[FRENCH] L’Homme Invisible est bien entendu un roman d’H.G. Wells publié pour la première fois en 1897. Mais c’est aussi le nom d’un des super-héros primordiaux de Marvel Comics. En 1940 débutait en effet le mystérieux Docteur Gade, surnommé Invisible Man, lointain précurseur d’Invisible Girl. Mais malgré le nom ses aventures découlaient d’un tout autre modèle que celui de Wells.

En avril 1940, les jeunes lecteurs de Mystic Comics, revue publiée par Timely/Marvel Comics, firent la connaissance d’un nouveau super-héros : « Invisible Man, alias Docteur Gade ». Sur l’image d’introduction, l’étendue des pouvoirs du bonhomme laissait perplexe. On le voyait bien disparaître, comme devenu semi-transparent, mais au premier plan on observait le même personnage qui semblait émettre des rayons de ses doigts, un peu comme s’il avait un prisme filtrant la lumière. Un étrange docteur, en fait, qui portait une sorte de toge rouge et un large chapeau noir. Quelle était donc la spécialité de ce docteur avec un tel accoutrement ? Le scénariste (qui reste non identifié) renseigne alors très vite ses lecteurs : « Le Docteur Gade est un brillant jeune scientifique qui rêve d’une civilisation avancée et d’aider l’humanité avec ses expériences. Mais des personnes égoïstes motivées par l’argent espèrent le ralentir ! ».

Le récit commence véritablement et on peut voir Gade dans son laboratoire, en train de faire ses expériences tout en portant son chapeau noir et sa toge rouge qu’absolument rien ne justifie. On ne saura d’ailleurs pas quelle est la spécialité de Gade. Ce qui est certain c’est qu’il manipule d’énormes éprouvettes devant un four industriel semblable à celui d’une grande chaudière : « Si ça marche, je vais créer des énergies qui nous épargneront de travailler et feront avancer la civilisation d’une centaine d’années ! ». Mais alors que Gade est plongé dans ses expériences un gangster s’introduit dans la pièce… et pousse le chercheur dans son four, avant d’incendier le laboratoire. Puis la brute s’enfuit : « Son compte est bon ! Maintenant je vais aller toucher ma prime pour ce job ! ». En fait, le compte de Gade n’est pas aussi « bon » que le gangster le pense. Les produits chimiques contenus dans les éprouvettes se sont renversés sur le docteur quand il a été poussé dans les flammes. Et, très surpris, Gade découvre que le mélange l’a rendu résistant aux flammes. Il n’est absolument pas brûlé ! C’est un miracle ! « Je suis vivant ! Sensible à de nouvelles vibrations ! Plein de puissance ! » s’exclame celui qu’on a manqué de tué.

Mais dans le même temps c’est comme si Gade se dématérialisait. Les produits ont également pour effet secondaire de le rendre invisible. Le docteur quitte alors son labo en flammes pour se rendre dans un autre endroit où il peut examiner sa transformation. C’est une question de vibrations. En les réglant, Gade découvre qu’il peut apparaître et disparaître à volonté. Suis alors une promesse de vengeance. Bien sûr Gade pourrait se contenter d’aller expliquer l’affaire à la police et de reprendre ses expériences si importantes pour l’avenir de la race humaine. Mais non. Comme bien souvent dans les comics de l’époque, ses nouveaux pouvoirs semblent le convaincre qu’il est le seul à se faire justice…

« Au même moment » nous dit-on, dans le bureau de « faiseurs d’argent sans scrupule ». Représentés comme deux clichés du riche financier, deux personnages fumant le cigare donnent de l’argent à l’homme de main qu’ils avaient envoyé pour tuer Gade. Un des deux commanditaires explique : « Gade posait trop de problèmes ! Ses inventions auraient rendues la vue trop facile ! Trop bon marché ! ». Et son associé répond « Oui ! Ha Ha ! Nous sommes intéressés par l’argent, pas par la pitié ! ». Ce qui est assez particulier dans cette histoire c’est le fond finalement assez anticapitaliste du récit. Le gentil Gade cherche une énergie qui va éviter à la race humaine de travailler (en partie ou totalement, la chose n’est pas très claire). Tandis que les garants de l’argent sont vus comme des oppresseurs qui, par amour du profit, veulent empêcher l’apparition de cette utopie. On est très loin des habituels voleurs de banque…

