[FRENCH] Bien avant Doctor Strange et son fidèle Wong, il y avait le Green Lama et son non moins fidèle serviteur Tsarong. Américain parti au Tibet pour y chercher les enseignements de l’Orient, le Green Lama en revint après avoir maîtrisé un certain nombre de pouvoirs mystiques. Et si la plupart des lecteurs modernes le connaissent surtout pour sa participation au Project Superpowers de Dynamite, il ne s’agit là que de la partie visible de l’iceberg. Romans, comics, radio mais aussi de nombreuses incarnations chez des éditeurs différents, le Green Lama, personnage tombé dans le domaine public américain, est un peu partout ces temps-ci… pour peu qu’on sache le reconnaître.

Au commencement il y avait un « pulp » écrit par un certain Kendell Foster Crossen (mais qui signait Richard Foster). A mi-chemin entre The Shadow et le Green Hornet, le Green Lama fit ses début en avril 1940, dans Double Detective #5 comme héros de romans « pulps ». Jethro Dumont était promis à un bel avenir, ayant étudié tour à tour à Harvard, Oxford et à la Sorbonne. Au passage, précisons qu’il y a dans la description de la famille Dumont quelque chose qui tend à la rattacher à une culture française ou tout au moins francophone. D’abord il y a ce nom de « Dumont » mais le père de Jethro a pour prénom « John Pierre » et il n’est pas très difficile d’imaginer, à partir de là, que l’ascendance paternelle du héros a émigré de la France aux USA à peine quelques générations plus tôt. Jethro Dumont était en plus richissime, ayant hérité de dix millions de dollars à la mort de ses parents. Mais visiblement son éducation lui semblait encore laisser à désirer et il alla au Tibet pour suivre pendant dix ans une formation au monastère Drepung, une des plus grosses universités tibétaines. Comme le Green Lama débuta sa carrière littéraire en 1940 et que, quelque part dans ses aventures, on lui donna une date de naissance très précise (le 25 juillet 1913), cette chronologie n’est pas sans poser question. Petit exercice de mathématique : Né en 1913 il avait 27 ans en 1940 et venait donc de suivre une formation de dix ans au Tibet. Ce qui voulait dire qu’il avait commencé à suivre ces cours à l’âge de 17 ans. Jusque là, pas de problème, c’est dans le domaine du possible. Mais on nous avait dit également qu’avant de partir au Tibet il avait complété des études à Harvard, Oxford et à la Sorbonne. Ce qui laisse rêveur sur l’âge qu’il avait quand il entra dans la première de ces universités. Pas de doute, Jethro Dumont était déjà un surdoué sortant de l’ordinaire bien avant de se tourner vers la spiritualité. Bien entendu, une fois terminé ses études tibétaines, il revint aux USA pourvu de pouvoirs merveilleux qui allaient l’aider à mener une croisade contre le crime.

L’idée, à la base, lorgnait énormément sur le Shadow, véritable star parmi les personnages de pulps et édité par Street & Smith. En clair, la société de Frank Munsey, qui publiait Double Detective, voulait elle aussi disposer de son clone du personnage. Le vrai Shadow, dans des conditions pleines de mystère, était revenu d’Orient en possession de pouvoirs qui tantôt étaient présentés comme une forme d’hypnotisme, tantôt comme de réelles aptitudes fantastiques. On notera au passage que ce flou entre hypnotisme et aptitude réelle à faire des miracles était aussi présent dans les premiers épisodes de Mandrake (qui lui aussi avait étudié dans une université mystique, le Collegium Magikos, planquée quelque part dans l’Himalaya).

Le « flou » avait pour but de ménager la chèvre et le chou, de justifier l’injustifiable : tant que les exploits des héros restaient dans le crédible on parlait de pouvoirs et si jamais les choses paraissaient trop énormes pour être acceptées dans l’état (ou, à défaut, pouvait heurter des familles très religieuses pour qui la seule « puissance » devait être divine), il suffisait de tout mettre sur le dos de l’hypnotisme. Dans le même ordre d’esprit, le Shadow portait ainsi une cape noire qui, dans certains romans, lui permettait de se fondre dans l’obscurité assez simplement tandis que dans d’autres on parlait d’une aptitude mystique à se rendre invisible. Suivant ce modèle, le personnage initié par Kendell Foster Crossen devait d’abord être nommé le Gray Lama (le « Lama Gris ») et porter une tunique sombre qui lui aurait permis de disparaître dans la nuit.

