[FRENCH] Dans les années 50, le seigneur de la jungle chez Marvel s’appelait… Lo-Zar. Au demeurant il n’aurait pas vraiment gagné un concours d’originalité. Pire : selon l’accent « Lo-Zar » s’approche phonétiquement du terme « Loser » (« Perdant », en anglais). C’est un peu comme si Marvel avait lancé un héros sauvage nommé « Per-Dant ». Aurions-nous mis la main sur la « honte de la jungle » ou au contraire sur une sorte de maillon manquant, qui permet d’étayer quelques points de continuité dans le « Jungle Universe » de Marvel ?

Dans les années 50, Atlas/Marvel Comics ne publiait pas que des histoires de super-héros et de monstres. L’éditeur avait également un petit pôle très structuré consacré aux seigneurs de la jungle. Vers 1954 trois titres (Lorna The Jungle Girl, Jungle Action et Jungle Tales, ce dernier plus tard rebaptisé Jann of the Jungle) se partageaient une poignée de personnages qui avaient quelque chose de très particulier pour l’époque : ils avaient en commun une vraie continuité resserrée. C’était facile au début, dans les comics consacrés à Lorna la Reine de la Jungle puisque les histoires secondaires pouvaient être consacrées à des amis de l’héroïne (comme le sage M’Tuba ou le chasseur blanc Greg Knight, respectivement le mentor et le petit ami potentiel de Lorna). Mais la chose vaudrait aussi pour les personnages évoluant de manière régulière dans les deux revues parallèles (comme Jungle Boy, Jann of The Jungle, Leopard Girl, Man-Oo the Mighty ou bien d’autres encore, pour la plupart jamais apparus dans l’ère moderne). La plupart de ces récits se renvoyaient les uns aux autres. Pas forcément de manière criarde mais quand on y portait attention, on se rendait compte que toutes les histoires se déroulaient dans une seule et même portion de jungle, un secteur reconnaissable à des lieux ou des animaux portant des noms identiques et remplissant les mêmes fonctions. La chose tenait principalement au fait que la plupart de ces récits étaient écrits par un seul scénariste, Don Rico (futur co-créateur de Black Widow), qui prenait visiblement un certain plaisir à réutiliser les mêmes bestioles. Ainsi Serpo, un malfaisant serpent géant (parfois représenté sous la forme d’un cobra, parfois sous l’apparence d’une autre race de serpents) apparu en juillet 1953 dans le premier épisode de Lorna, serait un antagoniste également dans les autres séries, un peu l’équivalent de Kaa (le reptile du Livre de la Jungle) pour les séries écrites par Don Rico.

Mais c’est dans Lorna The Jungle Queen #2 [1] que les choses allaient vraiment devenir sérieuses avec la première mention du Black Swamp (« le Marais Noir« ), un endroit décrit comme « une partie perdue et oubliée du monde, aussi primitive qu’à l’aube des temps« . Le lieu était représenté comme macabre, lieu d’événements bizarres mais il était reconnaissable au fait qu’on y trouvait tout un éventail d’orchidées rares. Des aventures ultérieures d’une autre héroïne, Jann of The Jungle, permettraient d’explorer plus encore le Black Swamp et ses orchidées mystérieuses : Certaines (les orchidées rouges) secrétaient un poison, d’autres (les noires) servaient au contraire d’anti-poisons mais certaines orchidées géantes étaient carrément des mangeuses d’hommes.

