Oldies But Goodies: Captain America Comics #45 (Mars 1945)

9 juillet 2011 Non Par Comic Box

[FRENCH] En 1945 la seconde guerre mondiale s’achemine vers sa conclusion. Captain America et Bucky commencent tourner nouveau leur regard vers les menaces intrieures au pays, comme le grand banditisme. Et ils vont ainsi croiser le chemin d’un gang dont la patronne semble… comment dire… familirement fline. Et cette fois pas de faux-semblants : Le toupet du scnariste va l’entraner au point de citer carrment un clbre personnage de DC Comics dans son histoire. Catwoman chez Marvel ? Incroyable! Et pourtant, c’est possible…

Sur la page de prsentation de l’pisode, Captain America est occup se faire tirer dessus par une femme et un homme. Bucky, comme son habitude pendant le Golden Age, est prisonnier et sur le point d’tre tortur. En gros, pour les deux super-hros, ce sont les affaires courantes et rien ne nous met la puce l’oreille. L’introduction du narrateur voque « une She-Cat (NDLR: une femme chat) meurtrire, protge par ses bandits vicieux, qui mesure ses rflexes vifs comme l’clair et sa ruse fline contre les prouesses de Captain America dans la lgende de la Bte Humaine ! ». L’histoire commence rellement un soir, alors que le soldat Steve Rogers et son acolyte Bucky Barnes sont en train de retourner vers le Camp Lehigh, o ils sont en garnison. Bucky entend des coups de feu et a la prsence d’esprit de voir qu’ils proviennent de « cette fentre allume au dixime tage ! ». Peut-on rellement percevoir un coup de feu dix tages de distance mais aussi reconnatre l’il nu de quelle fentre proviennent les dtonations ? Il faut croire que l’entranement militaire de Bucky est particulirement efficace (il est dou le petit, sinon il ne serait pas l’assistant de Captain America). Le temps d’enfiler leurs costumes de super-hros et Captain America et Bucky se prcipitent au dixime tage…

Dixime tage ? C’tait dj au dixime tage que le Angel du Golden Age avait poursuivi sa propre femme-chat, Cat’s Paw, en 1941. Mais l, pour le coup, on veut bien croire que c’est purement le hasard qui est l’uvre (parce que bon, si chaque fois quil y a un dixime tage il faut voir un rapport). En entrant dans l’appartement repr, les deux hros tombent sur une femme brune, un revolver la main, qui vient visiblement d’abattre un homme afin de piller le contenu d’un coffre. Il ne s’agit pas d’une criminelle masque mais d’une femme en tenue de ville. En bons hros la fois gentlemen et un tantinet machistes, Captain America et Bucky sont sidrs que leur adversaire soit… gasp… « une fille ! ».

La criminelle leur ordonne alors de se tenir tranquille sinon elle les tuera avec son arme. Mais Captain America n’est pas intimid. Au contraire il se prcipite vers elle, en brandissant son bouclier et en criant « Femme-chat meurtrire ! ». Elle a beau tirer, les balles rebondissent contre le mtal. La femme est vite capture et, de guerre lasse, se rend : « Okay, je laisse tomber ! Je sais quand je suis finie… ». En fait de « finie », l’expression amricaine utilise est « I know when I’m licked ! », ce qui, traduit au sens littral donnerait quelque chose comme « Je sais quand je suis lche… ». Ce qui dans le franais vernaculaire voquerait sans doute plein d’images salaces mais le propos rel est tout autre : « Lch/Licked » dans le cas prsent veut dire « battue » de faon argotique. Et le scnariste ayant dj commenc nous « vendre » le personnage comme une femme aux caractristiques flines, le jeu de mots est vident.

Se sentant victorieux, Captain America relche un instant sa vigilance et la jeune femme en profite pour le mordre. Elle lui chappe et s’lance vers les escaliers qui mnent… au toit. Pas vraiment la direction qu’on prend quand on veut fuir d’un immeuble de dix tages. Bucky s’crie : « Alors on la tient, sauf si elle a des ailes ! ». Et effectivement les deux hros retrouvent la femme sur le toit, sans issue visible. Mais elle est loin d’tre sans ressource. Elle saute de l’immeuble et s’accroche un support drapeau pour ralentir sa chute (prcdant par la mme occasion une manuvre qui, bien plus tard, sera chre Spider-Man et au Daredevil de Marvel). Les hros pensaient qu’elle tombait dans une chute mortelle mais la femme se rvle tre une acrobate hors-pair. Comme le martle le commentaire : Mais la femme-chat (NDLR: The Cat Woman) n’a aucune intention de se suicider…. Le terme est lch, voici le personnage surnomm Cat Woman !

