[FRENCH] Il est de bon ton de dire que dans le sillage de Captain America de nombreux super-patriotes firent leur apparition chez les concurrents. Ce qui n’est pas tout à fait vrai. D’abord parce plusieurs héros de ce genre (le Shield, Uncle Sam…) n’avaient pas attendu Captain America pour se lancer. Ensuite parce que la concurrence ne fut certainement pas la seule à exploiter le filon. Marvel/Timely Comics avait beau éditer les aventures du bon Captain, cela ne l’empêchait pas de cultiver les plans B. Outre Captain America, les fans de Marvel avaient donc droit à des alternatives comme le Patriot… ou le Defender !

USA Comics, revue de Marvel/Timely donc nous avons déjà eu l’occasion de parler dans le cadre de cette rubrique (et dont nous reparlerons encore) peut se targuer d’avoir connu des débuts alambiqués, tout comme un certain nombre de personnages qu’elle abritait (ou tout au moins aurait du abriter). C’est dans les pages de Captain America Comics #1 (antidaté de mars 1941 mais les experts s’accordent à penser que le magazine était en fait en rayon dès les derniers jours de décembre) qu’on entend pour la première fois parler d’USA Comics, présentée dans une publicité comme le titre « compagnon de Captain America ». Une pleine page annonce la sortie d’USA Comics #1 pour le janvier 1941 (et avec le système d’antidatation propre aux comics, le #1 aurait sans doute porté la date officielle d’avril 1941 sur la couverture). Visiblement les têtes pensantes de Marvel comptaient dès le lancement de Captain America capitaliser plus globalement sur la mode des héros patriotiques. Parmi la liste de nouveaux héros dont la publicité annonce la venue dans le futur USA Comics, on trouve mais aussi des noms mystérieux comme le USA Marine « gardien sous-marin de l’Amérique ! », Mister Liberty, United States Man, Sky Devil « Jeune casse-cou de l’air », Headline Hunter, le Black Ace et The Star. Il y est aussi fait mention des Young Allies mais comme cette publicité a été conçue avant que Captain America Comics #1 soit sur les stands (et donc avant que Bucky soit reconnu par le public), on a toutes les raisons de penser que ces Young Allies étaient très différents de ce que Timely publia quelques mois plus tard et que le rôle de Bucky y était sans doute inexistant. Car finalement USA Comics ne paraîtra pas comme annoncé le 20 janvier 1941, Timely ayant changé d’avis (ce qui n’était finalement pas si rare puisque d’autres publicités de l’éditeur ont pu annoncer par ailleurs la naissance d’un All-Ace Comics finalement devenu All-Winners Comics ou d’un Angel Comics qui lui ne s’est jamais concrétisé).

Il est également possible que le dénommé Sky Devil n’est en fait qu’une allusion à « K-4 and his Sky Devils », une escadrille d’aviateurs qui paraissait depuis 1940 dans les pages de Daring Comics (et qu’on a pu revoir récemment mentionnée dans The Marvels Project, où ces pilotes servent de couverture aérienne) Une partie des personnages seraient redistribués dans d’autres séries. Headline Hunter (un correspondant de guerre) réapparaîtrait dans Captain America Comics #5. Et Mister Liberty (dont nous reparlerons une autre fois) finirait bien par apparaître dans une futur version d’USA Comics #1. Le USA Marine, United States Man, le Black Ace et The Star resteraient aux abonnés absents (et restent ainsi des noms rêvés pour tout scénariste qui voudrait créer rétroactivement de nouveaux héros dans le Golden Age de Marvel)… A moins qu’ils aient refait surface dans d’autres titres mais rebaptisés. N’empêche que le sommaire affiché par ce prototype mort-né d’USA Comics affichait clairement sa vocation patriotique avec 4 héros (Mister Liberty, USA Marine, United States Man et The Star) faisant référence à ce thème. Le plus captivant des quatre étant USA Marine dont les quelques lignes de descriptif nous laissait entendre qu’il s’agissait d’une sorte de version hybride entre Captain America et Sub-Mariner. Il semble plus que probable que le « United States Man » se réincarnerait quelques temps plus tard en un autre personnage. Car si Timely n’avait pas sorti le numéro promis en janvier 1941, le projet USA Comics restait sur les rails, avec un sommaire différent. Une autre publicité pour USA Comics #1 (cette fois annoncé pour le 20 avril 1941) n’était pas si riche en nom donné mais promettait deux héros-vedettes, images à l’appui. D’un côté on avait un énigmatique Abysman (l’image qui le représente nous apprend qu’en fait « Abysman » est un premier nom pour le personnage finalement appelé Rockman, qu’on peut revoir dans la série moderne The Twelve). De l’autre on trouve une première représentation du héros qui nous intéresse aujourd’hui : le Defender, affublé du sous-titre « The United States Marine ». Comme le USA Marine prévu en janvier de la même année semblait voué à des activités subaquatiques on peut en déduire que le Defender n’est pas sa version rebaptisée. Mais il parait plus probable qu’il est ce qui, à l’origine, devait s’appeler le United States Man.

