[FRENCH] The Angel était, comme nous l’avons déjà vu dans cette chronique, un des principaux super-héros de Marvel dans les années 40, venant juste après le trio de tête formé par Captain America, Human Torch et Sub-Mariner en termes de popularité. Et il ne s’en laissait pas compter ! L’essentiel de ses adversaires semblait moins terrible, moins « mémorable » que ceux affrontés par ses confrères. Néanmoins, à partir de Marvel Mystery Comics #18, The Angel allait se mesurer à l’étrange gang de la « Patte de Chat » dont la tête pensante, Cat’s Paw, vient encore compliquer la généalogie de Catwoman…

Dans les années quarante, la notion de continuité dans son expression la plus large (la continuation des retombées d’une histoire dans une autre) n’était pas la norme. A quelques mois d’écart un même héros pouvait s’aventurer deux versions contradictoires de Mars ou d’Atlantis sans s’étonner des différences. Et, plus simplement, la plupart des histoires n’étaient même pas à suivre. Il y avait peu de notion de « suite » et, pour l’essentiel des choses, vous pouviez manquer tel épisode de Captain America sans que cela vous handicape pour une bonne compréhension d’un numéro suivant. Devant ces pratiques, tous les éditeurs n’étaient pas forcément égaux. Fawcett, par exemple, publia plusieurs « feuilletons » restés célèbre, comme la lutte de Captain Marvel contre la Monster Society, qui dura pendant plusieurs mois. Chez Timely/Marvel Comics les auteurs étaient moins adeptes de ce format « long ». Seules de rares exceptions vinrent échapper à cette règle : Il y avait d’une part l’évolution des rapports entre l’androïde Human Torch et Namor le Sub-Mariner (d’abord adversaires, ils deviennent des alliés occasionnels) ou les « retours à répétition » du maléfique Red Skull (le pire ennemi de Captain America semblait régulièrement mourir à la fin d’un épisode, pour mieux expliquer dans un autre comment il s’était tiré du piège mortel). D’autre part, l’éditeur publiera bien quelques exemples notables d’histoires à suivre (selon un véritable format feuilletonesque) mais elles resteront de raretés.

Parmi ces dernières, on trouve ainsi une aventure du Angel du Golden Age qui forme un véritable « couloir » s’étalant sur quatre numéros différents. Pour ceux qui auraient manqué un épisode, rappelons que le dit-Angel du Golden Age (apparu dans Marvel Comics #1, en octobre 1939) était la création du scénariste/dessinateur Paul Gustavson. Cet Angel (de son vrai nom Thomas Halloway) était un justicier moustachu qui correspondait en gros à une version super héroïque de Simon Templar (le Saint). Avec des origines souvent floues ou contradictoires (elles n’ont été réellement établies dans la continuité qu’en 2009-2010, dans la minisérie Marvels Project d’Ed Brubaker et Steve Epting), The Angel arrivera cependant à apparaître dans une bonne centaine d’histoires publiées pendant le Golden Age, tandis que certains récits lui prêtent une amitié forte avec Sub-Mariner ou avec les membres fondateurs des All-Winners de 1941 (à ne pas confondre avec le All-Winners Squad de 1946). Maintenant que les montres sont synchronisées, intéressons-nous à cette aventure si particulière qu’elle déborderait, s’étalant bien au delà des habitudes de Marvel.

Techniquement, l’histoire commence en effet par une aventure isolée (publiée dans Marvel Mystery Comics #17, en mars 1941) qui n’est pas totalement nécessaire pour comprendre les trois autres chapitres mais qui participe à une même suite d’événements. Résumons-là par souci d’exhaustivité : Dans ce prologue, un savant (un certain Roberts) revient en urgence de Calcutta parce que le fiancée de sa fille (qui est par ailleurs son assistant) a été transformé en loup-garou. Il demande l’aide d’un médecin asiatique, le Docteur Lin, qui se trouve avoir enseigné la médecine à Thomas Halloway, quand ce dernier faisait ses études à Hong-Kong. Lin décide finalement de lâcher le monstre en liberté, même s’il est dangereux, car il déduit que le loup-garou est trop puissant pour être blessé par la police. Dans le même temps, le Docteur Lin pense que c’est la seule manière d’attirer l’attention du seul homme qui puisse l’arrêter (il apparaîtra plus tard que Lin pense au Angel en particulier). La logique du scénario de Paul Gustavson semble assez aléatoire (ce n’est d’ailleurs pas le seul exemple qui trahit le fait que l’auteur écrivait de manière empirique, au fur et à mesure qu’il dessinait les pages) mais la ruse de Lin fonctionne. The Angel capture le loup-garou qui terrorisait le secteur, remarque dans le même temps que l’assistant de Roberts a disparu et qu’enfin le Docteur Lin a suspendu ses cours.