Surpris, Captain America et Bucky regardent la femme-chat s’loigner hors d’atteinte. Cap s’exclame : Une femme acrobate, hein ? Essayes de la rattraper en utilisant les escaliers, Bucky, moi je vais essayer de la suivre !. Captain America suit la mme route qu’elle, utilisant le support drapeau pour freiner sa chute. Il a vite fait de se glisser dans l’appartement o elle a trouv refuge. Voyant qu’il arrive la criminelle s’engouffre dans un ascenseur. Au niveau du sol, une voiture l’attendait, prte dmarrer. Elle est hors d’atteinte de Cap, mais Bucky, qui a trouv le temps de redescendre, espre encore tre en position de l’arrter. Malheureusement dans sa hte il heurte un passant qui, au lieu de le laisser passer, cherche la bagarre. Visiblement l’homme joue les fiers--bras en pensant tre face un simple gosse. Quand Captain America arrive, cependant, c’est une autre paire de manches. L’homme s’excuse. Mais trop tard. Cat Woman a profit du temps perdu par ses poursuivants pour disparatre hors de vue. Bucky est furieux Ce clown nous a fait perdre notre proie !. Mais Captain America est plus mfiant : Tu sais quoi ? Je ne me demande si tout a n’tait pas dlibr. C’est trop gros pour tre le fait du hasard. Suivons le !.

Bucky est convaincu que c’est une perte de temps mais Captain America insiste : J’ai une intuition que la rue de la fille vers la voiture et l’intervention, au mme moment, de notre ami n’avait rien d’un accident !. Ils prennent en filature l’homme et grimpent sur le pare-choc arrire de sa voiture pour mieux pouvoir le suivre. Grce cette ruse, ils peuvent suivre l’homme jusqu’ un petit immeuble. En piant les bruits qui viennent de l’intrieur, les deux hros comprennent qu’un gang, celui de She-Cat/Cat Woman, est en train de se partager un butin. Captain America et Bucky font donc rapidement irruption dans la pice. A nouveau la criminelle leur tire dessus mais les balles s’crasent sur le bouclier de Captain America. Trs vite les deux hros peuvent alors en venir aux mains avec les hommes du gang. Comme il est de bon ton que le Bien l’importe, ce sont bien sr les gangsters qui en prennent plein la figure. She-Cat/Cat Woman comprend alors que cela ne sert rien de tirer des balles de face sur Cap, puisqu’il peut se protger derrire le bouclier. Elle attend donc qu’il concentre son attention sur ses hommes de main. Elle lance vers lui un couteau, de manire le frapper dans le dos. Mais Bucky l’a aperu et pousse un cri d’avertissement. Captain America a le temps de se retourner et de se protger derrire l’homme qui avait jou les faux passants. C’est le truand qui est frapp par le couteau…

Il ne reste bientt plus que Cat Woman (que le narrateur ne dsigne plus du tout sous le nom de She-Cat, pour utiliser seulement le nom de code associ avec l’ennemie de Batman). Elle est furieuse mais alors que Captain America et Bucky approche, elle utilise son pied pour jeter sur le passage un meuble de bureau. Aprs la dmonstration d’acrobatie qui lui a permis de se jeter du haut d’un immeuble et cet usage de son pied (qui plus est en talon aiguille) pour pousser le meuble, il faut croire que Cat Woman a une force herculenne dans les jambes, mme si le scnario ne s’tonne pas particulirement de ses exploits. Le bureau n’est qu’une diversion mais Cat Woman l’utilise pour prendre un peu d’avance dans sa fuite. A nouveau, Cat Woman tente de prendre la poudre d’escampette en voiture. Mais cette fois encore Captain America et Bucky russissent sauter sur le vhicule, bien dcids non pas la suivre mais bien la forcer s’arrter. Cap, accroch la portire, lui lance :O.K. Lady ! Ton petit jeu est termin ! Tu as bien rigol mais maintenant il est temps de payer !.