Finalement USA Comics #1 paraîtrait bien en avril 1941 (et donc avec la mention août sur la couverture), avec un sommaire donnant beaucoup moins de place à des « super-patriotes » qu’à l’origine, de la place ayant été faite pour qu’aux côtés du Defender (cette fois plus du tout sous-titré « United States Marine« ), de Rockman et de Mister Liberty on trouve aussi de nouveaux héros comme le Whizzer, Jack Frost et le plus éphémère Young Avenger. Mais il est certain que l’éditeur fondait de grands espoirs sur le Defender (non seulement vedette de la première histoire du magazine mais seul héros apparaissant sur la couverture). Quiconque prenait en main USA Comics #1 découvrait ce héros marchant d’un pas décidé vers une sorte de gnome bleu pourvu d’un brassard nazi, qui torturait un brave soldat américain. Il suffisait de voir les couleurs portées par le héros (dérivées du drapeau américain) et de lire les lettres USA sur sa poitrine pour comprendre immédiatement que le personnage ne pouvait être qu’un patriote masqué de plus. Et à l’intérieur, son scénariste (dont le nom reste indéterminé à ce jour) n’y allait pas avec le dos de la cuillère au moment de le présenter au public : « Et maintenant suivons le plus grand combattant du crime de l’Amérique« . L’Amérique de Timely Comics comptant déjà, en ce temps-là, des super-héros fameux comme Human Torch ou Captain America, la présentation paraissait déjà très ambitieuse à la base. Qui était donc cet inconnu que les auteurs hissaient d’un coup au dessus de ses confrères les plus célèbres, qu’on présentait comme étant le plus grand ?

Un peu plus loin le commentaire poursuivait : « Une fois encore le Defender et son jeune ami, Rusty, répondent à l’appel de la Justice ! Qui est la mystérieuse Dame Kackle ? Quelle est donc la solution à l’énigme des docks ?« . On voyait le héros déjà rencontré sur la couverture accompagné d’un jeune garçon assez semblable à Bucky (le pupille de Captain America)… si ce n’est que les couleurs du costume de Rusty étaient contraires à celle de Bucky. Tout ce qui était rouge dans les vêtements de Bucky était bleu chez Rusty. Et tout ce que Bucky portait de bleu était rouge dans la tenue de son homologue. A l’évidence on devinait que Rusty était le faire-valoir, le « sidekick » du Defender tout comme Bucky était celui de Captain America. Mais, quand même, c’était ce « une fois encore… » qui posait question. Ces deux personnages ressemblant à des archétypes avaient-ils donc une existence préalable ? USA Comics #1 n’était donc pas vraiment leur premier épisode ?