A partir de là, le héros arrive à en déduire que le loup-garou est l’assistant et que Lin doit se trouver chez Roberts où ils essayaient de soigner le monstre. Il leur ramène le monstre, désormais captif, et finit par découvrir les raisons de cette étrange lycanthropie. C’est Singa, malfaisant domestique hindou employé par Roberts, qui avait utilisé des herbes rares pour transformer l’assistant en homme-loup. Pourquoi ? Dans quel but ? On apprendra plus tard que l’assistant avait découvert le passage vers un temple bourré d’or et que Singa avait voulu se débarrasser de lui. Apparemment le poignarder ou le jeter du haut d’un toit aurait été trop « mondain ». Singa avait préféré le transformer en loup-garou en espérant qu’il serait abattu. Comme on l’a déjà dit, les scénarios de Paul Gustavson ne prenaient pas toujours la route la plus simple. L’important est que, se sentant démasqué, Singa prend alors son propre produit et se transforme à son tour en loup-garou pour affronter The Angel. Singa perd la bataille et l’assistant, n’étant plus soumis aux herbes occultes, redevient humain. Le super-héros s’apprête à prendre congé de la famille Roberts quand le Docteur Lin, qui semble connaître l’identité secrète de Thomas Halloway (il faut dire que The Angel ne porte pas de masque), le rattrape pour lui demander son aide. Halloway commence par lui dire qu’il a laissé tombé la médecine (sans doute pour se consacrer à temps plein à ses activités de justicier) mais Lin insiste et lui explique qu’il a besoin de lui non pas comme médecin mais bien comme The Angel. Et l’épisode s’achève sur cette fin ouverte, promettant pour le mois suivant l’apparition de « Cat’s Paw » (qu’on traduira par « Patte de Chat« )…

Dans Marvel Mystery Comics #18, la scène d’ouverture est raccord et on nous rappelle même que l’Angel vient de vaincre un loup-garou quand il est rattrapé par son vieil ami et professeur alors qu’il est sur le point de quitter les lieux. Le docteur Lin se précipite derrière le héros et lui explique : « Attends ! J’ai besoin de ton aide ! Pas Comme un brillant jeune docteur mais comme tu es à l’instant, l’Angel ! Je suis tombé sur une malicieuse bande de tueurs… Leurs chefs, leurs cachettes, tout ce qu’il y a à savoir sur eux…« . L’intérêt d’Angel est éveillé : « ça a l’air intéressant, docteur Lin… Qui sont-ils ?« . Mais au moment où le vieil homme va parler, il est frappé par un petit projectile. Lin s’écroule… Mort ! On comprendra bien sûr que le gang en question a voulu supprimer l’homme avant qu’il parle. Mais enfin on sort d’une autre histoire où Lin est resté plusieurs jours dans la même villa, à tenter de sauver un homme d’un cas sévère de lycanthropie. Si le gang savait où le trouver, on s’étonnera qu’ils aient attendu autant de temps pour s’en débarrasser… Et surtout qu’ils attendent qu’il soit en face d’un super-héros pour le tuer ! En inspectant la nuque de son ami, Angel découvre l’objet responsable de la mort (qui n’est pas très apparent dans la scène mais dans d’autres passages on se rendra compte que c’est une petite patte de chat, dont les griffes sont comme des dards empoisonnés). « Bon sang ! La Patte de Chat ! » s’écrie Angel, qui visiblement connaît bien le gang en question, au moins de réputation. Puis le héros jure : « C’est donc ce qu’il essayait de me dire ! A partir de maintenant, Doc, ils devront me rendre des comptes…« 