Lorna et les autres héros de la jungle de Don Rico évolueraient à l’occasion dans le Black Swamp, souvent pour y chercher un remède pour sauver un ami. Les plaines de Karaki seraient un autre endroit mentionné plusieurs fois. Mis à part de rares occasions dans les années quarante où divers super-héros avaient fait mention d’une même ville centrale (Middleton/Middletown), c’était la première fois qu’un auteur de Marvel tissait une trame partagée aussi cohérente. On pourrait dire que dans son coin Don Rico créait son « Jungle Universe »…

En 1954, quand l’éditeur lançait la revue Jungle Action, Don Rico y importait donc son contexte général. Et créait (ou le terme exacte serait plutôt « recréait ») dès la première page un personnage qui saurait se distinguer de Lorna. Marvel avait déjà sa Reine de la Jungle en la personne de Lorna, il était temps de donner au « Jungle Universe » son Seigneur de la Jungle, un grand blond nommé Lo-Zar. Au demeurant Lo-Zar n’avait absolument rien d’original puisqu’il n’était pas seulement une copie blonde de Tarzan. C’était aussi, à deux lettres, près un clone d’un autre seigneur de la jungle que Marvel avait publié une douzaine d’années plus tôt, le premier Ka-Zar (David Rand), alias Ka-Zar The Great. Pourquoi s’approcher autant de Ka-Zar sans pourtant dire qu’il s’agissait du même héros ? On ne peut pas avoir de certitude mais je vais quand même hasarder une hypothèse. Ka-Zar The Great avait été créé en 1936 par l’écrivain Robert Byrd pour un « pulp » édité par Manvis Publications, une des diverses sociétés de Martin Goodman (le fondateur de Marvel), ce n’est que par la suite, de 1939 à 1942, que Ka-Zar The Great deviendrait un personnage de bandes dessinées, dans les pages de la revue Marvel Mystery Comics. Il y a fort à parier qu’en 1954 Martin Goodman n’avait plus les mêmes contacts avec Robert Byrd ou, plus simplement qu’il préférait éviter le courroux éventuel de l’auteur en réutilisant le personnage de son roman. L’alternative serait que Don Rico se serait de son propre chef approprié le héros et l’aurait légèrement rebaptisé au nez et à la barbe de sa hiérarchie. Quoi qu’il en soit on découvrait dans Jungle Action #1 ce personnage en tous points identiques à Ka-Zar. A ceci près que Ka-Zar The Great était toujours accompagné d’un lion, Zar, qu’il considérait comme son frère. Lo-Zar, au contraire, ne s’entendait pas forcément bien avec les lions. On le verrait d’ailleurs combattre dans un épisode un félin nommé Numa le Lion qui, suivant la logique de Don Rico, apparaissait par ailleurs dans les aventures de Lorna (si ce n’est qu’il était plutôt un allié de la belle sauvage).

Mais de toute façon le doute n’était pas permis dès qu’on lisait le début de la première histoire de Lo-Zar : « Loin dans la jungle sauvage, passé les Marais Noirs et la plaine de Karaki, dans l’inconnu des Collines Mortes se cache la réponse à la plus grande des aventures. Quand les bêtes humaines du pouvoir rouge (NDLR: Comprenez les communistes) envahissent le sanctuaire du seigneur de la jungle ! C’est ici que Lo-Zar relève tous les défis pour suivre… la Piste de la Mort Soudaine !« . A travers ce préambule, Don Rico avait placé Lo-Zar sur sa carte fictive. Son seigneur de la jungle vivait tout au plus à quelques dizaines de kilomètres de Lorna et des autres héros similaires, il avait les mêmes repères géographiques (Bien qu’on ne sache pas exactement dans quel secteur de l’Afrique tout cela se passait, le fait que par ailleurs Jann of the Jungle possède un singe nommé « Congo » mais aussi et surtout qu’un autre héros, Waku, soit identifié comme un prince Bantou – ethnie très présente au Congo – me laisse croire que tous ces héros sauvages évoluaient dans ce pays ou à proximité). Mais le souci du détail de Rico pour la description de la région ne s’étendait pas aux origines du héros. Lo-Zar apparaissait directement à l’âge adulte et déjà investi du titre de « seigneur de la jungle » sans qu’on sache comment et pourquoi il l’avait obtenu (nous verrons plus loin que j’ai ma petite idée). Tout au plus une série de vignettes montrait que, quand les habitants de la jungle avaient besoin d’aide, il y avait un nom qu’ils criaient en priorité, celui de Lo-Zar (argument illustrée par une indigène et son bébé menacés par un lion, appelant le héros à la rescousse). Il y avait d’autres personnes qui connaissaient bien le nom de Lo-Zar : les représentants du mal, assassins ou braconniers, qui eux aussi s’écriaient « Lo-Zar » en le voyant s’élancer vers eux. Lo-Zar était donc bien connu de la population du secteur et, dans un univers partagé où Lorna, la Reine de la Jungle, avait déjà son propre titre depuis plus d’un an, montrer que c’était lui qu’on implorait installait d’emblée Lo-Zar à un certain niveau. Ce n’était sans doute pas un « petit joueur » de la jungle autant que son nom de « Per-Dant » aurait pu nous le laisser croire. D’autant que le dessinateur Joe Maneely lui avait donné un physique à mi-chemin entre le bodybuilder californien et la statue grecque, « tablettes de chocolat » incluses. C’était sans doute le plus musclé de tous les héros du Jungle Universe du Marvel des années 50.