Se tenant dans la pièce tout en étant invisible, Gade a entendu toute la conversation. On se demandera d’ailleurs comment et pourquoi puisqu’on l’avait laissé dans son laboratoire de rechange et qu’on nous avait dit que le rendez-vous des hommes fortunés se déroulait « au même moment ». Et sans parler de l’étrange ubiquité de cet Invisible Man, rien ne nous explique comment le nouveau héros a su où le rendez-vous était en train de se produire. N’empêche. Il est là et il a tout entendu : « Ainsi c’est pour ça qu’ils voulaient me tuer ! ». Furieux, il donne un violent coup de poing à l’homme qui l’a attaqué un peu plus tôt. Paniqué, l’homme crie à l’aide mais les deux rentiers ne comprennent pas ce qui se passe. Ils ne voient rien et sont incapable d’empêcher la lutte. Gade fini par jeter le gangster par la fenêtre en lui criant « Va faire un tour dehors ! Et attention à la marche, c’est une chute de quarante étages ! ». Gade, cet utopiste qui voulait aider la race humaine n’a visiblement aucune tolérance pour la pègre. Il vient de lancer un homme dans le vide et fait de l’humour. Même s’il n’a pas d’armes, on n’est pas loin du comportement d’un Punisher invisible.

Mais dans sa raillerie, il s’est fait remarquer des deux hommes qui restent. L’un dit à son compère, en observant la chute de leur tueur « Tu vois ce que je vois ? ». Et l’autre rétorque : « Tu entends ce que j’entends ? ». Tous les deux paniquent. Ils ont vu un homme poussé vers une mort certaine, ont entendu des voix sortant de nulle part. Par mesure de précaution, un des deux complices ferme la porte à clé. C’est à ce moment-là qu’Invisible Man presse un bouton de sa ceinture spéciale. L’accessoire a pour effet de le faire apparaître : « Alors vous êtes à l’abri ? Alors que vous êtes enfermés avec moi ! ». Les deux rentiers sont sidérés. Le Docteur Gade. Vivant ? Non. Un des deux hommes, Sporvan, est convaincu qu’il s’agit d’un fantôme. Dans le doute, cependant, il sort un revolver et la pointe vers le « revenant ». Mais avant qu’il puisse tirer, Gade redevient invisible. Ces deux adversaires sont convaincus qu’il y a une tricherie, qu’on cherche à les manipuler. Mais Gade s’empare du poignet de Sporvan. Et dirige le canon du revolver vers son associé. Quand le coup part, c’est le complice qui est tué ! Une nouvelle fois on voit que la vengeance de Gade est terrible. Il ne cherche pas simplement à arrêter ses adversaires mais bien à les tuer.

Quand la police arrive, elle trouve Sporvan enfermé avec un homme sur lequel il vient de tirer. Tout l’accuse. Mais quand Sporvan tente d’expliquer qu’il a été manipulé par un ennemi invisible, il passe pour un fou. Dans la cohue cependant, Sporvan arrive à s’enfuir et à s’emparer d’une voiture. Évitant les tirs de la police, Sporvan décide de retrouver Gade et de se venger de lui. Sporvan se retrouve dans une position assez rare à l’époque. Il connait l’identité civile de son ennemi. Et le sachant scientifique, il peut en déduire que ses pouvoirs apparents viennent de son laboratoire. Sporvan se rend donc au labo de rechange de Gade (comment sait-il où il se trouve, c’est une autre histoire…) et en force la porte. Sporvan trouve la machine à vibrations et s’exclame « Ces rayons rendent Gade visible ! Si je peux le voir, j’arriverais à le tuer ! ».