Ne tournons pas autour du pot : Le Defender était le « plus grand » parce qu’il était en fait… Captain America ! Ou en tout cas une histoire de Captain America qui avait été à peine maquillée pour remplacer le personnage central. Pourquoi ? Comment ? On ne sait pas trop. La création du Defender est une véritable énigme en soi. L’équipe créative qui s’occupa de son lancement reste à ce jour encore indéterminée. Tout au plus différents experts ont reconnu sur la page de présentation la patte collective d’artistes comme Joe Simon et Al Avison. Ce qui fait qu’on sait qu’au moins un des co-créateurs de Captain America collabora un peu à la finition de l’épisode initial (et Joe Simon et Jack Kirby sont de toute manière les co-créateurs de la couverture qui montre le Defender). Mais l’identité effective du scénariste et du dessinateur qui s’occupèrent des pages intérieures a été perdue (une chose est sure : le style graphique est très différent de celui de Simon & Kirby). A partir de là les scénarios qui mènent à la création du Defender ne peuvent être qu’hypothèses. Il est possible que de jeunes auteurs aient fait un bout d’essai pour Timely en produisant un épisode de Captain America de leur propre initiative, épisode qu’il aurait été impossible de publier sans vexer Joe Simon et Jack Kirby (les créateurs du héros au bouclier) qui étaient alors encore en très bon termes avec l’éditeur. Ou encore ce seraient Simon & Kirby qui auraient eux-mêmes testés des remplaçants et c’est Martin Goodman, le patron de Marvel, qui aurait préféré ne pas dévaluer Captain America avec des auteurs moins doués. On ne saura sans doute jamais les raisons. Seul le résultat ne laisse pas de place au doute : le Defender est né d’une reformulation légère d’une histoire de Captain America. Aussi à la base ce qualificatif de « plus grand combattant du crime de l’Amérique » s’adressait à Cap… et s’appliqua finalement à un héros dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant…

La suite de l’aventure allait se dérouler sans beaucoup plus d’explication, comme si le Defender était une vieille connaissance. Par exemple on ne se donnerait jamais la peine de lui donner une origine distincte… Tout, à partir de là, fonctionnait par analogie. Quand l’histoire s’ouvre, on nous explique que Don Stevens, membre des U.S. Marines et Rusty ont accompagné Sally Kean pour un tour en bateau du côté de Staten Island. Comme vous et moi sommes un brin familiers avec Captain America, nous en déduirons (avec raison) que « Don Stevens » ne peut être que l’alter ego du Defender (d’autant qu’il est dans les deux cas accompagné de son fidèle Rusty). Qui plus est, on constate là aussi qu’entre STEVE Rogers et Don STEVEns les auteurs ne se sont vraiment pas foulé au moment de « déguiser » Captain America. Par extrapolation, « Sally Kean » n’est sans doute nulle autre qu’une Betsy Ross (l’agent de liaison qui accompagnait généralement Captain America dans les années 40) rebaptisée elle aussi à la hâte. Mais comme aucune présentation réelle n’est faîte, les choses restent assez ouvertes. Doit on comprendre que Sally Kean était un agent de liaison s’occupant plus spécialement du Defender ? Aucun des épisodes où elle apparaît ne fait mention d’un quelconque rôle social. Peut-être s’agit-il simplement de la fiancée de Don (dans USA Comics #4, Rusty fait une allusion au fait qu’il tient la chandelle entre les deux tourtereaux et qu’il préférerait que Sally ait une soeur de son âge) encore que nous verrons que d’autres scènes contredisent cette idée.

Alors que Don, Rusty et Sally font leur tour à bord d’un Ferry Boat, le groupe aperçoit bientôt un autre bateau. Un homme semble en tomber, projeté dans l’eau. Sally parle de prévenir le capitaine de leur propre navire (sans doute pour faire machine arrière et aller chercher le malheureux) mais Don et Rusty n’attendent pas. Ils sautent par dessus bord et nage jusqu’à l’inconnu. Hélas ils arrivent trop tard. L’homme (qui était visiblement asiatique, les auteurs de l’époque n’hésitant pas à le colorier en jaune) est déjà mort. Mais en se précipitant à son secours, Don et Rusty se sont rapprochés de l’autre bateau (celui d’où l’inconnu est tombé). Ils décident d’abandonner le cadavre et de tenter d’aborder l’embarcation pour voir ce qui s’y passe. Un marin, qui les voit grimper sur l’échelle de corde, donne l’alerte et s’oppose à ce qu’ils mettent le pied sur le pont. Bientôt une bagarre oppose l’équipage à Don et Rusty, le narrateur insistant encore sur la notoriété des héros : « Les marins ne réalisent pas que leur opposant est en réalité le Puissant Defender ». Une nouvelle fois on souligne que le héros a une énorme réputation…