Officiellement, c’est après avoir fait des « tests de couverture » que les responsables de la revue décidèrent que le gris ne fonctionnait pas, décidant alors d’opter pour une autre couleur. Bien sûr cette explication peut sembler crédible pour la plupart des lecteurs puisqu’elle rappelle un autre incident du même genre : Pour sa première apparition, quelques années plus tard, le Hulk de Marvel était gris… mais le gris posait un problème de trame (tantôt trop clair, tantôt trop foncé) à l’imprimeur. Marvel décida donc de changer la couleur du monstre dans les épisodes suivants et il devint donc vert du jour au lendemain. Il serait tentant de penser que la mésaventure du Gray/Green Lama est la même…

Mais la vérité c’est que les couvertures peintes des pulps permettaient un éventail de teintes bien plus riches que celles des pages intérieures (en quadrichromie grossière) de la Marvel quelques années plus tard. Qui plus est beaucoup de héros de pulps (le Shadow, le Spider, Black Bat ou encore le Phantom Detective…) portaient des costumes sombres sur leurs couvertures sans le moindre problème. Il semble donc bien plus crédible de penser que chez Frank Munsey on s’aperçu qu’en gris le Lama ressemblait énormément à un Shadow qui aurait troqué son chapeau pour un capuchon. Une ressemblance trop marquée, qui n’aurait pas manqué de provoquer un procès… On oublia donc bien vite le Gray Lama, qui paru finalement sous la forme du Green Lama.

Sans doute que toute ressemblance avec un autre modèle, le Green Hornet (le Frelon Vert) n’est pas totalement accidentelle. Il n’y a pas que l’usage commun du vert. Là où le Frelon est accompagné de son fidèle Kato, Jethro Dumont revient donc aux USA avec un assistant/serviteur qui est en fait lui-même un lama, Tsarong. Et comme il serait sans doute difficile d’expliquer les pouvoirs de Jethro par une simple présence dans un monastère tibétain qui existe réellement (sinon tous les élèves en sortiraient avec les mêmes pouvoirs que le Green Lama), on rajoutera par la suite qu’une bonne partie des aptitudes du héros viennent d’une expérimentation sur les « sels radioactifs ». Car Jethro Dumont n’est pas qu’un mystique, c’est aussi une sorte de super-scientifique qui du coup échappe à toute classification… Ou possibilité de l’imiter. Néanmoins c’est bien une phrase bouddhiste, « Om mani padme hum« , qui sert de déclencheur à ses pouvoirs. Comme dans les romans du Shadow (et comme Moon Knight bien plus tard), le héros vert collectionnait les identités de rechange : Il était non seulement Jethro Dumont et le Green Lama mais il se faisait aussi passer à l’occasion pour l’aventurier Hugh Gilmore ou pour le Docteur Pali, un prêtre bouddhiste. Et, également comme le Shadow, il pouvait compter (sous sa forme littéraire en tout cas) sur tout un réseau d’agents et d’informateurs.

La plus pittoresque était une femme nommée « Magga » dont on ne connaissait pas grand chose. « Magga » étant un mot qui, dans le bouddhisme, désigne « le chemin du renoncement à la souffrance » on en déduira qu’elle devait être rattachée d’une manière ou d’une autre à l’enseignement (camarade de formation ? professeur ?) qu’avait reçu le Green Lama au Tibet. Parmi les personnages plus « urbains » du réseau du Lama, on comptait le Docteur Harrison Valco, l’ancien gangster Gary Brown (dont les liens avec la pègre étaient précieux), les acteurs Jean Farrell et Ken Clayton, un magicien nommé Harrin et la jolie Evangl Stewart, riche habitante de Greenwich Village, dont on pourrait croire qu’il s’agit du « Love Interest » de Jethro Dumont (à supposer que le « Love Interest » de la série ne soit pas plutôt Magga) finirait cependant par épouser Gary Brown.