Mais Angel entend une voiture qui démarre en trombe. Il en déduit que c’est le tueur qui est pressé de s’enfuir. Angel saute dans sa propre voiture et prend le fuyard en chasse : « Je dois suivre cette voiture, c’est le seul indice qui me lie à la Patte de Chat. Et cela pourrait me mener à un autre maillon« . Mais quelques instants plus tard le héros est surpris de voir la voiture s’arrêter dans un immeuble chic de Park Avenue. Un couple en descend. Une jeune femme rousse murmure à l’homme qui l’accompagne : « Quelqu’un nous a suivi…« . Angel, lui, est découragé. Il imagine mal des gangsters vivants dans cet environnement riche. Il est prêt à raccrocher, à penser que la voiture qu’il poursuivait a démarré en trombe au même moment que le meurtre de Lin par pur hasard… Quand il passe devant le hall de l’immeuble et qu’il s’aperçoit que le couple, dans une attitude pas du tout tranquille, surveille qu’il s’en va bien. Ils n’ont pas la conscience tranquille. Et à partir de là Angel comprend que son intuition première était la bonne : « Alors même Park Avenue trempe là dedans ? J’aurais du m’attendre à quelque chose comme ça de la part de Patte de Chat !« . Ironiquement, des années plus tard, les locaux de Marvel s’installeraient au 387 Park Avenue South mais en 1941 il est bien trop tôt pour que ce soit une allusion au siège de Timely. Angel gare sa voiture non loin de là et arrive à temps dans le hall pour voir sur l’indicateur de l’ascenseur que le couple est monté jusqu’au dixième étage. Le héros, qui connaît (on ne sait ni pourquoi ni comment) déjà l’immeuble sait par ailleurs qu’il y a seulement un grand appartement par étage. Pour passer inaperçu, il décide donc de monter en utilisant l’escalier de secours (traditionnellement placé à l’extérieur du bâtiment). Il se glisse dans l’appartement du dixième étage à temps pour écouter l’homme qu’il a poursuivi plus tôt en train de téléphoner et de dire à quelqu’un que le docteur Lin a bien été tué. Puis il prend rendez-vous avec son interlocuteur à minuit, chez Durante, dans la Water Street. C’est exactement le genre d’information qu’Angel espérait obtenir. Cela le mènera à l’échelon supérieur. Maintenant que l’homme a raccroché, Angel peut donc se montrer… et remercier son adversaire pour lui avoir donné de précieux renseignements. Surpris, l’inconnu oppose peu de résistance et Angel le roue de coups…

Dans une pièce voisine, la femme aperçue plus tôt se rend compte que son complice, Frank, est en train de se battre. Elle s’empare d’une arme à feu et fait irruption dans la salle. Mais elle ne s’attendait pas plus à voir Angel. Ce dernier s’amuse avec ses nerfs et se contente de lui faire « Boo !« . Sous la surprise, elle échappe son arme et il s’empare d’elle avant de l’attacher à une chaise. Angel n’a pas l’air plus intéressé que ça par les renseignements qu’elle peut fournir. Ou peut-être qu’il a peur d’être en retard au rendez-vous chez Durante. Il ne reste pas mais lance à la jeune femme : « Oh oui, avant que je parte… Voici quelque chose pour que te souvenir de moi…« . Le héros quitte la pièce mais son ombre (imitant celle d’un ange) reste au centre de la pièce et commence à grandir, grandir… La femme est terrifiée : « Cette ombre ! L’Angel !« . L’ombre devient une masse énorme de ténèbres qui fini par avaler la criminelle. Il serait tentant de voir dans cette scène étrange un indice prouvant que le Angel du Golden Age a des pouvoirs basés sur la noirceur (un peu à la manière d’un autre héros de Marvel, The Cloak). Mais ce ne serait pas très cohérent avec le reste des récits consacrée à ce personnage pendant les années 40 ou même après. La plupart des aventures du Angel font état du fait qu’il laisse derrière lui une ombre semblable à celle d’un ange mais rien d’aussi spectaculaire que ce nuage de noirceur vu ici. Il parait donc plus probable qu’Angel, à la manière de nombreux héros de pulps (comme le Shadow) maîtrise une certaine forme d’hypnotisme pour terrifier ses victimes.

Arrivé chez Durante (qui est un restaurant), Angel constate que c’est un vague « boui boui » et s’étonne de la diversité sociale de cette enquête. Le gang de la Patte de Chat est vraiment « placé » dans des endroits très différents les uns des autres. Il entre dans l’endroit sans se faire repérer mais, au début, ne trouve rien, pensant l’endroit désert. En fait cette fois la surprise ne joue pas pour lui. Le barman le surprend. C’est une brute épaisse, un revolver à la main, qui ne se laisse pas faire comme le couple de Park Avenue. Au contraire il tient en respect le héros et le force à descendre à la cave… jusqu’à un passage piégé où le sol s’ouvre sous les pied d’Angel. Mais le héros à la présence d’esprit de saisir le barman et de l’entraîner avec lui. Le barman tombe en travers de la trappe et, ainsi accroché, Angel ne sombre pas dans la fosse. Au contraire il peut escalader le corps du barman et repartir dans le couloir, laissant son agresseur dans une bien mauvaise posture, coincé au dessus du gouffre.