Mais tout ça ne resterait que de l’apparat s’il n’y avait pas une petite touche supplémentaire. Et là, alors que Lo-Zar vient de découvrir deux fripouilles occidentales en train de dépouiller un homme qu’ils venaient sans doute de tuer, le narrateur reprend : « Avec des yeux qui peuvent voir dans le noir, des oreilles qui peuvent percevoir le moindre soupir de désespoir et un sixième sens qui l’avertit du danger même à des kilomètres de distances, Lo-Zar, le seigneur de la jungle est partout en même temps, aidant ceux qui en ont besoin et terrorisant ceux qui le méritent ! ». Diable ! Qu’un énième homme-singe se voit affublé de capacités animales comme le fait de voir dans le noir, ce n’était pas une nouveauté. Cela faisait un peu partie du « pack de base » des seigneurs de la jungle. Et on pouvait aussi s’attendre qu’à un moment il parle le langage de certains animaux. L’existence d’un sixième sens détectant le danger, par contre, était un superpouvoir digne des futurs Spider-Man et Ms. Marvel. Ceci expliquait que Lo-Zar puisse instinctivement s’attaquer à des assassins au milieu de la jungle sans forcément avoir assisté à ce qui se passait. Il « savait » grâce à son sixième sens.

Pendant qu’on nous avait lâché ces petites révélations, Lo-Zar est venu à bout d’un des malfrats et l’autre tentait de s’échapper… mais toute fuite lui est impossible. Une armée de pygmées répondant aux ordres de Lo-Zar barre le passage. Promettant la prison à son adversaire, Lo-Zar entreprend de fouiller les affaires de l’homme, non que ce dernier proteste. Finalement, dans une pochette, Lo-Zar trouve « le motif moderne pour le crime et le meurtre ». Les pygmées ne comprennent pas ce qu’il a découvert et il leur explique, en brandissant une carte qui identifie entre autre le Black Swamp : « Regardez, petits hommes de la tribu Matubi… Les plans pour l’emplacement d’une nouvelle matière, pour laquelle des rats comme eux envahissent notre jungle, tuent, complotent et volent ! De l’uranium ! ». Ce qui mine de rien induit aussi que Lo-Zar n’a rien d’un homme-bête inculte. Il sait visiblement lire les cartes occidentales mais aussi lire l’anglais et surtout est familier avec la signification du mot « uranium ». D’autant que lorsqu’un des pygmées, perplexe, lui répond que le monde est étrange, Lo-Zar enchaîne en lui expliquant bien à quel point l’uranium est dangereux puisqu’il sert à concevoir d’énormes bombes. Et il poursuit : « Dans le monde, il y a deux types d’hommes. Ceux qui sont du coté des démocraties et qui les utiliseraient pour protéger leurs droits… Et d’autres créatures appelées les Rouges qui veulent la destruction et la terreur ! ». En pleine guerre froide, Lo-Zar a visiblement fait son choix… Il ne fallait pas s’attendre à un avis plus nuancé de la part d’un héros publié en Amérique en 1954.