Cependant un pastiche bien plus tardif (God of the Naked Unicorn, écrit en 1976 par Ova Hamlet [1]) donne à Evangl une importance particulière. Dans ce récit qui réunit plusieurs super-héros littéraires (Doc Savage, Tarzan, Sherlock Holmes, The Avenger…) au sein d’une même équipe, le PULP (Personnages Unis de la Ligue des Protecteurs), Jethro Dumont révèle qu’Evangl Stewart n’est qu’une identité parmi tant d’autres pour une seule et même femme « fondamentale » qui a tour à tour utilisé les noms de Jane Porter Clayborne (la Jane de Tarzan), de la princesse Dejah Thoris (la princesse martienne utilisée dans les romans d’Edgar Rice Burroughs liés à John carter) ou encore de Margo Lane (l’alliée du Shadow). Ce qui impliquerait qu’Evangl est polygame (ayant aussi bien épousé Tarzan que Gary Brown et quelques autres personnages) mais aussi le maillon qui unit tous les univers des héros de pulps.

Lancé comme héros littéraire en avril 1940, le Green Lama devint un personnage de comics dès décembre de la même année, étant accueilli dans les pages de Prize Comics (publié par Crestwood Publications) à partir du #7. Officiellement les histoires des comics étaient écrites par le même Richard Foster que celui des romans mais certains détails permettent d’en douter. Après tout, le monde des comics est cet univers merveilleux dans lequel Batman resta signé « Bob Kane » des années après que le co-créateur du justicier de Gotham ait cessé de s’en occuper (et sans qu’on ait jamais fait grand cas de Bill Finger, l’autre co-créateur de Bruce Wayne).

Dans le cas du Green Lama de Prize Comics il y a un changement d’angle qui fait qu’on peut douter que Kendell Foster Crossen ait été, au mieux, autre chose qu’un consultant. Bien que la version pulp n’ait jamais vraiment défini l’étendue des pouvoirs du Green Lama, les premiers épisodes de Prize le représentent surtout comme un bagarreur qui, en cas de besoin, passe une tunique verte de moine (avec des petite doublure blanches en fourrure au niveau des manches qui lui donnent un air de Père Noël vert). Par la suite il retrouve un peu certains de ses pouvoirs mais reste surtout de Tsarong, tandis que le reste de ses alliés ne font que très occasionnellement des apparitions. Ce Green Lama est plus terre à terre.

Par exemple dans Prize Comics #11 (1941), ayant remarqué quelque chose de louche dans un port où les bateaux sont supposés transporter des médicaments vers l’Angleterre, Jethro se déguise pour essayer de s’infiltrer dans un navire. En définitive, quand il veut s’y introduire comme Green Lama, il est obligé d’attendre que le bateau passe sous une corniche rocheuse pour y descendre le long d’une corde, à la force des poignets. Qui n’aurait pas lu les pulps consacrés au personnage serait convaincu, en voyant ces scènes, que le Green Lama n’était qu’un boxeur déguisé en moine. Par la suite la situation évoluerait et le héros reprendrait du galon, au fur et à mesure qu’il combattrait des menaces plus terribles que de simple marins véreux. Sa galerie d’adversaires finirait par inclure Hitler, un démon infernal nommé l’Harlequin ou encore Stopwatch, un élève renégat issu du même monastère que lui et utilisant ses pouvoirs contre le mal (ce qui handicape la théorie comme quoi Jethro aurait du une partie de sa puissance à des sels radioactifs). On verrait le Green Lama utiliser une force supérieure ou encore être capable de projeter des illusions quand il disait « Om mani padme hum« . Tout ça, cependant, manquait singulièrement de panache (qui plus est, les dessins n’étaient pas exceptionnels, même pour l’époque)…

Cependant – et c’est sans doute ce qui donne au Green Lama tout son potentiel – la chance du personnage était que ses pouvoirs étaient décrits de manière très sommaire. Disons que le catalogue n’avait pas de limite, ce qui fait que quiconque voulait adapter le héros pouvait lui donner une orientation très différente. Cependant le Green Lama des romans ne rencontrera pas le même succès que le Shadow. Les aventures littéraires de Jethro Dumont cessèrent en 1943 et, peu de temps après, sa version BD suivit le même chemin. Sans doute que les responsables de Prize Comics ne voyaient pas l’utilité d’adapter un personnage de romans dont les récits ne paraissaient plus. Le Green Lama semblait promis à l’oubli…