Angel continue son exploration des lieux jusqu’à ce qu’il tombe (sans être vu) sur une pièce où une douzaine de brutes complote. Angel grimpe alors dans la charpente de la pièce, trop haut pour être vu. Placé là-haut, il peut tout observer et entendre. Bientôt, la seule fenêtre de la pièce s’ouvre… et une patte de chat apparaît sur le rebord : « Messieurs ! Mes plans sont complets ! Nous allons frapper un grand coup ! Cartier ! Hanson ! Écoutez moi bien !« .

Angel aussi écoute bien et n’en revient pas. La voix du chef du gang est fait… une voix de jeune femme !!! Mais Angel voit un visage s’approcher de la fenêtre. Une femme habillée en chat, dans une tenue noire… Cat’s Paw, la patronne du gang de la Patte de Chat ! Et Cat’s Paw, comme pourvue d’un sixième sens, le regarde droit dans les yeux. Elle a remarqué sa présence. Quelques secondes plus tard, une petite patte de chat empoisonnée traverse les airs et passe à quelques centimètres de la tête d’Angel. Bien décidé à arrêter Cat’s Paw, Angel saute de la charpente jusqu’au sol et se précipite vers la fenêtre… Mais des panneaux blindés s’abaissent et bouchent les issues. Non seulement Angel ne peut pas rattraper Cat’s Paw, qui est en sécurité de l’autre côté de la paroi, mais il est également piégé avec une douzaine de gangsters armés… Rideaux, l’histoire est à suivre dans le numéro suivant… Et le commentaire d’insister sur l’effet cliffhanger de la situation : « Qu’est ce qu’il va arriver a Angel ? Qui est Cat’s Paw ? Vous apprendrez les réponses à ces questions tandis que l’Angel combattra la criminelle la plus étonnante de sa carrière, le mois prochain, dans Marvel Comics !« 

Cat’s Paw a ceci d’étonnant qu’elle ressemble bien évidemment à Catwoman/Miss Fury. Encore que, comme nous l’avons vu dans la précédente chronique, Catwoman n’adopterait un look de ce genre qu’après la fin de la seconde guerre mondiale. Marvel avait donc bien sa Catwoman « maison » avant que DC n’instaure le look classique de Selina Kyle ! Si filiation il y a, le lien ne peut donc exister qu’entre Miss Fury et Cat’s Paw (les deux femmes portant un costume absolument identique. Mais pas forcément dans le sens qu’on pourrait croire. Bien souvent on part du principe que Marvel ou Paul Gustavson auraient voulu imiter la Miss Fury/Black Fury de Tarpe Mills. Dans la préface du 5ème volume consacré aux réimpressions de Marvel Mystery Comics, Roy Thomas encourage cette théorie en expliquant, à tort, que Miss Fury a été lancée en 1940 tandis que Cat’s Paw a fait sa première apparition en avril 1941. Sauf que Thomas fait un lapsus et que le strip de presse de Miss Fury a été publié seulement à partir du… 6 avril 1941.

On pourrait donc penser que Miss Fury et Cat’s Paw sont parues à quelques jours de distance et sont forcément le fruit d’une coïncidence. Ce serait oublier un peu vite que les comics sont traditionnellement antidatés pour « tromper » le vendeur des kiosques : en anticipant la date de quelques mois, on s’assure ainsi que le responsable du point de vente ne considérera la revue comme « périmée » que bien plus tard. En général il faut compter deux à trois mois de décalage entre la date réelle et la date de couverture. Par exemple on sait que Captain America Comics #1, officiellement daté de mars 1941, est en fait paru dans les derniers jours de décembre 1940. A partir de là, la date de parution effective de Marvel Mystery Comics #18 annonçant « avril 1941 » se situe probablement aux alentours de la fin janvier ou du début février 1941. Cela n’exclue pas l’hypothèse d’une coïncidence : Tarpe Mills peut avoir inventé sa Miss Fury sans prêter attention à un personnage mineur de Marvel (là où il est plus dur de croire que DC, en « inventant » le costume classique de Catwoman en 1946, pouvait ignorer Miss Fury, une héroïne phare de la presse américaine, qui avait par ailleurs un comic-book à son nom). On n’a donc pas la certitude que Cat’s Paw a inspiré Miss Fury. Mais il est certain que dans le tiercé des femmes-chats (Cat’s Paw/Miss Fury/Catwoman), c’est bien l’ennemie d’Angel qui arrive en premier.