Assez vite le chahut fait monter sur le pont le capitaine du navire. Il s’agit d’une femme d’un certain âge, une certaine Dame Kackle (« Kackle », déformation du verbe « Cackle », c’est-à-dire « Glousser » fait référence au fait qu’elle est sans doute un brin sénile et a tendance à émettre des bruits quand elle parle). Malgré son âge elle est féroce et exige de savoir le sens de cette bagarre. Don explique alors que Rusty et lui ont vu les matelots jeter le cadavre d’un japonais par-dessus bord. Dame Kackle joue alors les garants de l’autorité et interroge ses hommes en les menaçant d’un fouet à piquants. Lequel d’entre eux aurait jeter un japonais par-dessus bord ? Tout le monde s’en défend, expliquant qu’ils n’ont pas croisé de japonais depuis des mois. Et puisqu’ils disent être innocents et que Don et Rusty n’ont pas plus de preuve, Dame Kackle leur demande de quitter son navire. Les deux héros sont alors bons pour nager à nouveau jusqu’au Ferry Boat et retrouver Betsy Ro… enfin Sally Kean. Une fois qu’ils lui racontent ce qu’ils ont vu, elle leur explique : « Quelqu’un fait entrer des centaines de japs dans le pays… Je me demande si ce bateau n’est pas lié à l’affaire… ». A partir du moment où Sally dispose d’informations que n’ont pas Don et Rusty, on se demande une nouvelle fois quel peut-être son poste. Est-elle une femme policière façon Betty Dean (l’amie de Sub-Mariner) ou bien une journaliste lorgnant sur Lois Lane ? Les paris sont ouverts puisque les auteurs ne nous l’expliqueront jamais. En tout cas elle n’est pas très éveillée puisque malgré ses informations elle en est encore à se demander si le mystérieux bateau de Dame Kackle a quelque chose à se reprocher ou pas.

Le soir, ayant faussé compagnie à Sally, Don et Rusty « enfilent d’étranges costumes ». Ils deviennent le Defender et… Rusty, qui se donne, comme Bucky, la peine de se masquer mais ne semble pas avoir trouvé utile de s’inventer un nom de code. Le costume de Rusty est, nous l’avons vu, identique à celui de Bucky mais avec la répartition des couleurs inversées. Celui du Defender est bien moins semblable au modèle de Captain America. En particulier par le fait qu’il n’est pas seulement tricolore. Le Defender porte des gants et des bottes marrons. Quand à ses pantalons, ils sont bariolés de rouge et de blanc (faisant référence aux bandes du drapeau américain), ce qui n’est pas sans évoquer un autre héros plus tardif. Car si le Defender est créativement un clone de Captain America, cette partie de son costume inspirera sans doute un autre héros que Timely publiera à partir de la fin d’année 1941 : le Destroyer. Qui plus est, entre le « Défenseur » et le « Destructeur », il y a comme un renvoi thématique… Le Defender ne sera donc pas qu’une copie, il inspirera aussi, au moins en partie, d’autres personnages.