Un an plus tard, cependant, une nouvelle version allait voir le jour chez Spark Publications. Et cette fois, au lieu que le Green Lama ne soit qu’un énième occupant d’un titre anthologique, il aurait droit à sa propre série. Green Lama #1 fut donc publié en décembre 1944 et, dès la couverture, tout changeait, un peu comme si on était passé de Spider-Man à Ultimate Spider-Man. Jethro Dumont était toujours ce richissime surdoué qui avait été chercher les enseignements bouddhistes au Tibet mais il n’avait plus besoin de l’armada d’agents qu’il avait dans les pulps. Et il avait plus de superbe que dans la version Prize. Car dans cette version le Green Lama était tout simplement un héros surpuissant. Non seulement il connaissait la magie mais de plus il était invulnérable, il avait une force herculéenne et pouvait, de plus, voler ! Dans un combat il aurait facilement pu tenir tête à Superman ou, plus précisément, à Captain Marvel (Shazam).

Car l’arme secrète de cette version, outre de plus grands pouvoirs, était bien le dessinateur Mac Raboy, qui s’était fait connaître chez Fawcett Comics en dessinant avec élégance les exploits de Captain Marvel Jr., qu’il continuait d’ailleurs de produire en parallèle de ce qu’il faisait sur le Green Lama. Le style gracieux de Mac Raboy donne rétrospectivement l’impression que quelqu’un avait trouvé une machine à explorer le temps et s’était arrangé pour aller kidnapper un dessinateur du début du Silver Age (fin des années 50) et s’était débrouillé pour le ramener une décennie plus tôt. Quand on regarde les Captain Marvel Jr. ou les Green Lama de Mac Raboy, il y a une filiation évidente, naturelle, avec les premières aventures d’Hal Jordan (le deuxième Green Lantern) ou de Barry Allen (le Flash moderne).

Green Lama #1 commence par une scène qui s’est déroulée « quelques années plus tôt », alors que Jethro Dumont et Tsarong arrivaient aux USA au terme de dix ans d’études au Tibet. Alors que leur bateau entre au port, Jethro peine à maîtriser son enthousiasme. Cela fait des années qu’il attend « d’enseigner à l’Amérique les idées pacifiques du lamaïsme ». Ce qui est une distinction avec la plupart des autres héros qui avaient été chercher en Orient la base de leurs superpouvoirs. Des personnages comme le Shadow s’étaient servis de cultures étrangères pour expliquer l’origine de leurs aptitudes peu communes mais ne s’intéressaient guère à la religion locale. Avec un personnage qui se défini comme le Lama Vert et qui est donc, à un certain niveau, une sorte de « super prêtre », la logique est toute autre. Jethro est un bouddhiste convaincu (il est sans doute le premier super-héros à véritablement représenter cette religion, même si bien souvent il le fera de manière maladroite à cause des recherches approximatives des auteurs). Qui plus arriver en Amérique en insistant sur l’idée d’enseigner la Paix a quelque chose de fort dans une histoire publiée en 1944, alors que le pays est encore en guerre.

Les intentions purement pacifistes de Jethro vont cependant être de courte durée. Alors qu’ils descendent sur le quai, les deux hommes sont témoins d’une fusillade. Des gangsters déboulent en voiture et abattent devant eux quelqu’un qui descendait du même bateau et qui était visiblement un rival. Jethro ne verse pas vraiment de larme sur l’homme abattu (qui était sans doute aussi véreux que ses assassins) mais s’émeut qu’une balle perdu ait touché mortellement une petite fille : «  Quelle sorte d’hommes sont ceux qui se font la guerre au mépris des enfants ! ». Le jour suivant, rentré chez lui, Jethro découvre dans le journal que les assassins de la petite fille courent toujours : « Peut-être avais-je tort en pensant que je pourrais répandre la lumière du lamaïsme ici. Peut-être que je pourrais utiliser mes pouvoirs pour combattre des hommes comme ceux qui ont tué cet enfant… Pour livrer une guerre au crime ! ». Est-ce bien pacifiste de parler ainsi ? Qu’importe, le serviteur Tsarong l’encourage : « Combattre le mal, c’est servir le bien, Tulku ». Tulku est en quelque sorte le « grade » que donne Tsarong à son compagnon, c’est un terme qu’on utilise pour désigner la réincarnation d’un grand maître. Et il est martelé dans la carrière du Green Lama, établissant ainsi que Jethro est la réincarnation d’un maître bouddhiste qui a déjà connu d’autres vies.