Après avoir ordonné que les deux tueurs soient remis à la police de la ville, Lo-Zar explique qu’il va suivre la piste montrée sur cette carte, jusqu’au gisement d’uranium « Il ne doit absolument pas tomber aux mains des Rouges ! ». Et, s’élançant de liane en liane, il médite encore sur l’importance que l’uranium aille « aux bonnes personnes » et certainement pas aux « rouges ». Mais une fois Lo-Zar enfoncé dans les profondeurs du Black Swamp (« une place aux horreurs inconnus, gardés par des sentinelles issues des âges préhistoriques »), le héros tombe sur une menace plus immédiate. Il s’avère que dans ce secteur les dinosaures sont encore vivants. Lo-Zar, qui se retrouve face à deux lézards géants, n’est pas plus surpris que ça et les identifie comme étant « les ennemis mortels de tous les autres animaux et des humains ! Ils combattront jusqu’à la mort pour m’arrêter ! ». L’idée que les dinosaures sont les sentinelles des lieux et qu’ils s’attaquent à tout intrus (plus pour défendre leur territoire que pour les dévorer) est un élément qu’on retrouve dans d’autres scénarios de l’époque de Don Rico. Ce qui permet d’ailleurs de se rendre compte du crossover quasi-permanent qui se déroulait dans le Marais Noir et ses alentours : le mois suivant, dans la série sœur Jungle Tales (#2, novembre 1954), l’héroïne Jann of the Jungle se rendrait dans les marais pour y chercher une orchidée rare, seul remède à une épidémie. Tout comme Lorna s’était aventurée dans le Black Swamp quelques temps plus tôt, elle aussi sur la piste d’une orchidée. Et quand Jann of the Jungle trouverait son orchidée noire, elle réaliserait que deux dinosaures la gardaient farouchement, attaquant quiconque tentait de s’en approcher. Là où les dinosaures affrontés par Lo-Zar sont qualifiés de « sentinelles », ceux de Jann sont définis comme de « monstrueux gardiens ». Cela donne bien la mesure de la cohérence du Jungle Universe de Don Rico. Un peu comme si d’un mois à l’autre, pendant la guerre, Captain America et Human Torch avaient défendus la même arme secrète, avec les mêmes troufions, sans jamais se rencontrer. Chez Marvel, le Jungle Universe est le premier essai de cette ampleur d’établir une continuité cohérente entre plusieurs titres. On voit à quelle fréquence la chose se produisait. Dans ce sens, Don Rico était un précurseur de ce que feraient Stan Lee et Jack Kirby à partir de la création du Marvel Universe moderne, en 1961 (au lancement des Fantastiques).

Mais pour l’instant Lo-Zar se moque de tout ça, d’autant plus qu’il n’a pas connaissance qu’il est un personnage de fiction inventé par Don Rico. Il est toujours en face de deux énormes dinosaures qui lui barrent le passage : « Ils sont forts mais assez idiots. Si je les manipule de manière à ce qu’ils s’affrontent l’un et l’autre, j’ai une chance ». Lo-Zar passe avec sa liane entre les deux colosses puis saute sur le cou de l’un pour mieux énerver l’autre. Rapidement les choses tournent comme Lo-Zar l’espérait. Les deux dinosaures sont trop occupés à se combattre pour lui prêter attention. Lo-Zar est libre de reprendre sa route. Mais pendant ce temps on découvre que malgré ses bonnes intentions le seigneur de la jungle ne pourra pas protéger la mine d’uranium, à quelques kilomètres de là. Elle est déjà gardée par des militaires (de toute évidence soviétiques, l’un d’entre eux se nommant « Bubov ») qui écoutent de loin le vacarme causé par le combat des deux monstres. Sans réaliser l’origine de ce bruit (ils semblent ignorer l’existence de dinosaures à proximité d’eux), ils décident de renforcer la garde. Caché dans les hauteurs d’une proche colline, Lo-Zar aperçoit les gardes. Ils ne sont que trois mais ils sont trop bien armés pour lui. Le héros décide donc d’appeler du renfort en poussant le cri tonitruant « Owohhhhh ! ».