Mais le hros n’a pas compt avec la fureur de la meurtrire : Non ! Je ne vous laisserais jamais m’arrter ! Jamais !. Et Bucky s’aperoit qu’elle est partie pour prcipiter la voiture en dehors de la voie. Les deux hros ont juste le temps de sauter loin de l’automobile avant qu’elle s’crase contre un poteau… Plus tard, Captain America et Bucky inspectent la voiture de l’extrieur. Le jeune auxiliaire constate : C’est dommage qu’elle ait voulu en finir comme a, mais bon elle l’aura voulu !. Et Cap de conclure : C’est vrai, gamin. Hey ! C’est presque l’aube ! On doit rentrer au camp rapidement !. L’histoire s’achve sur cette scne, qui implique fortement que Cat Woman a trouv la mort au volant. Mais d’une part on remarquera que les hros ne s’approchent pas vritablement de la voiture et, presss, n’ont pas le temps de voir ou d’inspecter le corps. Cat Woman pourrait tout aussi bien avoir elle aussi saut du vhicule sans que les deux hros s’en aperoivent. Dans le cas contraire, il reste d’autres alternatives pour sauver la criminelle. D’abord on ne sait rien de ses pouvoirs, si elle en a (mais certaines scnes valident cependant cette possibilit). Et, en dernire analyse, les comics aiment souligner rgulirement que les chats ont neuf vies. Alors allez savoir si cette femme-chat ne pourrait pas se relever de l’accident pour frapper nouveau ?

Mais l’obstacle principal pour un retour de cette adversaire de Captain America ne doit rien au fait qu’elle semble mourir la fin de l’histoire. Dans le cas prsent, le gros problme qu’auraient connus les scnaristes de Marvel s’ils avaient voulu ramener Cat Woman est d’un tout autre ordre. Au dbut des annes 40, la Catwoman de DC (Selina Kyle) n’tait qu’une simple cambrioleuse, apparaissant le plus souvent en civil pour diriger son propre gang. Les femme-chats (Cat’s Paw, Leopard Woman…) que nous avons vu dans les chroniques prcdentes ne posaient pas vraiment de problme avec DC puisque si on note une ressemblance notable avec la Catwoman de ces dernires dcennies, elles anticipaient d’une certaine manire une version plus tardive (post 1946) de Selina Kyle. Si Marvel avait du avoir des problmes concernant Cat’s Paw ou Leopard Woman, il est plus probable qu’ils seraient venus de Tarpe Mills, la cratrice de Miss Fury. DC n’aurait pas pu se plaindre que les deux criminelles ressemblaient tant que a Selina Kyle. Ce n’tait pas le cas si on se base sur les versions de l’poque.

Pour ce qui est de la Cat Woman rencontre par Captain America et Bucky en 1945 on se trouve dans un cas de figure totalement diffrent. D’abord, bien sr, il y a l’usage d’un nom identique en toutes lettres (mme si la version Marvel prend le soin de laisser un espace entre Cat et Woman). Ensuite physiquement Selina Kyle et l’adversaire de Captain America sont en tout point similaires, mme la coupe de cheveux est raccord. Et puis il y a l’usage du jeu de mots sur le terme licked… Comme nous l’avons vu, dans les premires pages du rcit, quand Cat Woman fait mine de se laisser capturer par les deux hros, elle utilise cette expression d’tre lche en lieu et place d’tre vaincu. Ce qui est, comme nous le remarquions, un clin d’il sa nature fline. Mais ici notre sixime sens de lecteur de comics doit pousser une petite sirne d’alarme. Car si j’ai besoin de vous expliquer cette expression, c’est qu’elle n’est pas si rpandue que a dans les comics. On la trouve cependant dans… Batman #1, en 1940, quand l’homme chauve-souris capture Catwoman (lors de la premire apparition de cette dernire). Dans les aventures de Batman, Bill Finger utilise exactement le mme jeu de mot sur « licked », de la mme manire, pour faire un parallle flin. Et l, pour le coup il est difficile de croire que c’est un simple hasard…

Il est pour ainsi dire impossible d’ignorer que le scnariste de Captain America Comics #45 se soit consciemment inspir de la version premire (et plus prcisment de sa premire apparition) de la Catwoman de DC. C’est l’vidence mme, la vue des indices prcdents. Et quand l’auteur ne se donne mme pas la peine de renommer le personnage ( par l’usage partiel de She-Cat dans les premires pages), on peut dire que la copie est pour ainsi dire assume. C’est norme. Un peu comme si DC utilisait Doctor Doom ou Magneto dans une histoire de Superman. Mais dans le contexte de l’poque il faut bien considrer que l’emprunt n’tait pas si manifeste qu’on pourrait le croire avec le recul. A l’poque Catwoman n’tait certes pas une inconnue totale dans les comics mais elle ne faisait pas non plus partie des principaux adversaires de Batman.