Voyant que son idée est validée par Tsarong, Jethro s’exclame « C’est ça ! Je ne les combattrais pas avec leurs propres armes ! Mais nous allons leur montrer les pouvoirs de ton pays ! ». Et aussitôt il s’exclame « Om mani padme hum » qui, dans cette version, joue un peu le même rôle que le cri « Shazam » pour Captain Marvel mais selon un rituel légèrement différent.

Quand Jethro Dumont crie sa phrase, il faut d’abord attendre que de l’autre côté du globe, dans un temple tibétain, on lui réponde (la phrase de réponse étant écrite dans des caractères non-occidentaux et ma connaissance du tibétain étant inexistante, j’ignore s’il s’agit de la même phrase écrite en tibétain ou d’un délire du lettreur). La personne qui prononce la réponse n’est jamais vue. Elle reste à l’intérieur du temple. Mais c’est cette réponse qui déclenche la transformation de Jethro en Green Lama, avec un costume sensiblement différent de ce qu’on avait pu voir auparavant sur les couvertures des pulps ou dans Prize Comics. Au lieu d’une robe de moine, le Green Lama porte ici quelque chose qui s’approche beaucoup plus du folklore des super-héros, avec des vêtements collants au corps et une cape.

La véritable première mission de ce Green Lama commence dans la scène suivante quand « peu de temps après l’arrivée de Jethro en Amérique » il est en train de lire un autre journal qui parle d’étranges disparitions de criminels. Le héros décide alors d’enquêter mais commence par rendre visite à un ami qui est visiblement haut placé dans la hiérarchie de la police (en lui parlant, Jethro fait référence aux agents que l’homme a sous ses ordres). Bien que cet ami ne soit pas identifié au début de l’histoire, c’est John Caraway, un policier qui aidait le Green Lama dans les romans d’origine. L’homme explique alors le principe de ces disparitions : à chaque fois qu’un suspect est libéré sous caution, il disparaît sans laisser de trace. Et ses services ont l’impression qu’une seule personne est derrière tout ça. On aurait envie de lui dire, à Caraway, que si c’est vraiment le cas il suffit d’arrêter de libérer sous caution certains cas sensibles, ce qui mettrait fin au trafic. Mais Jethro lui fait alors part de son plan. Il y a sans doute une organisation criminelle qui s’arrange pour que ses membres disparaissent et échappent ainsi à la Justice. Et si une organisation de ce type existe, elle connaît sans doute tous les policiers. Mais pas Jethro ! Il se propose alors de se faire arrêter afin d’infiltrer l’organisation. Et, de manière assez ahurissante, le policier accepte ce plan : mettre le sort de son enquête entre les mains d’un seul civil !

Le lendemain, Jethro, pourvu d’une fausse moustache (et sans doute d’une identité de rechange non précisée) s’arrange pour se faire arrêter pour vol et passe devant le tribunal. On lui accorde alors la liberté sous caution (visiblement le juge ne lit pas les journaux et ne réalise pas que cela revient à jamais revoir le suspect). Mais un homme se précipite alors pour payer cette caution. Jethro remercie alors son bienfaiteur en lui expliquant qu’il ne comprend pas. Et l’autre s’identifie comme quelqu’un « qui n’aime pas voir les gens avoir des problèmes avec les flics ». On lui donne alors une adresse à laquelle se rendre, où on lui donnera un « nouveau départ dans la vie ». De fil en aiguille on l’emmène dans un hors-bord, qui prend lui-même le large en direction d’un bateau. Le pilote du hors-bord explique : « C’est l’idée du chef ! Nous faisons libérer tous les gars qui ont des problèmes et nous les amenons là ! Nous sommes en train de constituer notre propre flotte… Une marine du crime ! ».