Bien sur un tel cri ne passe pas inaperçu et les gardes soviétiques l’entendent. Mais ils sont convaincus que c’est « juste un cri d’éléphant ! ». Je vous avait prévenu ! Parler le langage des animaux fait partie du pack de base des seigneurs de la jungle ! Rapidement, Gata l’éléphant, un animal familier de Lo-Zar, arrive à ses côtés et obéit à ses ordres. Gata pousse alors un lourd rocher du haut de la colline, rocher qui déclenche une avalanche. Terrifiés, pensant à un phénomène nature, les trois gardes se réfugient à l’intérieur de la mine. L’astuce permet à Lo-Zar de dévaler la pente sans qu’ils l’aperçoivent (puisqu’ils sont à l’intérieur) et à approcher la mine sans qu’on puisse lui tirer dessus. Il ne reste plus qu’à s’attaquer aux trois hommes avec ses points. La célébrité de Lo-Zar est d’ailleurs une nouvelle fois soulignée puisque les hommes crient son nom quand il leur tombe dessus. Mais s’il arrive à tenir tête à trois hommes, Lo-Zar n’est pas à l’abri d’une faute d’inattention (il faut croire que son sixième sens n’est pas aussi aiguisé que celui de Peter Parker). Un des hommes l’assomme par derrière, avec une pierre. Quand Lo-Zar revient à lui, il est attaché au fond de la mine et un des militaires se moque de lui en lui demandant ce que le tout puissant seigneur de la jungle peut faire dans une telle situation. Ils l’ont attaché, c’est vrai, mais ils ne l’ont pas bâillonné. Lo-Zar rétorque qu’ils ont oublié une chose : sa voix ! Et il lance une nouvelle fois un cri (« Owoooooo ! »). Les trois gardes en rien. Pour eux c’est un coup de bluff. Ils rient moins quand ils entendent quelque chose, à l’extérieur, qui renvoie son cri à Lo-Zar. Ils tentent alors de se rassurer. De toute manière l’avalanche a bloqué l’entrée de la grotte. Rien ne peut y entrer. Pas vrai ?

Rien, mis à part l’éléphant Gata, qui peut facilement enlever les rochers qu’il a lui-même projeté. Il faut croire que les tunnels sont larges car, une fois l’entrée libérée, Gata arrive à s’introduire dans la mine et à charger les gardes. Bien sur ils tentent de fuir mais, comme le souligne Lo-Zar, « personne n’échappe à Gata ! ». Faits prisonniers, les militaires confirment qu’ils sont des agents « rouges » (quelle surprise) mais expliquent qu’ils se sont entretué pour mettre la main sur l’uranium, de manière à obtenir une promotion de leurs chefs. C’est ce qui explique qu’ils ne soient plus que trois pour garder le gisement. Après cette confession, Lo-Zar n’a plus qu’à les livrer au plus proche poste de police, non sans avoir pris le soin de leur construire une cage de bois : « Lo-Zar amène une sorte différente d’animaux en cage, que les gens peuvent voir, quand il revient avec ses captifs de la « Piste de la Mort Soudaine ». Rideau, Lo-Zar a protégé la jungle et l’uranium de l’emprise du communisme, tout en arrivant à survivre à une rencontre avec quelques dinosaures. Pendant six épisodes Lo-Zar allait continuer de régner en seigneur de la jungle, se faisant au besoin aider par quelques animaux. Et y croiserait encore quelques « rouges ».