Le coup d’éclat de Cat’s Paw ne va cependant pas se limiter à apparaître à une fenêtre et à tirer une petite patte de chat empoisonnée vers Angel. Comme on l’a déjà vu, le combat s’étend sur plusieurs mois. En fait, on apprendra le numéro suivant (Marvel Mystery Comics #19) qu’un des douze gangsters est un certain Pug Malone, dont Angel a déjà sauvé la vie. Se sentant redevable, Pug se retourne contre les autres membres du gang et prend la défense du héros. Pug se sacrifier et Angel arrive à s’enfuir par les égouts. Se retrouvant à l’extérieur, il fait le tour du bâtiment pour aller jusqu’à l’endroit où se tenait Cat’s Paw mais elle est partie depuis longtemps. Angel ne trouve qu’un tueur du gang, qui tente de le tuer avec une dague. Angel arrive à le vaincre. Cette fois le héros tente de forcer l’homme à parler… Mais il tombe mort, frappé par une petite patte de chat mortelle. Cat’s Paw n’est donc pas loin et le héros la poursuit. Mais elle s’enfuit dans une voiture. Angel saute dans son propre véhicule et à nouveau l’aventure prend des allures de course automobile. Quelques rues plus loin, la voiture de Cat’s Paw semble s’écraser contre un mur. Angel se précipite… mais trouve l’habitacle vide. En fait la criminelle semble avoir sauté du véhicule en marche et a profité de la diversion pour partir dans une autre voiture. Bredouille, Angel n’a d’autre choix que de rentrer chez lui.

Dans les jours qui suivent, il apprend par les manchettes des journaux les morts de nombreux industriels américains. Angel reconnaît là la… patte de Cat’s Paw mais se demande bien la raison de ces meurtres. Qu’est-ce qu’elle peut espérer gagner par de tels meurtres ? Puis il tombe sur l’annonce d’un bal costumé… « C’est ça ! Tous les hommes importants dans la finance et dans les affaires y seront… Et Cat’s Paw pourra même y apparaître sans déguisement !« . Angel court enfile son costume, car lui aussi pourra ainsi apparaître dans sa tenue de combat… qui passera pour un déguisement. Bien sûr la théorie d’Angel part du principe que Cat’s Paw est monomaniaque et ne va pas se dire « tiens, si je me déguisait en momie cette fois-ci« . Inversement, c’est idiot de la part d’Angel d’apparaître en tant que lui-même, tenue dans laquelle il sera forcément repéré par Cat’s Paw s’il est là. Mais il y a quand même quelque chose de marquant dans cette idée du bal costumé… On retrouve là aussi un autre point de concordance avec la Miss Fury de Tarpe Mills qui, dans son origine, devient super héroïne par hasard, alors qu’elle se rend à un bal costumé déguisé en femme-chat. Pour les raisons expliquées plus tôt, Marvel Mystery Comics #19, daté de mai 1941, est donc plutôt paru en mars et, une nouvelle fois, on ne peut pas accuser Paul Gustavson de lorgner sur une Miss Fury qui n’est pas encore publié à l’époque.

Est-ce que le raisonnement inverse (ce serait Tarpe Mills qui se serait inspirée des aventures d’Angel) est pour autant valide ? Difficile à dire. Si le premier épisode de Miss Fury est bien paru le 6 avril et si les délais de conception et d’impression de strips de presse sont plus rapprochés que dans les comics (un strip peut avoir été réalisé quelques jours à peine avant la date de parution), la chose est différente pour un strip qui démarre. Il ne fait pas l’ombre d’un doute que Tarpe Mills a du réaliser quelques pages avant de trouver preneur et que ce « numéro pilote » a été proposé aux journaux et aux responsables des « syndicates » avant de donner lieu à une commande effective. On parle donc d’un processus de décision qui a pu s’étendre sur plusieurs semaines, voir sur plusieurs mois. Il est « possible » d’envisager que Marvel Mystery Comics #19 (et sa femme-chat participant à un bal) est paru au moment où Tarpe Mills travaillait sur les origines de Miss Fury. Mais il est également fort probable que la scénariste/dessinatrice avait déjà les planches de Miss Fury dans un dossier depuis la fin 1940. Difficile de trancher et le lecteur en sera quitte pour se faire une opinion personnelle…