Toute une flotte ? En montant à l’échelle qui le mène vers le bateau principal, Jethro, assez humble, se demande s’il n’a pas trouvé un complot plus gros que ce qu’il peut gérer. Et sans doute est-il tellement plongé dans ses pensées qu’il glisse et tombe à l’eau. Et là, c’est le drame… Le maquillage et les postiches utilisés par le héros ne résistent pas à l’eau. Les comploteurs, en regardant l’homme tombé à la mer, s’aperçoivent sans peine qu’il s’agit du célèbre Jethro Dumont, bien connu pour être ami des services de police ! Aussitôt le héros prononce sa phrase magique, « Om mani padme hum », tandis que du lointain Tibet on lui donne la réponse attendu. Le Green Lama émerge des eaux (et les gangsters ont donc tout le loisir de penser que Dumont a sombré juste avant l’arrivée du super-héros). Mais plutôt que s’attaquer directement au gang, le Green Lama fait mine d’être pris au piège dans un filet. Se disant que finalement ces super-héros ne sont pas si « durs à cuire » qu’on veut bien  le dire, les marins emmènent le héros empêtré jusqu’à leur chef.

Le dit chef décide alors de faire les choses dans les règles, avec une pointe d’humour : « Nous allons lui faire un procès comme ennemi du crime ! Nous ne voudrions pas que les gens pensent que nous ne suivons pas les lois ! ». Très vite une cour de fortune est installée et on déclare ouvert le procès de « la Pègre contre le Green Lama ». Et un faux procureur vient alors accuser le héros d’être une menace pour la mafia. Mais le procureur du crime est une vieille connaissance pour le Green Lama, qui s’exclame : « Attendez ! Vous êtes l’homme qui a tiré sur une fillette sur le port, l’autre jour ! ». Et le gangster assume « Et alors ? Cette gamine n’aurait pas du se trouver dans le passage ! Votre Honneur, nous planifions de fédérer les criminels de l’Amérique et cet homme voudrait nous arrêter ! C’est l’évidence ! ». Il y a aussi un semblant d’avocat de la Défense mais son plaidoyer n’est qu’une pantomime : il ne fait que réclamer la pitié pour le héros, tandis que le reste du gang est hilare. Sans surprise le Green Lama est condamné à mort et le chef, qui servait de juge, s’auto proclame également le bourreau, impatient de tuer un super-héros…

Seulement le gang n’est pas au courant de l’étendue des pouvoirs du Green Lama. La balle qu’on lui destinait rebondit sur sa peau ! Le faux procureur tente alors de lui donner un coup de couteau puis de hache mais à chaque fois les armes se cassent. Le héros est invulnérable et les criminels n’ont aucune chance de le tuer. Pire pour eux : le Lama décide que la comédie a assez duré. Il brise lui-même ses chaînes et leur échappe. Il peut alors commencer à rosser tout le gang. Sur le pont du bateau, les criminels ont alors l’idée de se servir d’un canon qui sert à couler les sous-marins. Mais là aussi les munitions rebondissent. Même un tir de ce calibre ne peut rien contre le Green Lama !

Mais les bandits étaient tellement sur de leur coup qu’ils ne sont pas restés pour vérifier que le héros était mort. Ils décident juste de déplacer le bateau pour être certains qu’un autre curieux ne viendra pas les ennuyer. Sauf que malgré les moteurs le bateau ne prend pas la route indiquée. Pire ! Il est en train de se diriger vers New York (autrement dit vers les forces de police !). Après s’être demandés s’ils sont victimes d’une sorte de vague ou d’un monstre marin, ils découvrent que c’est encore le Green Lama. Passé derrière le navire, il est assez fort pour nager vers le rivage tout en poussant devant lui le bateau des gangsters. Après avoir livré toute la bande à des policiers, il ne reste plus au Green Lama qu’à dire à nouveau « Om mani padme hum » et redevenir le simple Jethro Dumont, qui va alors expliquer à John Caraway qu’il était tombé à l’eau et que le Green Lama l’a sauvé de la noyade après avoir capturé le gang, ce qui permet de détourner les soupçons du policier, lequel trouvait bizarre que le Green Lama apparaisse juste après que Dumont se soit porté volontaire…