Au même instant Gade revient à son labo dans l’idée de se donner une nouvelle dose de vibrations : « Encore quelques traitements et je serais à nouveau très bien ! ». Mais comme Sporvan a branché la machine, quand l’Invisible Man entre dans la pièce, il apparaît totalement. Il ne peut échapper au malfaiteur qui lui saute dessus et le roue de coups. Heureusement pour Gade, dans le combat il est poussé contre la machine, qui active à nouveau ses pouvoirs d’invisibilité. A partir de là, Invisible Man reprend le dessus. Son adversaire ne sait plus où frapper et ne peut éviter les coups. Pendant ce temps la police est sur la piste de Sporvan. Les agents ont vu quelle direction le fuyard a pris. Ils font irruption dans le laboratoire en se demandant ce qui se passe. Et, forcément, la seule chose qu’ils voient c’est un Sporvan qui semble se battre tout seul. Quand ce dernier tente de leur expliquer qu’il combat un homme invisible, il passe encore une fois pour un fou.

Mais Gade se rend compte que Sporvan se tient près d’un « vieux désintégrateur » (il faut croire que Gade est du genre à stocker des armes de destruction dans son labo). Toujours invisible, il s’empare donc de Sporvan, le lève dans les airs devant des policiers sidérés… et le jette contre le désintégrateur. Le choc provoque une explosion et Sporvan est totalement « atomisé pour toujours » ! Ayant vu la scène, les policiers peuvent se douter que l’Invisible Man existent. Mais ils ne peuvent le prouver. Et ils décident de se taire plutôt que de passer à leur tour pour des fous : l’un deux dis « Personne ne croira à cette histoire ! ». L’autre rétorque « Nous ferons juste un rapport pour déclarer la disparition de Gade et Sporvan ! ». Se tenant à côté d’eux (mais sans qu’ils puissent le voir) Invisible Man médite alors « J’ai encore beaucoup d’aventures qui m’attendent ! ». Beaucoup, c’est relatif mais il est vrai que pendant le Golden Age le Docteur Gade reviendra deux ou trois fois combattre le crime organisé, ce qui est déjà beaucoup plus que la plupart des héros de Timely à l’époque.

Rien n’expliquera jamais l’étrange scène du début, où on voit Gade tirer des rayons avec ses doigts. Il faut sans doute partir du principe que c’était une tentative maladroite du dessinateur pour représenter le héros en train de prendre des bains de vibrations pour se « guérir ». Dans les autres épisodes on ne ferait pas non plus mention du fait qu’il semblait désormais résistant aux flammes (et même peut-être indestructible). Dans Mystic Comics #3, Gade n’était sans doute plus « porté disparu » puisqu’il met en scène son propre décès pour mieux piéger une autre bande. La dynamique s’était aussi inversée : Dans cet autre épisode on nous explique que la machine à vibrations de Gade lui sert à baigner dans des « rayons d’invisibilité » alors que dans le premier épisode c’est le contraire.

Dans Mystic Comics #4, des dialogues semblent témoigner du fait que les auteurs avaient prévu pour Gade un autre pseudonyme qu’Invisible Man. Dans un passage où il sauve une jeune femme d’odieux gangsters, elle s’écrie « Est-ce que ce serait Invisible Justice ! ». Actionnant sa ceinture, Gade lui apparaît et réponds « Oui, je suis bien Invisible Justice ! ». En fait, « Invisible Justice » était depuis 1939 le nom alternatif d’un autre héros, Invisible Hood, publié chez Quality Comics dans les pages de Smash Comics. Comme Invisible Hood portait une sorte de robe rouge, on aurait tendance à le rapprocher de l’Invisible Man de Timely et de partir du principe que ce dernier est une copie du héros de Quality. Il semble très possible que l’existence d’Invisible Hood/Invisible Justice ait causé des retouches de dernière minute dans les aventures du Docteur Gade. « Invisible Man » serait alors un nom qu’on aurait rajouté au lettrage, quand l’éditeur se serait rendu compte du problème d’homonymie.