Comme nous parlons de comics du Golden Age et que les clichés y avaient la vie dure, Angel a de la chance. Cat’s Paw est bien à la soirée costumée et il peut l’approcher sans trop se faire remarquer. Ce qui nous permet encore de voir à quel point le costume de Cat’s Paw et celui de Miss Fury sont semblables (au point d’avoir la même queue de chat). Angel l’intercepte alors qu’elle allait danser avec un riche industriel. Angel glisse à l’homme une note pour lui signifier qu’il doit fuir s’il tient à la vie. Puis il force Cat’s Paw à danser avec lui : « Dommage que mon bras serre si fort le gadget dans ta manche avec lequel tu tire ton poison. D’ici tu pourrais tirer dans le dos de J.P. Thomas !« . La réflexion d’Angel a l’avantage de nous dire plus sur la méthode de Cat’s Paw, la décrivant d’une manière beaucoup plus explicite que ce que le dessin nous a montré jusqu’ici : Les mini-pattes de chats empoisonnées sont stockées dans la manche de la femme et probablement éjectées à grande vitesse. Mais quelques instants plus tard Angel est gêné par un homme de main de Cat’s Paw et la femme s’enfuit. Elle rattrape le richissime Thomas et le tue avec une des pattes de chat. Cat’s Paw s’enfuit en voiture, le héros tente de s’accrocher au véhicule mais tombe… et Angel est à nouveau bredouille, tandis que le commentaire sonne la fin du chapitre en se demandant si le héros, finalement, n’a pas trouvé plus fort que lui. On remarquera que la conclusion de Marvel Mystery Comics #18 nous promettait que le #19 nous apprendrait l’identité de Cat’s Paw et qu’il n’en est rien… Là, l’épisode s’achève sur une question posée au public : « Hey Kids ! Que diriez vous d’une revue « Angel » spécialement consacrée à votre héros préféré ? Écrivez pour que ça se fasse à l’éditeur de Marvel Comics !« .

Dans Marvel Mystery Comics #20 (juin 1941), nous en sommes encore à la scène de la poursuite. Oui, Angel a perdu l’équilibre et est tombé de la voiture. Mais avec l’énergie du désespoir il se reprend et arrive à s’accrocher au pare-choc arrière, sans que les criminels s’en aperçoivent. Mais il n’avait pas anticipé que le gang se déplacerait en se répartissant sur plusieurs voitures. D’autres hommes de Cat’s Paw, qui roulent derrière, s’aperçoivent qu’Angel est là et lui tirent dessus (ce qui revient à tirer sur la voiture de leur patronne, ce qui n’est pas très malin). Angel saute dans un arbre qui surplombe la route et, de là, se jette dans la seconde voiture quand elle passe sous lui. Comme il s’agit d’une décapotable, il n’a aucun mal à s’installer dans le véhicule et à rosser les gangsters, les jetant les uns après les autres en dehors de la voiture. Angel, aux commandes de l’engin, peut alors suivre Cat’s Paw.

Malgré les pièges qu’on lui tend ensuite, le héros arrive jusqu’au château désert qui sert de repaire à la bande et découvre, horrifié, une chambre des tortures. Il découvre que Cat’s Paw est en train de fouetter un homme pour lui arracher le nom des actionnaires principaux d’une société d’aviation… Et là Angel comprend ce qu’elle est en train de faire. Elle est en train d’éliminer les hommes liés au système de défense de l’Amérique de manière à les remplacer par des hommes à elle… « De manière à créer une dictature financière !« 

Angel saute sur Cat’s Paw et arrive à la neutraliser sans qu’elle puisse tirer ses « pattes de chat ». Il s’apprête à livrer la femme aux autorités quand, du haut d’un escalier, un homme le menace : « Restez où vous êtes !« . Il s’agit en fait du supérieur de Cat’s Paw, armé d’un revolver. Mais il n’est pas là pour sauver sa complice : « Ma chère Cat’s Paw… J’ai bien peur d’être obligé de me débarrasser de toi et des autres. Vous ne me servez plus à rien ! Le soutien financier nécessaire à mon plan a été suspendu et je dois retourner dans mon pays… en éliminant toute trace de mon passage ! Merci de ton assistance et… Adieu !« . L’homme commence à tirer aussi bien sur Angel que sur Cat’s Paw. Angel a le temps d’ironiser « Alors comme ça tu avais un patron ?« . Et là, la femme change totalement de comportement et… sauve la vie d’Angel en le poussant dans un renfoncement : « Oui… Et je vois maintenant que j’ai été folle de vendre mon pays à un rat nazi ! Reste là, sinon il pourrait t’atteindre !« . Cat’s Paw compte visiblement attirer vers elle le tir du criminel. Angel est si étonné de ce changement d’attitude qu’il oublie un peu vite que la femme a causé la mort du docteur Lin et de nombreux autres hommes : « Eh bien… Peut-être qu’elle vaut la peine d’être sauvée après tout !« . Utilisant une chaîne, il profite d’un mouvement de balancier pour pousser Cat’s Paw de l’autre côté et la sauver à son tour, l’éloignant des tirs. Dans un autre mouvement de chaîne, il se hisse jusqu’au tireur et le heurte. Mais le nazi meurt en se heurtant la tête…