On le voit, cette version du Green Lama cumule des aspects du pulp tout en cultivant des rapprochements avec Superman. Il croisera aussi quelques super-villains qui auraient totalement leur place dans un comic-book de chez DC comme… le Toymaster. Et il se trouve, peut-être pas par hasard, que Superman disposait d’un adversaire nommé le Toymaster ! Et, comme Superman, le Green Lama traverserait le monde pour aller terroriser Hirohito… Cela dit cette idée de lorgner sur la production de DC Comics était déjà présente dès le pulp d’origine. Il avait suffit qu’apparaisse un certain Joker dans Batman #1 (printemps 1940) pour que le Green Lama des romans se lance en octobre 1940 dans « l’affaire du Clown qui riait » ! Mais assurément la version dessinée par Mac Raboy surpassait en qualité la plus grande partie de ce qui pouvait se faire chez DC. Ce qui pourtant ne lui assurerait pas forcément une longévité exemplaire. Alors que la version de Prize Comics était apparu dans presque une trentaine de numéros, celle de Spark Publications ne survivrait que 8 numéros, s’arrêtant en mars 1946. Dans les excellents volumes des « Archives » (sur le même modèle que les « archives editions » de DC) que Dark Horse a consacré au Green Lama ces dernières années, une préface de Chuck Rozanski théorise de manière très intéressante que la fin de la guerre (et donc la fin du rationnement de papier) a été un cadeau empoisonné pour l’édition, facilitant l’apparition de produits de moindre qualité et noyant les séries existantes sous une pluie de concurrence. Des éditeurs comme Spark Publications ne pouvaient pas lutter. Le Green Lama s’arrêta donc… alors que l’ironie veut que les ayant-droits n’avaient pas renoncé à le « placer ». En 1949 il serait la vedette d’un court feuilleton radio. Et à ce moment-là il ne restait plus personne intéressé par l’idée de le ramener sous la forme d’un comic-book. En dehors de rares réimpressions, Jethro Dumont resterait près de vingt ans aux oubliettes…

Plusieurs décennies plus tard, les ayant-droits avaient disparu et le personnage était tombé dans un certain « domaine public »… Ce qui n’est pas techniquement vrai : Normalement le droit s’exerce encore pour une longue période même quand l’auteur a disparu ou s’il a « oublié » de renouveler le copyright. Mais faute d’un ayant-droit qui fasse valoir sa propriété sur le personnage (et en particulier sur les différentes versions des comics, légèrement différentes de celle des livres), le Green Lama est devenu un personnage que de nombreux éditeurs ont alors utilisé. Chez AC Comics, le Green Lama de Spark a refait surface comme personnage secondaire de la série Femforce et allié du groupe Sentinels of Justice. Mais AC a également publié une autre version, qui se déroule dans un univers différent, dans lequel le petit-fils actuel de Jethro Dumont découvre qu’il est la réincarnation de son grand-père et qu’il possède, du coup, les mêmes pouvoirs que lui. Du coup il devient un nouveau Green Lama.

Plus connue est la version du Green Lama utilisé comme l’un des personnages principaux dans Project Superpowers, chez Dynamite (et récemment traduit en France, à la différence de la plupart des BD évoquées dans cet article). Là, Jethro Dumont dispose de pouvoirs bien moins semblables à ceux de Superman ou du Shadow. Alex Ross et Jim Krueger ont profité du flou sur la limite de ses pouvoirs pour en faire un héros en harmonie avec la nature et qui commande en particulier au monde végétal (après tout il est le Lama VERT).

Moonstone Publications utilise également une autre version du Green Lama (plus proche de celle des pulps) dans sa gamme « Return of the Originals ». On peut également apercevoir le Green Lama dans certains projets liés au Golden Age chez Image Comics (Fantastic Comics #24/The Next Issue Project par exemple). Et plusieurs micro-éditeurs ont annoncés d’autres projets du même genre. Des labels littéraires se sont engouffrés dans la presse soit pour réimprimer les pulps originels soit pour publier des suites inégales…

