[FRENCH] 1939. Les héros masqués sont encore une tendance toute nouvelle et les éditeurs s’y lancent en espérant créer le prochain Superman. Chez Fox, l’essai avait pour nom Mystery Men Comics, remplit de héros de fiction. Y compris le premier Blue Beetle, prédécesseur de ceux apparus ensuite chez Charlton et DC Comics et inventeur… du téléphone cellulaire ?

A l’image de Flash ou de Green Lantern, l’identité de Blue Beetle a donné lieu à une véritable dynastie de super-héros se relayant sous ce nom. Les lecteurs contemporains sont plus habitués à Ted Kord (le Blue Beetle créé chez Charlton par Steve Ditko et devenu bien plus tard un pilier de Justice League International) et à Jaime Reyes (l’actuel Blue Beetle, en activité depuis Infinite Crisis). Mais à la base Ted Kord était déjà le successeur d’un premier héros, Dan Garret. Mais c’est là que commence le problème: il n’y eut pas seulement « un » Dan Garret mais plusieurs incarnations différentes de ce personnage entre 1939 et les années 60. Bien souvent les fans de Blue Beetle savent que Ted Kord et Jaime Reyes sont les héritiers d’un héros vêtu d’une cotte de maille, pourvu de pouvoirs « scientifico-mystiques »… Mais les choses ne se sont pas tout à fait passées comme ça. Car voyez-vous, dans sa première apparition, Blue Beetle « prime » était radicalement différent…

Août 1939: La seconde guerre mondiale est encore loin pour l’Amérique et Batman n’est paru que quatre mois plus tôt dans Detective Comics (c’est vous dire si beaucoup de choses restent alors à inventer en matière de comics et de super-héros. L’éditeur Fox Comics (sans rapport aucun avec la 20th Century Fox) lance sur le marché une anthologie nommée Mystery Men Comics. Parce qu’à l’époque on désigne plutôt cette catégorie de personnages sous le nom de « Hommes Mystères », le terme de super-héros n’est pas encore à la mode. Et dans cette anthologie il y a tellement « Ã  boire et à manger » que même l’éditeur semble avoir du mal à choisir quels héros seront mis en évidence. Le favori semble être un héros nommé le Green Mask (qui se trouve être non seulement la première histoire du numéro mais aussi le personnage placé en couverture). Mais, premièrement, malgré le fait qu’il s’appelle « le Masque Vert » le coloriste le représente vêtu de rouge et de bleu. Ensuite bien qu’on le voit en couverture rien ne l’identifie. L’éditeur annonce la présence de Rex Dexter (un aventurier de l’espace) et d’un certain Blue Beetle. Ce dernier, lui, a pourtant été éloigné des premières pages et n’apparait qu’après une file de personnages pas très inspirés, comme si Fox Comics l’avait trouvé moins spectaculaire. En plusieurs endroits Mystery Men Comics semble avoir lorgné ouvertement sur le Green Hornet (le Frelon Vert), héros déjà célèbre à la radio mais qui ne disposait pas encore d’adaptation en comics. Il y a ce « Masque Vert » mais aussi le Blue Beetle dont le nom et les méthodes ressemblent énormément au Frelon…

Au début de ce premier épisode, le jeune policier Dan Garret tente d’intercepter une voiture. Les occupants tirent en effet des coups de feu dans la rue… Garret s’accroche à la voiture mais bien sûr un homme ne peut arrêter un véhicule par sa seule force. Le policier reste donc impuissant sur le trottoir, regardant l’automobile s’éloigner. C’est seulement à ce moment qu’il réalise qu’il a été blessé au bras mais aussi que la voiture a éjecté l’un de ses occupants. Il s’agit d’un banquier récemment kidnappé (en compagnie de sa fille et de son secrétaire), qui – avant de mourir – n’a que le temps de murmurer qu’il a été enlevé par le gang « White Face ». Sa fille et son secrétaire sont donc toujours aux mains des gangsters. Plus tard, on retrouve la voiture abandonnée, qui ne contient aucun indice. Comme Dan a été blessé dans l’exercice du devoir, son sergent lui conseille de rentrer chez lui et de se reposer.

Mais c’est là qu’on commence à sentir que Dan Garret n’est pas tout à fait ce qu’il semble être. Après s’être changé en civil, Dan s’introduit dans l’endroit où est gardée la voiture et constate, sans surprise, que les numéros d’usine du véhicule ont été grattés par les criminels, pour en empêcher toute identification. Qu’à cela ne tienne: Dan a dans sa poche une substance liquide qui, une fois versée sur le châssis, à pour effet de rendre à nouveau visible les numéros. Hum. A l’évidence Dan n’est pas un policier ordinaire. D’autant qu’il ne révèle pas cette information importante à son sergent mais consulte au contraire secrètement les fichiers de la police. La voiture portant le numéro retrouvé est enregistrée au nom d’un certain garagiste nommé Mike Ravani. Mais pourtant la réaction de Dan est de se rendre à la boutique d’un ami pharmacien. Là, il informe l’homme qu’il va « utiliser l’arrière boutique ». Puis une silhouette en sort et prend les commandes d’une puissante voiture… Mystérieux, tout ça…

