dans la vitrine d’un libraire. L’homme derrière le volant est mort. Mike s’efforce de maintenir la foule de curieux à l’écart tandis que Dan fouille le cadavre. En fait, parmi les curieux se trouvent les complices du Skull, venus vérifier que l’homme qu’ils viennent d’assassiner est bien mort. En fouillant dans les papiers, Dan découvre que le décédé était « un agent du F.B.I. qui enquêtait sur les explosions de ponts de la pleine Lune ! ». Que l’homme porte sur lui sa plaque du F.B.I. ou divers papiers permettant de l’identifier est une chose. Qu’il ait sur lui des ordres de mission établissant clairement qu’il s’occupe des explosions de la pleine Lune semble déjà plus caricatural. Mais peu importe. Car bientôt le scénario nous réserve un autre rebondissement. Une jeune femme arrive. C’est la fille du mort. Et dans la foule elle reconnaît plusieurs des hommes que son père suivait. Aussitôt, les criminels se sentent démasqués et ouvrent le feu. Mais Mike et Dan réagissent assez vite pour les maîtriser. Menottés, les terroristes ne s’avouent cependant pas vaincus : « Vous ne nous garderez pas longtemps ! Le Skull nous fera libérer ! ».

Qu’importe. Mike ne les croit pas et Dan, lui, se dit qu’une telle bravade servira peut-être à trouver la trace du chef du réseau et à venger la mort de l’agent du F.B.I. Mais aucun autre indice ne vient les mettre sur la piste des crimes de la pleine Lune et, faute de mieux, les deux policiers se retrouvent le lendemain pour prendre leur petit déjeuner au café du coin. C’est là qu’ils découvrent les titres de la gazette locale, le Daily Star. On y apprend que la flotte atlantique passera sous le pont à minuit. Et une autre page explique que les crapules arrêtées la veille se sont enfuies ! Enfin, en continuant de lire le journal, Dan tombe sur la page météo qui, entre autres choses, explique que ce soir ce sera la pleine Lune. A ces mots, le cerveau de Dan commence à s’emballer et à rapprocher les faits. Mais la femme de ménage de Dan surgit pour lui donner des informations encore plus troublantes: Les bandits qui se sont enfuits ont également capturé la jeune Colleen. Comme au demeurant nous ne savons pas très bien qui est la jeune Colleen ni ce que la femme de ménage de Dan pourrait savoir de gangsters qui se sont échappés la veille, la seule explication logique est que Colleen est la fille de l’agent du F.B.I. et que Dan Garret lui avait offert le gîte le temps qu’elle se retourne. Mais tout ça le scénario avait oublié de nous le préciser…

Bien vite Dan Garret se rend chez le pharmacien qui sert de façade à son Q.G. secret (et qui sans doute lui fournit les stocks nécessaires de vitamine 2X). En se changeant en Blue Beetle, il explique à son ami qu’il a une intuition. L’autre lui conseille la prudence : « Fais attention ! Ces hommes sont des tueurs au sang froid ! ». Mais Blue Beetle n’a que faire de la prudence et se rend directement sur les quais, là où son intuition lui dit qu’il trouvera les kidnappeurs de… Mary (qui se prénommait pourtant Collen dans la page précédente). De là où il se trouve, Blue Beetle peut voir la pleine lune (« maléfique maîtresse des cieux ») apparaître dans le ciel. En fait, faut de mieux, son plan consiste à rester là sur les quais, bien en évidence, de manière à attirer l’attention des tueurs. Et ça marche. Bientôt les hommes du Skull surgissent et lui tire dessus « Voici un peu de plomb pour te rendre plus lourd et plus facile à couler ! ». Le Blue Beetle fait mine d’éviter les balles… mais tombe finalement au sol et reste inerte. Le narrateur s’interroge : « Le Blue Beetle aurait-il rencontré sa destinée ? ».

Les hommes du Skull approchent, hilares, contents d’avoir tué un ennemi du crime… Mais le Blue Beetle se redresse et leur saute dessus en leur disant simplement « Vous visez mal ! ». En fait, on se souviendra que le costume du héros le met en théorie à l’épreuve des balles et qu’il importe peu, finalement, qu’il ait été touché ou pas. Il a les moyens de résister. Il n’a joué au mort que pour mieux attirer les malfrats. Cette fois-ci, il les a porté de la main et les malmène en se demandant « Lequel de ces petits oiseaux va chanter le premier ? Où est Mary ? Qui est derrière les explosions de pont ? ». Mais le Blue Beetle n’a pas vu le Skull lui-même arriver par derrière. Il est assommé tandis que le Skull ordonne qu’on l’amène à bord de son bateau, avec la fille : « Voici un compagnon pour vous ma chère ! Il vous accompagnera dans votre petit voyage en avion ! ». Et un des hommes de main complète : « Sans parachute ! ».