Une fois en costume les deux héros décident d’aller patrouiller sur les docks et ne tardent pas de tomber sur quelques marins se félicitant d’avoir empoché de l’argent en faisant entrer illégalement des japonais dans le pays. Comme l’attaque de Pearl Harbor ne s’est pas encore produite, les japonais en question ne sont pas des saboteurs ou des espions. Il s’agit plutôt de pauvres gens qui viennent sans doute chercher du travail et parle un anglais caricatural. Les marins se moquent d’eux et, une fois l’argent empoché, refusent de les aider plus que ça maintenant qu’ils les ont mené à bon port. D’ailleurs les matelots n’apprécient pas vraiment leurs « clients » et très vite ils commencent à les tabasser. Non loin de là le Defender assiste à la scène. D’ailleurs la case est cocasse car pour le coup, dans l’image, le dessinateur a oublié de masquer une des ailettes très reconnaissables du masque de Captain America. Sans explication, le Defender se retrouve donc affublé d’une ailette sur la tempe ! Qu’importe, Rusty et lui ne vont pas rester les bras croisés alors que des faibles sont menacés. Fracassant la porte de l’endroit, ils se jètent dans la mêlée, s’attaquant aussi bien aux marins américains qu’aux émigrés illégaux japonais. Et ils s’en tirent plutôt bien, ce qui fait qu’on ne peut que penser que les héros ont soit une force supérieure, soit une connaissance de certains arts martiaux…

Mais le combat change de sens avec l’arrivée de Dame Kackle et de son fouet à piquants qui, on ne sait trop pourquoi, arrive à tenir en respect les deux héros. On en restera à l’hypothèse que, de manière désuète, ils se refusent à attaquer une femme, qui plus est une femme d’un certain âge. Du coup le Defender et Rusty sont attachés par les hommes de Kackle à un pilier de l’entrepôt dans lequel ils se trouvent. Kackle, elle, supervise la mise en place d’un tonneau de TNT. Il s’agit bien sûr de se débarrasser des deux gêneurs tout en détruisant d’éventuelles preuves. Mais avant que tout soit en place les héros arrivent à défaire leurs liens et à reprendre le combat. Dans la cohue, Dame Kackle s’enfuit, la TNT est actionnée et l’entrepôt explose.

Quand la fumée se dissipe, il ne reste que le Defender et Rusty, qui s’étonne de ne voir aucun marin. Où sont-ils passés ? Mais les héros n’ont que quelques instants pour reprendre leur souffle… avant d’être dérangés par l’arrivée de la police. Ils s’enfuient alors avant d’avoir à répondre aux questions et le commentateur insiste : « Bien que le Defender et Rusty se battent pour la Justice, ils préfèrent conserver leur identité secrète ». Et même si l’histoire est, comme on l’a vu, une histoire maquillée de Captain America, ce détail de l’histoire amène une petite différence (d’ailleurs répétée à d’autres moments de leurs aventures). Quand la police arrive, les deux héros prennent toujours la poudre d’escampette. Ce qui fait qu’on peut en déduire qu’ils sont loin d’avoir la légitimité de Captain America/Steve Rogers et qu’ils ne sont probablement pas des agents « officiels ».

Plus tard, Don Stevens et Rusty sont à nouveau au camp militaire où ils en garnison (ce qui permet à nouveau de montrer à quel point leur vie privée est calquée sur leur modèle, Don fumant la pipe tout comme Steve Rogers le faisait couramment dans les années quarante). Arrive un gradé (là aussi on devine qu’il s’agit du Sergent Duffy, le supérieur de Rogers, à peine retouché) qui leur ordonne de divertir et d’escorter Sally Kean, qui voudrait aller faire du canoë. Qui donc est Sally Kean pour qu’un gradé ordonne à ses soldats de l’escorter ? Peut-être une riche héritière ? La fille d’un savant ? Toujours pas plus d’explications. L’ordre jette aussi le trouble sur les relations exactes de Stevens et Kean. On pensait que les deux personnages étaient peut-être romantiquement liés, voici qu’il faut qu’un gradé soit obligé d’ordonner à Stevens d’accompagner la femme, ce qui laisse entendre qu’ils ne sont peut-être pas si spontanément complices que le début de l’histoire le laissait entendre.