Tout le monde (ou presque) a donc son équivalent du Green Lama, toujours avec une petite variante qui le personnalise pour chaque nouvel éditeur. Tout le monde sauf DC Comics (qui n’en aurait guère besoin puisque finalement ils ont, eux, le vrai Superman et le Spectre, qui joue aussi sur certains ressorts communs avec Jethro Dumont). A ce stade vous pourriez peut-être vous étonner que j’évoque DC mais pas son concurrent majeur du moment, à savoir Marvel. C’est que ce dernier utilise lui aussi une variante du Green Lama, bien que je n’ai pas vraiment vu les différents chroniqueurs du genre le remarquer. Dans la série Immortal Iron Fist, on voit apparaître à partir de 2007 un vieux héros nomme le Prince of Orphans (le Prince des Orphelins) vêtu d’une tunique verte familière. Actif depuis le Golden Age, ce guerrier aux vastes pouvoirs a pour nom civil John Aman, ce qui était à la base l’identité d’un héros du Golden Age nommé Amazing Man (et parfois surnommé The Green Mist ou The Green Flame). Roy Thomas, le co-créateur d’Iron Fist, a régulièrement reconnu s’être inspiré d’Amazing Man pour inventer l’origine d’Iron Fist. Et comme Amazing Man est depuis longtemps tombé dans le domaine public, révéler que John Aman existe dans le même univers qu’Iron Fist et est lié aux mêmes cités célestes que lui n’est donc qu’un juste retour des choses. Sauf que le John Aman « historique » qu’on voyait dans les comics du Golden Age n’a jamais utilisé la robe verte caractéristique que le Prince of Orphans porte chez Marvel.

En fait le Prince of Orphans n’est pas qu’un simple retour d’Amazing Man sous un nom différent (bien qu’il ne soit pas faux de dire que le Prince EST Amazing Man). C’est aussi une fusion entre Amazing Man et le Green Lama. A plus forte raison parce que leurs deux histoires sont assez compatibles. Tous les deux sont partis au Tibet après la mort de leurs parents et y ont trouvé des enseignements mystiques qui leur ont donné des pouvoirs fabuleux. A partir du moment où il est établi dans les romans que Jethro Dumont utilisait une litanie d’identités de rechange et que de plus les pouvoirs du Green Lama n’ont jamais été totalement délimité, il n’est pas incohérent de penser que John Aman et Jethro Dumont sont un seul et même personnage. D’autant que le Green Lama a été introduit chez Marvel bien avant ça (en 1971) et par Roy Thomas lui-même. Dans Avengers vol.1 #92, pendant la guerre entre deux races extra-terrestres, les Kree et les Skrulls, le jeune Rick Jones songe à des héros disparus du Golden Age dont il lisait les aventures quand il était gosse. Parmi ces personnages, il y le Green Lama (dans son costume de la période Spark). L’idée première de Thomas était que plus tard Rick Jones, pourvu temporairement de pouvoir sur la réalité, matérialiserait tous ces héros pour arrêter venir en renfort aux Vengeur et arrêter net la guerre Kree/Skrull.

Après cette première apparition marvellienne du Green Lama dans Avengers #92, cependant, l’éditeur se ravisa et décida qu’il valait sans doute mieux utiliser des personnages « maison » du Golden Age tels que la Vision du Golden Age, le Fin ou le Blazing Skull. Il n’est pas très difficile de deviner que la Vision, avec son costume vert, a remplacé le Lama. Ce qui est pour le moins ironique car dans une des différentes origines de Vision pendant les années 40, il était supposé être la réincarnation d’un… Lama ! Mais la case initiale d’Avengers #92 subsiste et démontre que Rick Jones connaissait l’existence du Lama Vert au pire comme un personnage fictif de BD, au mieux comme un vrai héros dont il aurait lu les exploits en version BD. Sachant que dans les personnages qu’il a ensuite matérialisé il y avait le Captain America du Golden Age (dont la validité n’est plus à prouver à l’intérieur de l’univers Marvel), l’idée que le Green Lama auquel Rick pense dans Avengers #92 est « réel » n’a rien d’incohérent… D’ailleurs Rick lui-même souligne que certains de ces personnages ont été « réels ». Et vient ainsi cimenter la présence d’un Jethro Dumont (ou « John Aman ») dans l’univers Marvel bien avant Immortal Iron Fist ! De là à penser que le prêtre tibétain, toujours resté caché (qui répondait à chaque « Om mani padme hum » du Green Lama de Spark) n’était autre que le vieux sage qui a par ailleurs formé le Doctor Droom et le Baron Mordo, c’est-à-dire l’Ancien, le mentor de Doctor Strange, il n’y a qu’un pas !

[Xavier Fournier]

[1] « God of the Naked Unicorn » a été traduit en français sous le titre « Le Dieu à la Licorne Nue » dans Univers #11, en 1977, chez J’ai Lu.