En fait, la méthode du Skull ne consiste pas à piéger les ponts visés mais bien à les bombarder depuis son avion. Et cette fois il a décidé de faire d’une pierre deux coups. Mary/Colleen et Blue Beetle sont attachés chacun à une bombe. Et un des saboteurs d’expliquer, pour ceux qui n’auraient pas compris : « Vous deux servirez à bombarder le pont pendant que la flotte passera en dessous ! ». Il faut dire que pour le coup la flotte américaine ne fait pas spécialement preuve d’une grande intelligence. Alors que le pays est secoué par une vague d’attentats qui menace les ponts pendant les nuits de pleine Lune, voici la marine qui décide justement de profiter d’une nuit de pleine Lune pour… passer sous un pont ? Et à minuit en plus ? Et pourquoi ne pas peindre les mots « attaquez-nous s’il vous plait » sur les bateaux pendant qu’on y est ? Et inversement le Skull n’est pas non plus le terroriste le plus malin au monde. S’il voulait vraiment attaquer la flotte de cette manière, pourquoi avoir attaqué plusieurs ponts qui n’avaient pas le même objectif stratégique, à des dates aussi fixes que celle ce la pleine Lune ? Normalement n’importe qui devrait voir clair dans son jeu et éviter tout pont lors d’une telle nuit ! Et d’ailleurs rien ne vient spécialement expliquer sa fixation pour la pleine Lune (on en déduira que le Skull a besoin de voler à l’aveuglette pour ne pas être détecté et qu’il faut que la nuit soit assez lumineuse pour qu’il puisse voir les ponts visés).

Quand l’avion arrive en vue du pont, la marine américaine est déjà en train de passer dessous et le Skull ordonne qu’on largue les deux « bombes humaines ». Mais tout ne se passe pas comme prévu. En fait, le Blue Beetle avait seulement fait semblant d’être capturé pour mieux remonter la piste. Il n’a aucun mal à se libérer et à déclencher une bagarre à l’intérieur de la carlingue. Et face à lui, qui profite des bienfaits de la vitamine 2X, le gang du Skull fait pâle figure ! Le Skull lui-même tente de tirer des coups de mitraillette sur le Beetle alors que l’avion tombe, hors de contrôle. C’est ce qu’espérait le héros. Car les criminels ne réalisent pas qu’ils piquent sur la flotte américaine, tandis que les coups de feu ne peuvent qu’attirer l’attention. Les militaires décident alors d’ouvrir le feu sur cet avion suspect. Blue Beetle prend Mary dans ses bras et saute hors de l’engin : « Si j’ai raison quand à la précision de la marine, cet endroit devrait devenir un peu trop chaud dans une seconde ! Au revoir ! ». Sauter d’un avion en plein vol ? Même quand on est à l’épreuve des balles, cela reste quand même un exploit pour le moins dangereux. Néanmoins la case suivante nous montre le héros et la jeune femme qui touchent le sol confortablement dans une barge pleine de sable : « Ce sable est la meilleure chose que j’ai pu trouver en d’aussi brefs délais ! » explique modestement Blue Beetle. Mary ou Colleen se complait dans son rôle de potiche en lui répondait un admiratif « Vous êtes merveilleux ! »

Mais tout le monde n’est pas de cet avis. La police aborde la barge et Mike, qui désire depuis des mois capturer le héros, lui saute dessus : « Maintenant je te tiens Blue Beetle ! Enfin ! ». Impossible de s’enfuir. Au moins, en théorie. Blue Beetle choisi au contraire de se jeter à l’eau, entraînant avec lui Mike. L’homme-mystère ironise : « C’est samedi et tu as besoin de prendre un bain ! ». Par ce stratagème, Blue Beetle arrive à échapper à la poigne de Mike et regagne visiblement la rive par ses propres moyens (la vitamine 2X aide sans doute qui veut nager avec un lourd costume de métal !). Plus tard, Mike et Dan parlent avec un journaliste qui leur dit « Quelle histoire ! Le Blue Beetle a sauvé la flotte Atlantique d’un désastre ! » et Mike renchérit « Ouais ! Et je l’ai presque attrapé ». Puis les deux policiers sont pris d’un même éternuement.

Mike s’interroge : « J’ai pris froid après avoir plongé hier dans l’East River… Mais toi, ça vient d’où ? ». Et Dan répond simplement « Oh… je suis tombé dans une flaque d’eau ». Il est en effet typique à cette époque que les histoires de Blue Beetle s’achèvent avec Mike ne se rendant pas compte que Blue Beetle est là, en face de lui. Quand au Skull, l’intérêt majeur de cet épisode, il semble bien qu’il trouve la mort quand son avion est détruit par la marine américaine. Mais ce ne serait pas la première (ou la dernière fois) qu’on verrait un criminel à l’image d’un crâne échapper à une mort en apparence certaine. Quand aux ressemblances avec le Crâne Rouge ennemi de Captain America, il faut prendre en compte plusieurs choses. D’abord, Mystery Men Comics #14 (apparition du Skull) date de septembre 1940 là où Captain America Comics #1 (début du Red Skull) est daté de mars 1941. Plus de six mois séparent ces deux comics et c’est assurément l’adversaire du Blue Beetle qui était là le premier. Ceci dit qu’un criminel (et qui plus est un criminel lié à la guerre) soit associé à l’imagerie d’un crâne (et donc de la mort) n’est pas une chose si exceptionnelle en soi. A partir de là, que deux saboteurs nazis se fassent appeler « Crâne » à sept mois d’écart n’établit pas forcément une filiation certaine. En tout cas pas forcément entre ce Skull publié par Fox comics et le Red Skull de Marvel. Mais nous verrons dans de futures chroniques que d’autres « chaînons manquants » viennent se glisser entre les deux personnages, expliquant mieux comment on a pu partir de l’un pour arriver à l’autre…

[Xavier Fournier]