D’autres crossovers clandestins seraient organisés et le marais noir serait à nouveau mentionné, sans qu’on y revoit les dinosaures. Mais on s’apercevrait que Lo-Zar était ami avec un faucon géant, Hako, qui lui servait de monture aérienne (tout comme il arriverait que Lorna la Reine de la Jungle chevauche elle aussi un oiseau géant). Outre le Marais Noir (ou dans le Marais Noir, la chose n’est pas vraiment établi), les aventures des autres héros de la jungle permettrait d’établir qu’il existait d’autres poches oubliées dans les environs. A partir de Lorna the Jungle Queen #5 on verrait une région nommée le Lost Kingdom (le Royaume Perdu), habitée par une race de gnomes vivants (ou peut-être de Néandertaliens) dans les ruines d’une cité. Il y avait aussi le Lost World (Lorna The Jungle Girl #16), vallée habitée par des géants. Lorna The Jungle Queen #3 permettrait enfin de découvrir the Lost City, autre civilisation rétrograde qui vivait encore selon les coutumes de l’Égypte antique. Si Lo-Zar ne rendrait pas visite aux néandertaliens du Lost Kingdom ou aux géants du Lost World, sa dernière mission, dans Jungle Action #6 (août 1955) consisterait à sauver la princesse d’une civilisation égyptienne en tout point semblable à la Lost City de Lorna. S’il faut bien sur voir une grosse influence des romanciers Arthur Conan Doyle et Edgar Rice Burroughs derrière tous ces mondes perdus figurant dans le Jungle Universe, Le crossover permanent de Don Rico avait encore frappé !

Mais en 1955 il était visiblement temps de faire le ménage dans les héros de la jungle de Marvel. Il s’avérait que les héroïnes vêtues de bikinis en fourrures telles que Lorna et Jann étaient à la fois plus populaires qu’un tarzan générique tel que Lo-Zar (peut-être aurait-il été plus original si on s’était donné la peine de développer cette histoire de sixième sens le prévenant le danger). Cependant, contrairement à de nombreux personnages des années 40 ou 50, le management de Marvel n’avait pas totalement oublié Lo-Zar. En 1972, répondant une nouvelle fois au succès de Tarzan mais aussi à l’émergence d’un nouveau Ka-Zar (Kevin Plunder, celui qui vit dans la Terre Sauvage en compagnie d’un tigre à dents de sabre), Marvel relança Jungle Action en réimprimant diverses histoires des années 50. Le titre rénové reprenait des histoires de Lorna, Jann et… de Lo-Zar. Sauf que Marvel était bien embêté par le nom de ce dernier. Quand Don Rico avait lancé Lo-Zar en 1954, le Ka-Zar du Golden Age n’était plus publié depuis douze ans. Autant dire une éternité vu l’âge moyen des lecteurs. Les fans des années 50 ne risquaient pas de confondre le premier Ka-Zar et son clone Lo-Zar. En 1972, c’était une autre paire de manches : le Ka-Zar moderne était au contraire très actif. Non seulement il avait ses propres aventures mais il apparaissait au besoin en guest-star dans des séries en vues comme Amazing Spider-Man. Comment justifier l’existence d’un personnage identique, au nom presque similaire ? D’autant qu’outre l’interprétation de « Per-Dant », Lo-Zar peut se comprendre comme une abréviation de Low-Zar, soit le « Zar du bas » ou, par extension le « Zar du pauvre ». Qui plus est le Ka-Zar contemporain protégeait farouchement une mine d’un minerai fictif, le vibranium. Alors en plus, si Lo-Zar protégeait une mine d’uranium dans une région infestée de dinosaures… Cela faisait beaucoup… Marvel répondit à la question en faisant relettrer tous les épisodes de Lo-Zar, rebaptisé « Tharn le Magnifique » et en faisant recoloriser sa chevelure. Le blond Lo-Zar avait cédé la place au roux Tharn (ce n’est d’ailleurs pas la seule fois où Marvel recréerait un personnage en déformant ses reprints, de la même manière que Doctor Druid serait créé à partir d’épisodes du Doctor Droom). Au passage, la guerre froide n’ayant plus la même intensité, les références anti-communistes furent elles aussi réécrites. On y parlait plus de « Rouges » mais de « Conquérants » en général. Et le militaire qui, dans la version d’origine se nommait Bubov fut rebaptisé « Frank », ne confessant plus du tout travailler pour les « Rouges ». Mais bien vite la revue Jungle Action des années 70 fut refondue pour abriter exclusivement les aventures d’un autre héros africain : Black Panther. Lorna, Jann et Tharn repartirent donc aux oubliettes et n’en sont pas sortis depuis.