Reconnaissante, Cat’s Paw dit à Angel : « Merci, tu m’as sauvé la vie !« . Et Angel lui rend le compliment : « Tu avais fait la même chose pour moi. Maintenant allons-y« . Angel n’a visiblement pas renoncé à livrer la jeune femme à la justice. Elle fait alors appel à sa galanterie : « Est-ce que tu aurais assez confiance en moi pour me laisser le temps de passer des vêtements plus féminins ?« . Angel, tout en se disant qu’il ne devrait sans doute pas lui accorder cette faveur, la laisse se retirer dans une chambre pour se changer. Elle le remercie encore : « Tu es sans doute le seul mec que j’ai rencontré qui ait été réglo sur toute la ligne… Au revoir…enfin pour un instant« . Plus tard, Angel s’impatiente en voyant qu’elle ne revient pas. Il finit par se précipiter dans la chambre et découvre… le costume de Cat’s Paw en train de brûler sur le sol. La femme semble avoir sauté par la fenêtre, qui se trouve des centaines de mètres au dessus de marais bourrés de sables mouvants. « Je pense que c’est la fin de Cat’s Paw ! Une criminelle vicieuse et rusée mais elle restait une femme malgré tout« …

La fin est assez ambiguë puisque d’une part Cat’s Paw détruit son costume mais que par ailleurs la relation surprenante de respect qui s’instaure entre elle et Angel vers la fin… et le fait qu’elle reste dans la nature, sans payer pour ses crimes, laisse à penser que Paul Gustavson laissait la porte ouverte pour un retour éventuel du personnage. Cat’s Paw aura cependant réussit l’exploit d’apparaître dans trois numéros différents, ce qui fait non seulement d’elle un des adversaires les plus marquants d’Angel mais aussi un des rares criminels de Timely à faire plus d’une apparition. Elle reste encore loin derrière le Red Skull mais s’élève de ce fait bien au dessus du tout-venant des super-vilains du Marvel du Golden Age. Il y a cependant une explication très probable à ce « feuilleton » de quatre épisodes (si on compte le prologue avec le loup-garou où le docteur Lin fait son apparition), format atypique de Marvel. Dans Marvel Mystery Comics #19, il y a cet appel aux lecteurs à se mobiliser pour une revue propre à Angel. Et dans une publicité qu’on trouve dans Marvel Mystery Comics #20, la liste des publications Marvel Comics de l’époque fait mention d’une revue Angel qui ne s’est jamais matérialisée. On sait que Martin Goodman, le patron de Marvel/Timely, menait sa barque de façon assez impulsive et était capable d’arrêter un titre aussi vite qu’il l’avait lancé (c’est le cas, par exemple, de Red Raven Comics #1, resté sans suite et arrêté avant même que l’éditeur ait connaissance des chiffres de ventes, parce qu’il croyait plus aux chances d’un Human Torch Comics).

A partir de là, il n’est pas très difficile de déduire qu’un projet de revue Angel Comics était sur les starting blocks depuis quelques temps déjà et probablement bien avant que la question soit posée au public dans Marvel Mystery Comics #19. En recoupant certaines choses, l’impression donnée est qu’un Angel Comics était probablement en chantier quand Martin Goodman a finalement décidé de prendre le risque de sortir, en lieu et place, Captain America Comics #1. A partir de là, on se rend compte que les aventures d’Angel entre Marvel Mystery Comics #17 (le loup-garou) et #20 (la fin de la saga Cat’s Paw) forme un tout. Marvel Mystery Comics #20 contient même un texte de deux pages décrivant l’origine d’Angel et son enfance dans une prison. En regroupant les quatre histoires plus ce texte, on a sans doute l’essentiel de ce qui constituait le sommaire d’un premier projet d’Angel Comics #1. Ce qui explique que, sous cette forme, la saga de Cat’s Paw n’aurait pas été à suivre. Le projet étant annulé une première fois (sans doute, comme nous l’évoquions, pour faire de la place à Captain America Comics #1) et pour respecter les planning de production, son contenu fut sans doute répartir dans différents numéros de Marvel Mystery Comics. La question posée au public à la fin du #19 vient soit de l’éditeur qui se demandait s’il fallait en revenir à cette idée de magazine, soit de Paul Gustavson qui passé à un cheveu d’obtenir sa propre série, tentait de mobiliser les foules dans l’espoir d’une seconde chance pour Angel Comics. Mais il faut croire que les lettres furent insuffisantes pour infléchir la volonté de l’éditeur. Enfin oui et non puisqu’en juillet de la même année Martin Goodman publia un numéro unique d’un pulp intitulé The Angel Detective… Mais le Angel du pulp, tout en lorgnant lui aussi sur la recette du Saint, était un personnage totalement différent de celui des comics (peut-être pour éviter de payer des droits à Gustavson ?).