Don Stevens et Rusty enfilent donc leurs uniformes militaires et emmènent Sally faire du canoë, bien qu’ils se demandent pourquoi elle veut soudain s’essayer à ce sport. Elle leur avoue alors que c’est « pour le travail » car elle enquête sur des transports étrangers. Plus tard, elle complète : « Je montrerais au Defender que je peux être aussi bonne détective que lui ». Peut-être Kean est-elle une vraie détective, au sens littéral, mais dans ce cas-là elle n’aurait pas l’autorité sur le gradé commandant à Stevens. Autre détail : depuis le début de l’histoire elle n’a pas rencontré le Defender en tant que tel et ne sait même pas – en théorie – qu’il mène l’enquête sur le passage des japonais ! Il faut donc en déduire, là aussi, que de la même manière que le Defender a une carrière et une réputation antérieure à cette aventure il a déjà eu l’occasion de rencontrer Sally Kean et qu’une forme de concurrence existe entre eux. La scène laisse peu de doutes quand au fait que Kean ignore que Stevens et le Defender sont une seule et même personne.

Mais le Defender et Rusty ne peuvent justement mener l’enquête tant que leurs alter egos sont obligés d’escorter Sally Kean. Ils lui faussent donc compagnie à un coin de rue. La femme ne s’en offusque pas. Elle n’attendait qu’une chose : être seule pour pouvoir montrer ses propres talents de limières. A ce moment-là arrive cependant un passage relativement cohérent où les hommes de Dame Kackle se jettent sur Sally en hurlant qu’il faut la capturer en hurlant qu’elle « en sait trop ». Vu que la bande de Kackle n’a eu aucun contact avec Sally depuis le début de l’histoire et qu’en définitive elle n’a même pas eu le temps de poser la moindre question à quiconque, on se demande bien non seulement comme elle pourrait « en savoir trop » mais aussi comment la bande serait au courant. Sally est donc faîte prisonnière sans qu’on sache trop pourquoi. Pendant ce temps le Defender et Rusty sont ailleurs, inspectant les docks. Ils finissent par trouver un passage secret sous une caisse qui mène à un tunnel. Bien que rien ne l’explique en détail, on en déduira qu’en fait les héros sont revenus sur le lieu de l’explosion, en se demandant comment les marins avaient pu disparaître plus tôt, les laissant seuls dans les décombres. Le passage secret est donc l’explication (même si aucune phrase ne vient établir un réel rapport entre les deux scènes).

N’étant pas arrivés jusque-là pour s’arrêter à cette découverte, le Defender et son assistant descendent donc au fond du tunnel où ils ne tardent pas à tomber sur quelques marins qu’il s’agit bien sur d’affronter. Ce qui est fait prestement. En fait en allant jusqu’au bout du tunnel ils remontent jusqu’à ce qui ressemble à une boué de signalisation, au large des côtes. C’est en fait une écoutille fixe, d’où n’importe quel bateau peut faire descendre des clandestins sans avoir besoin de les débarquer dans le port. D’ailleurs le de Dame Kackle est en vue. Les deux héros, bons nageurs, sautent à la mer pour prendre à nouveau d’assaut le navire, cette fois sous leur identité costumée. Kackle et son équipage ont bien vu que les deux héros arrivent mais cela ne les effraie pas trop. Pour l’heure ils sont trop occupés à menacer Sally Kean : « Ha ma beauté ! Dans une minute tes amis seront réduits en morceaux ». Ce qui laisse à penser que l’opinion publique est au courant qu’il existe un rapport entre Sally et le Defender (une fois encore on peut faire le rapprochement avec une situation à la Lois Lane, sans en avoir la certitude vu le peu de renseignements donnés). Quand le Defender et Rusty montent sur le pont, ils le trouvent désert, à l’exception de Sally attachée au mat. En fait l’équipage s’est caché pour mieux attaquer. Un couteau est lancé en direction de Rusty. Heureusement le Defender a la présence d’esprit de s’emparer d’un couvercle de tonneau et de s’en servir comme… d’un bouclier rond (comme si les ressemblances avec Captain America ne suffisaient pas).