Il est certain que si on le compare au Ka-Zar moderne (Kevin Plunder), Lo-Zar est une complication, puisqu’il faudrait expliquer comment à une décennie de distance deux personnages si semblables ont pu évoluer dans des secteurs impliquant des dinosaures… mais à deux endroits différents du globe. Et, après tout, est-ce que Lo-Zar vaut tant de peine ? Peut-être. Car si on ne le compare pas au Ka-Zar actuel mais à celui de 1936-1942 (« Ka-Zar the Great », alias David Rand), l’existence de Lo-Zar peut prendre un relief nouveau. En termes de continuité, il y a une manière simple de justifier son existence. Ka-Zar The Great était un jeune adulte en 1936 et opérait dans le Congo Belge. On a, comme évoqué précédemment, des raisons de penser que les héros du Jungle Universe de Don Rico évoluaient eux aussi dans le Congo. Le nom de Ka-Zar donné à David Rand voulait dire « Frère de Zar« . Qu’est-ce qui empêcherait d’interpréter le nom de Lo-Zar non pas comme « Zar du bas » mais comme « Petit Zar ». Il est donc tout à fait possible de penser que ce personnage similaire, évoluant sans doute dans le même pays et avec un nom voisin n’était autre que le fils du Ka-Zar originel !

Après tout si David Rand était adulte en 1936, il était en âge d’avoir un fils de 18 ans en 1954 (peut-être conçu avec une des princesses des civilisations oubliées qu’on trouvait aux alentours), qui aurait repris à son compte la protection de la jungle. Au passage si Lo-Zar est issu, par sa mère, d’une autre civilisation, cela permettrait même d’incorporer son nom de Tharn dans l’histoire. Après tout le vrai nom civil de Ka-Zar était David Rand. S’il avait un fils né parmi un peuple oublié, le rejeton pouvait tout aussi bien avoir pour prénom de naissance Tharn, tandis que Lo-Zar était son nom rituel comme successeur de son père au titre de roi de la jungle… S’il fallait une preuve supplémentaire pour rattacher Ka-Zar The Great au Jungle Universe de Don Rico, il suffit de se reporter à Marvel Mystery Comics #18 (1941) dans lequel le Ka-Zar du Golden Age se retrouvait également à affronter des dinosaures puis des géants après avoir navigué sur la « Rivière Noire » et être arrivé dans un endroit nommé « Strange Land ». Il ne faut pas un effort d’imagination surhumain pour penser que la Rivière Noire de Ka-Zar débouche sur les Marais Noirs de Lo-Zar, Jann et Lorna, où on trouve les mêmes dinosaures. A partir de là, à treize ans de distance, les deux histoires décrivent un seul et même endroit du Congo, décidément propice aux aventuriers de la jungle (endroit repris encore plus tard dans Punisher War Journal vol.1 #7-8). Par extension, on peut en déduire que la Strange Land de 1941 et le secteur propice en monstres du « Jungle Universe » ne sont qu’un, unifiant la plupart des héros sauvages du Golden Age chez Marvel. Le crossover imaginé en son temps par Don Rico va donc sans doute encore plus loin que son auteur l’imaginait…

[Xavier Fournier]

[1] La série s’est d’abord appelée Lorna The Jungle Queen du #1 au #5, avant d’être rebaptisée Lorna The Jungle Girl du #6 au #27.

PS: La plupart des illustrations de cet article proviennent de la version « Tharn » de l’épisode (Jungle Action vol.2 #1 de 1972 étant plus pratique à se procurer), ce qui explique qu’il ait un pagne violet et des cheveux oranges. A l’origine Lo-Zar avait bien des cheveux jaunes et une tenue « fauve ».