Cat’s Paw ne revint pas narguer Angel alors qu’elle avait tout pour s’installer comme son ennemie jurée. Et contrairement à ce que laissait croire la fin du premier chapitre, le scénariste n’expliqua jamais qui elle était sous le masque. Encore que… si on y regarde bien il n’y a pas trente-six rôles féminins dans cette histoire. Et à chaque fois qu’une patte de chat empoisonnée est utilisée, c’est le fait de Cat’s Paw en personne, qui ne délègue pas ses méthodes à ses hommes. A partir de là, on peut en déduire que la personne qui a tué Lin dans Marvel Mystery Comics #18 est bien Cat’s Paw en personne. Et Angel a pris en filature un couple jusqu’à Park Avenue. Cat’s Paw est donc très plausiblement la jeune femme rousse que le héros a neutralisé en la plongeant dans l’ombre (et qui, revenue à elle, aura foncé chez Durante pour honorer le rendez-vous, ce qui expliquerait comment Cat’s Paw sait instantanément qu’Angel est là). Cat’s Paw ne revint pas… mais reste disponible en cas de flashback. Après tout il est sans doute prématuré de penser que le fait qu’elle brûle son costume symbolise qu’elle abandonne sa vie de crime. Il est plus probable que c’est une manière de brouiller les pistes (Angel ne sait pas qui elle est ou ce à quoi elle ressemble sous ce masque). Si la Miss Fury de Tarpe Mills devait s’avérer exister dans la continuité de Marvel, cela laisserait une situation assez intéressante ou deux personnages semblables apparaissent pratiquement au même moment, l’une (Miss Fury) luttant contre les nazis alors que l’autre leur a obéit. Plusieurs possibilités. La plus radicale serait de dire qu’après tout, puisque Marla Drake tient la peau de léopard de Miss Fury d’un oncle ayant séjourné en Afrique, il est possible que l’oncle ait plusieurs nièces (ou filles) dont une serait Cat’s Paw. L’autre solution serait de s’en tenir aux dates de sorties officielles et décider que Miss Fury et Cat’s Paw sont toutes deux apparues début avril 1941. A partir de là il serait logique de penser que les nazis infiltrés en Amérique, pourchassés par Miss Fury, auraient inventé Cat’s Paw, un personnage identique, pour tenter de discréditer l’autre femme-chat. Du coup, un crossover entre Angel et Miss Fury serait particulièrement intéressant : il aurait de bonnes raisons pour la confondre avec une criminelle !

Inversement Cat’s Paw est une bonne porte de sortie pour Marvel au cas où certaines apparitions « anonymes » de Miss Fury (par exemple sa présence dans The Twelve #1) s’avéreraient légalement problématiques. C’est d’ailleurs la théorie avancée par certains fans soucieux de conserver Miss Fury dans le seul giron de l’oeuvre de Tarpe Mills (et donc totalement en dehors de l’univers Marvel). Vu que les deux personnages sont visuellement identiques, on pourrait imaginer que la femme-chat aperçue en train de se battre à Berlin aux côtés des héros du Golden Age n’est pas Miss Fury mais bien Cat’s Paw qui aurait viré de bord (et qui, dans Marvel Mystery Comics #20, se retournait contre les nazis). Bien sûr, la femme-chat de Berlin porte une cape (ce que Miss Fury faisait sur les couvertures de son propre comic-book) ce qui n’est pas le propre de Cat’s Paw. Encore que c’est un détail visuel. Mais on peut penser que même si elle avait changé de philosophie, Angel aurait quand même quelques réticences à se battre aux côtés d’une femme responsable de la mort d’un de ses meilleurs amis sans qu’elle ait payé pour ses crimes (avoir tué des industriels pour le compte des nazis lui vaudrait dans les années quarante au mieux des décennies d’emprisonnement, au pire la chaise électrique). A moins d’envisager un concept semblable au Suicide Squad de DC ou aux Thunderbolts de Marvel, une sorte de « Douze Salopards » réunissant divers criminels partis en mission en Allemagne contre la promesse d’une amnistie. Cat’s Paw n’a fait que trois apparitions et, finalement, se contentait de ressembler, par anticipation, au stéréotype de la femme-chat que les lecteurs de comics connaissent bien de nos jours. Mais pourtant ce ne sont pas les idées potentielles qui manquent en ce qui la concerne…

[Xavier Fournier]