Un combat éclate à nouveau et si Don et Rusty arrivaient sans trop de peine à maîtriser l’équipage en début d’histoire, sous leurs identités costumées c’est aussi facilement qu’ils arrivent à venir à bout des marins. Dame Kackle tente bien de menacer Sally avec son fouet sinistre mais Rusty s’élance avec une corde et arrive à la désarmer au passage. Kackle préfère se jeter à l’eau plutôt que d’être capturée (ce qui avec son âge et à cette distance des côtes semble suicidaire… à moins qu’au contraire de tout le monde elle souvienne qu’à proximité il y a une fausse bouée qui mène à un passage). Et le Defender d’ouvrir alors les tonneaux du bateau pour révéler qu’ils abritent des clandestins japonais, le héros rythmant sa découverte d’une intonation franchement raciste (mais il faut reconnaître que la plupart des super-héros de l’époque n’étaient guère plus humanistes) : « Sortez de là, les yeux bridés ! ». Sally félicite ses deux alliés pour le mystère enfin élucidé et reconnaît que sans eux Dame Kackle serait encore en activité… Elle annonce ensuite que les fédéraux sont au port, qu’elle les a prévenu hier (sans doute après la découverte du cadavre). En entendant que les autorités attendent au port, le Defender et Rusty préfèrent se jeter à l’eau et rentrer par leurs propres moyens (malgré les protestations de Sally). Une fois encore ils ne veulent pas être confrontés à la police. C’est une fois revenus au camp, le lendemain, qu’ils peuvent lire dans les journaux l’annonce de la capture du gang, en feignant de se demander qui peut en être responsable (ce qui laisse entendre que les articles ne font pas état de la participation du Defender et Rusty)…

Si le Defender avait lancé comme un ersatz, un Captain America de remplacement, Timely ajustera le tir dans les épisodes suivants. La carrière effective de Don Stevens et de Rusty pendant le Golden Age va en effet de USA Comics #1 à 4, ce qui ne fait certainement pas d’eux des personnages à la longévité record mais ils s’en tirent mieux que des « one shots » comme Marvel Boy ou le Young Avenger. Dès le deuxième numéro le costume du Defender serait légèrement modifié au niveau de la taille… Mais l’éditeur préférerait cette fois le reléguer plus loin dans les pages du magazine, préférant visiblement miser sur le lancement du Captain Terror. Dans USA Comics #2 (dans une nouvelle écrite par Stan Lee), le Defender et Rusty font par ailleurs parti du cercle des USA Heroes, société secrète fondée par Captain Terror afin qu’ils échangent leurs expériences. Ils sont donc à ce titre des co-équipiers éphémères du Whizzer, de Rockman et Jack Frost. D’ailleurs dans l’histoire le Captain Terror se contente de les réunir une fois et c’est le Defender, inspiré par le fait qu’ils ont tous, comme par hasard, leurs exploits racontés dans le même comic-book mensuel, qui propose que leurs réunions deviennent elles aussi mensuelles (on en connaîtra cependant une seule). Ce qui d’autant plus comique qu’USA Comics n’était pas un mensuel mais bien un trimestriel.. Ce qui montre le peu d’attention qu’on portait à ces éléments.

Pour ce qui est de leur carrière propre, on sent une progression. Dans leurs deux premiers épisodes le Defender et Rusty n’affrontent que des « troupes » anonymes (des marins puis, dans le #2, des nazis qui tentent d’infiltrer le Mexique). Puis dans le troisième ils affrontent une sorte de lycanthrope, un colosse noir se produisant dans un cirque qui, en cas de pleine lune, se transforme en brute hirsute. La quatrième et dernière aventure connue du tandem, dans USA Comics #4, les voit « revenir » à Middleton (Middleton est une ville fictive où opéraient plusieurs personnages paraissant dans USA Comics) comme s’il s’agissait de l’endroit où ils sont en garnison (alors que le premier récit, avec sa référence à Staten Island en faisait plutôt des New-Yorkais). Ils y affronterait ce qui serait leur adversaire ressemblant le plus à un super-villain : le Fog, un malfaiteur diffusant un épais brouillard pour commettre ses crimes et reconnaissable à l’usage d’un masque à gaz marron et d’un costume de ville kaki, ce qui lui donne comme un air de famille avec le Sandman de DC Comics…