En fait, le Docteur Gade n’est pas spécialement une copie d’Invisible Hood. En dehors de quelques accès de colère, il ne peut pas, non plus, se rapprocher de l’Homme Invisible de Welles (ou de manière très générale puisqu’il ne fait pas de doute que Wells a défini les codes du pouvoir d’invisibilité). Tout, dans le héros de Mystic Comics, rappelle au contraire un personnage bien plus célèbre. Ce n’est pas un hasard si Gade porte un chapeau et une toge. Il a largement été inspiré par… le Shadow. Ce héros de feuilleton radio, de pulps et de comics portait lui aussi un chapeau noir et une sorte de manteau ample. Si on colorie la toge rouge de Gade en noir, les deux héros deviennent identiques ! Et le Shadow avait la particularité d’effacer « par le pouvoir de l’esprit » sa présence. Par hypnotisme il pouvait passer pour invisible. Mais dans les comics les dessinateurs avaient décidé de représenter cet « effacement » de manière littérale, comme si le héros devenait réellement invisible. Du coup le Shadow était dessiné comme un personnage semi-transparent. Tout comme le pouvoir de Gade est souligné dans Mystic Comics ! Et Gade et le Shadow partagent la même dureté envers les gangsters, qu’ils suppriment sans la moindre hésitation…

Longtemps le sort du Docteur Gade est resté un mystère chez Marvel. Pour le coup cet homme invisible avait réellement disparu depuis le début des années 40 ! Il a fallu attendre l’été 2011 pour que William Gade (désormais pourvu d’un prénom) soit mentionné à nouveau. Dans la minisérie All-Winners Squad: Band of Heroes de Paul Jenkins et Carmine Di Giandomenico, les auteurs établirent que pendant la guerre de nombreux super-héros avaient été enrôlés dans une unité combattantes nommée les « Crazy SUEs ». L’idée était que l’armée avait rassemblé beaucoup de personnages à superpouvoirs et avait collaboré avec… Timely/Marvel Comics pour produire des comics qui servaient à la fois pour la propagande et la désinformation. L’armée s’assurait ainsi qu’on penserait que ces héros n’existaient pas, qu’ils n’étaient qu’une invention des comics. Tout en s’assurant néanmoins pour leur donner une base de sympathie au cas où leur existence serait dévoilée. L’idée était visiblement de laisser de la marge à Paul Jenkins, qui pouvait ainsi utiliser les vieux personnages tout en se donnant un droit d’inventaire sur les aspects les plus ridicules. Ce qu’on avait pu lire dans Mystic Comics, par exemple, n’était donc que de la propagande masquant l’histoire réelle du personnage. Invisible Man était un membre des Crazy SUEs (ou il avait le grade de caporal), souvent envoyé en reconnaissance. Jenkins le débarrassa au passage des aspects qui le faisait ressembler au Shadow, pour révéler que Gade était nu quand il était invisible. Malheureusement All-Winners Squad: Band of Heroes fut publiée à un moment où Marvel décida de coupes sombres dans sa gamme. La minisérie était prévue en 8 épisodes mais seuls cinq furent publiés. Qui plus est, comme Loki le dieu des mensonges était impliqué, on ne peut pas exclure le fait qu’une partie de ce qui est paru n’était pas « fabriqué », destiné à être contredit dans les épisodes inédits. Le sort d’Invisible Man n’est donc par réellement établi. Mais All-Winners Squad: Band of Heroes a le mérite d’avoir confirmé l’existence du personnage dans la continuité moderne de Marvel…

[Xavier Fournier]

La semaine prochaine, rendez-vous pour le 300ème Oldies But Goodies. Arou ! Arou ! Arou !