Pendant ce temps les gangsters sont en train de torturer la fille du banquier. L’idée de la forcer à révéler la combinaison du coffre de la banque. Ils la menacent même de la brûler si elle ne parle pas. Quand tout à coup l’un des malfrats est terrorisé par la vision… d’un gros scarabée bleu (un « blue beetle ») passant sur une commode. La porte s’ouvre alors et révèle un héros masqué. « Le Blue Beetle ! » s’écrie la bande.  Vêtu d’un chapeau et d’une veste bleue, il laissa apparaître une sorte de plastron sur la poitrine, avec un logo représentant un scarabée. Son identité est cachée par un masque… Visiblement le Blue Beetle est déjà bien connu dans la ville pour des exploits passés (les criminels l’ont reconnu tout de suite). Mais quels exploits exactement ? Car si le Blue Beetle leur ordonne de laisser la fille tranquille, c’est parce qu’il leur dit connaître la combinaison. Il leur donnera en échange de 40% du butin. Le Blue Beetle serait lui même un gangster ? En tout cas il en a la réputation car aucun de ses interlocuteurs ne s’étonne de sa proposition. Le chef du gang, surnommé White Face parce qu’il cache son visage derrière une étoffe blanche, accepte. Mais à une condition: Blue Beetle devra les accompagner pour le hold-up, au cas où il y aurait un coup fourré.

Et un coup fourré, il y en a un. Car dès qu’il est laissé sans surveillance, le Blue Beetle utilise un gadget de son invention: un téléphone qui n’a pas besoin de fil pour fonctionner et qui tient dans la poche (un gadget très avant-gardiste en 1939). Avec ce téléphone portable avant l’heure, Blue Beetle prévient la police que les gangsters attaqueront la banque nationale le soir même. Puis il accompagne la bande comme si de rien n’était. Le soir venu, dans la banque, White Face constate que la combinaison donnée par Blue Beetle ne fonctionne pas. L’autre les a doublé! Mais au moment où les criminels vont se retourner contre lui, Blue Beetle utilise un autre de ses gadgets: une capsule qui, une fois jetée à terre, émet un puissant gaz. Jouant de l’effet surprise, Blue Beetle peut alors distribuer des coups de poing et courir jusqu’à sa voiture surpuissante pour s’éclipser avant l’arrivée de la police… qui n’a plus qu’à coffrer les malfrats. White Face est démasqué et c’est (sans surprise puisqu’on ne l’avait pas vu avec la fille kidnappée) le secrétaire du banquier. Blue Beetle/Dan Garret n’a plus qu’à retourner voir son ami Abe, le pharmacien, et se féliciter que le plan ait marché à merveille. Le lendemain Dan Garret reprend son service et son partenaire de patrouille se vente alors en lui racontant comment la veille ils sont passé à ça d’arrêter le Blue Beetle. Fin d’un premier épisode qui en tout et pour tout n’aura duré que… quatre pages!

Visiblement ce premier Blue Beetle est un personnage qui a fait un peu le même choix que dans le récent « Dark Knight » de Christophe Nolan: il s’est taillé une réputation de criminel histoire de faire peur à tout le monde, aussi bien aux gangsters (qui peuvent à l’occasion croire qu’il est leur allié) qu’aux policiers. Blue Beetle est alors un héros de la même trempe que le Shadow ou que le Frelon Vert: un justicier urbain n’utilisant pas véritablement un « super costume » mais plutôt des vêtements de ville avec un simple logo et un masque. On notera aussi que le Blue Beetle fait partie de ces héros scientifiques comme le Shield originel, capable de se fabriquer tout un arsenal à base de chimie et d’électronique (ou de qui pouvait passer pour de l’électronique à cette époque).

Le premier numéro est signé Charles Nicolas (de son vrai nom Charles Nicholas Wojtkowski) mais il semble qu’il s’agisse du dessinateur et pas véritablement du scénariste. Sur Charles Nicolas, une petite mise au point est nécessaire car on a lu tout et n’importe quoi à ce sujet: comme dans le cas de Batman (crédité pendant des années au seul Bob Kane, même quand ce n’était pas lui qui avait produit l’épisode), l’éditeur a longtemps gardé la signature de Charles Nicolas comme seul crédit… Avec beaucoup de malentendus occasionnés par la suite. Ce qui fait que quelques temps plus tard, quand Fox a produit une version dessinée pour la presse, elle continuait d’être signée Charles Nicolas même pour certains épisodes en fait illustrés par Jack Kirby. Mais présenter Jack Kirby comme un « nègre » de Charles Nicholas, voir comme un assistant (et même dans les théories de certains dire que Charles Nicholas n’a jamais existé et n’est qu’un pseudonyme de Kirby) est assurément abusif et induit en erreur. La création de Blue Beetle semble avoir été une aventure collégiale, qui implique plusieurs personnes travaillant chez Fox à l’époque. Y compris Will Eisner qui aurait peut-être trempé dans  divers éléments. Qui a fait quoi est une équation compliquée (impossible ?) à résoudre. Mais il est établi qu’à l’époque Will Eisner avait pour habitude de designer les nouveaux personnages créés par cet atelier. Et ce qui semble aller dans cette direction c’est que si on prend ce premier Blue Beetle dans sa version Mystery Men Comics et qu’on remplace son plastron au logo de scarabée, on a quelque chose qui ressemble étrangement… au Spirit inventé par Will Eisner quelques temps plus tard.

[Xavier Fournier]

P.S.: cette fin de semaine ayant été fériée pour nos amis américains, c’est relâche chez les éditeurs, d’où moins d’infos et de préviews de leur part ce week-end. Du coup www.comicbox.box va occuper l’espace avec plusieurs autres « Oldies but Goodies ». N’hésitez pas à repasser 😉