Après USA Comics #4 (mai 1942), le Defender et Rusty disparaîtraient dans les limbes sans qu’on ait vraiment su s’ils avaient des superpouvoirs (une force supérieure ?) ou qu’on nous ai révélé l’ébauche d’une origine propre aux deux personnages. Il aurait été tentant de voir en eux d’autres super-soldats lancés par le gouvernement en parallèle de Captain America (il est d’ailleurs dommage que le Defender et Rusty ne soient pas mentionnés dans The Marvels Project, qui relate la mise en place du projet Super-Soldier). Ou encore que Captain America soit un super-soldat sponsorisé par l’armée de terre tandis que le Defender aurait été issu d’un projet similaire mené par la marine. Mais l’aversion du tandem pour tout contact avec la police laisse entendre que les deux héros n’étaient pas soutenus par une hiérarchie officielle. Faute de mieux on est réduit à penser que Don Stevens et Rusty se sont juste dit un jour qu’il serait bon d’enfiler des masques et d’aller résoudre des crimes. Mais vu le peu d’éléments donnés, si quelqu’un écrivait un jour qu’il s’agissait en fait de deux héros d’origine extra-terrestre ou encore d’androïdes venus défendre l’Amérique, rien ne permettrait de dire qu’il y a contradiction. On ne reverrait pas le Defender chez Marvel pendant des décennies (et pour Rusty on est carrément toujours sans nouvelle). Chronologiquement The Twelve #1 le montre cependant parmi les héros présents lors de la chute de Berlin, en 1945. Peut-être que l’endroit avait été jugé trop dangereux pour Rusty, ou qu’il avait raccroché entre-temps. Possible aussi que le garçon avait été tué entre 1942 et 1945. Des esprits plus retords vous diront qu’après tout on voit le Defender à Berlin mais qu’on ignore qui se cache sous le masque, qu’il est possible que ce soit Don Stevens qui soit mort entre 1942 et 1945 et que ce soit un Rusty plus vieux de trois ans qui porte à ce moment là le costume du Defender.

Le vrai rôle marquant du Defender (que ce soit Don Stevens ou quelqu’un d’autre sous le masque) à l’ère moderne intervient dans Daredevil vol.2 #67-68 (2005) dans l’arc Golden Age. On y apprend ainsi que le Defender a été abattu en 1946 par un gangster qui, fort de ce meurtre, allait devenir le grand patron de la pègre à New York. Si le Defender est tué relativement facilement (il se prend juste une balle en pleine tête) le scénariste Brian Michael Bendis insiste largement sur l’émotion nationale déclenchée par la mort du héros (les médias en font leur gros titres), ce qui fonctionne plutôt bien avec la manière dont le narrateur martelait, en 1941, à quel point le Defender était l’un des super-héros les plus connus de l’Amérique et si c’est bien Don Stevens qui a été abattu en 1946 alors il est toujours possible qu’un Rusty devenu adulte ait pris la relève ensuite). Sa mort, comme l’exploite à raison Bendis, ne serait donc pas passée inaperçue et son tueur se serait effectivement construit une petite réputation dans la pègre. Le seul défaut du raisonnement de Bendis étant que si un héros si populaire avait été abattu par un simple gangster, il y a fort à parier que les autres personnages masqués du moment seraient sortis dans les rues pour coincer le tueur par tous les moyens possibles. A ce jour le Defender est apparu dans quatre histoires du Golden Age (cinq si l’on compte la nouvelle de Stan Lee sur les USA Heroes) et trois épisodes modernes, totalisant une carrière de sept comic-books avec un flou quand à ses débuts et, c’est assez rare, une date limite quand à la fin de sa carrière. Mais il reste fascinant par le nombre de choses inexpliquées le concernant, autant de choses qui restent à écrire ou à inventer lors d’éventuels flashbacks (et une petite rencontre dans les années quarante avec Captain America ne serait pas contre-nature)…

[Xavier Fournier]