On peut compter en gros une demi-douzaine d’apparitions de Catwoman chez DC entre 1940 et 1945, alors que le justicier de Gotham apparaissait dj dans plusieurs titres. Elle tait loin d’avoir la popularit d’un Joker ou d’un Red Skull. Assez, peut-tre, pour que le scnariste de Captain America puisse croire qu’on ne remarquerait pas automatiquement la ressemblance. Rien qui tienne la route sur le long terme, c’est sr (mais l’poque Marvel n’tait pas trs port sur les super-villains rguliers). Mais c’tait sans doute une manire facile de remplir un pisode sans se donner la peine d’inventer un criminel partir de rien… Difficile de croire que les responsables de Marvel aient t dans la confidence. Ils n’auraient pas pris un tel risque simplement pour remplir quelques pages. On est plus probablement en prsence d’un cas o le scnariste glisse son hommage au nez et la barbe de ses suprieurs.

Ironiquement, ce n’est pas la premire fois que Captain America glissait du ct de DC, dans un des premiers numros de la srie (Captain America Comics #10, janvier 1942, l’poque o Joe Simon et Jack Kirby uvraient encore sur le titre), le hros patriotique de Marvel avait chass les nazis de… Gotham City. A l’poque de Simon et Kirby, Gotham restait dans le langage courant un surnom de New York pas forcment associ avec Batman. Tout comme Metropolis, dans les premiers temps, restait un terme gnrique pas absolument li Superman. Et l’ide qu’un nom de ville soit copyrightable n’effleurait sans doute pas les auteurs ou les diteurs. Jusqu’en 1946 (Marvel Mystery Comics #68, lors d’une aventure d’Human Torch) on verrait des hros Marvel s’aventurer l’occasion dans une ville nomm Gotham sans que cela pose problme. Pour Cat Woman/Catwoman, le cas de figure tait cependant diffrent, plus problmatique, et c’est sans doute pour cela que l’auteur pris la peine de dtruire la criminelle la fin de ce rcit de Captain America, de manire s’assurer qu’on ne l’utilise pas sur le long terme.

Il est possible galement (mais moins certain) que l’auteur se soit aussi inspir un certain niveau de Cat’s Paw et Leopard Woman. Mme s’il tait assez courant l’poque que des super-hros suivent des criminels en s’accrochant au coffre-arrire ( croire que les gangsters n’avaient jamais l’ide de regarder dans le rtroviseur), on notera que le Angel du Golden Age avait non seulement suivi le gang de Cat’s Paw lui aussi jusqu’ un dixime tage (dans des circonstances diffrentes, il est vrai) et qu’il avait poursuivi les gangsters en s’accrochant galement l’arrire de la voiture. Quelques pisodes avant Captain America Comics #45, le hros toil s’tait dj battu contre une femme-chat, Leopard Woman. Le dlai est assez court pour penser que l’auteur ait encore en mmoire cette femme panthre. D’ailleurs, dans la scne finale, Leopard Woman se rfugie sur un toit avant de sauter dans le vide et, visiblement, d’chapper la mort grce ses acrobaties. Il est vident qu’il ne faut pas trop s’tonner de voir, quelques mois d’cart, une criminelle fline illustrer, d’une manire ou d’une autre, le fait que les chats retombent toujours sur leurs pattes. Mais les deux scnographies sont assez similaires. Cat Woman est assurment un plagiat de la Catwoman de DC. Pour le reste, au mieux, il s’agt d’un empilement de clichs propres aux chats (l’agilit, le fait de survivre une chute d’un toit) mais au pire, d’une addition d’emprunts d’autres rcits de femmes-chats de Marvel…

Vue l’importance que Catwoman a pris chez DC ces dernires dcennies, il est certain qu’une nouvelle utilisation de l’adversaire de Captain America (par exemple dans le cadre d’un flashback) poserait un problme norme Marvel. Si l’diteur se dcidait la mentionner nouveau, il semble certain que c’est son surnom alternatif (She-Cat) qui serait utilis. Mais cette Cat Woman de 1945 n’avait pas de costume distinctif ou d’origine particulire. S’il fallait muscler tout a dans le cadre de nouveaux rcits, les auteurs modernes seraient sans doute obligs de l’loigner normment de son modle d’origine. Ce serait beaucoup d’efforts pour arriver un rsultat mconnaissable. D’autant que, dans le genre, Marvel est all, depuis, encore plus loin dans le mimtisme avec Catwoman… Mais cela fera l’objet d’une prochaine chronique…

[Xavier Fournier]