[FRENCH] Tout lecteur de comics rêve de combos de cette envergure : une belle thématique SF susceptible de nous transporter vers les étoiles ; un scénariste connu et reconnu pour sa finesse et sa capacité à dire les choses qui fâchent, en la personne de Warren Ellis (« The Authority », « Gen 13 », « Stormwatch », « Ultimate Galactus ») ; enfin, un dessinateur, Chris Sprouse, qui remporta deux Eisners en illustrant les aventures de « Tom Strong ». Le cocktail, lancé en 2004 sous la forme d’une mini-série en six épisodes (Wildstorm), pouvait même se prévaloir d’être mise en valeur par de superbes couverture de Michael Golden (« Micronauts »). Edité en VF en avril dernier, la parution de ce TPB est donc l’occasion de revenir sur ce récit qui a tout pour être dévorant et dévoré.

20 000 aïeux sous les mers

L’orbite d’Europe, une des lunes de Jupiter, dans un futur distant d’une centaine d’années. L’inspecteur en désarmement des Nations-unies Nathan Kane est envoyé en mission sur la station scientifique de Port-Froid après la découverte de milliers de sarcophages technologiquement très évolués sous l’épaisse couche de glace qui recouvre les océans d’Europe. Après avoir échappé de peu à un guet-apens, Kane comprendra vite que des mains moins bien intentionnées ont pour dessein de tirer profit de ces énigmatiques cocons…

De l’instinct de mort dans le génome humain

A l’image de la disparition de l’Atlantide et du mythe de Babylone, Warren Ellis nous propose de revenir aux origines d’une humanité capable de trop de violence. Aux confins du système solaire, le solide Nathan Kane découvre ainsi les derniers vestiges d’une civilisation suicidaire, d’une culture qui doit nous en apprendre plus sur nos propres turpitudes terrestres… tout en restant dans le registre du comic-book riche en testostérone. C’est sans doute là un choix délibéré du scénariste britannique, mais ce grand écart semble, dès le départ, à l’origine d’une attente difficile à satisfaire pour le lecteur désireux d’y trouver des moments contemplatifs. Entre « Mass Effect » et « Gattaca », entre le feu trop évident des balles et la glace mystérieuse qui masque les abysses d’Europe, le scénario tente d’aborder un nombre important des problématiques traitées depuis longtemps par la littérature de science-fiction, sans toutefois prendre le temps de s’arrêter sur aucune d’entre elles.

Et pour ce qui concerne le « nemesis » en présence, sans même qu’on le tienne par la main, le lecteur ne tardera à faire l’association avec le leader mondial de l’Operating System… Warren Ellis nous offre donc une trame assez hétéroclite, riche en bonnes idées certes, mais qui doit aussi composer avec des détours moins heureux ou mal amenés.

A l’inverse, le dessin de Chris Sprouse – notamment popularisé pour son travail aux côtés d’Alan Moore sur les séries « Supreme » et « Tom Strong » (Awesome et ABC) – s’avère d’une grande qualité et d’une constance tout à fait bienvenue. La mise en scène des passages sur Europe et notamment les phases à bord des « disques de descente » sont remarquablement illustrées.

Un blockbuster qui reste en surface ?

Sur la base des auteurs réunis pour conduire cette aventure, la promesse faite aux lecteurs était belle. Mais au terme de ces 6 épisodes, on doit bien se résigner à admettre que c’est le sentiment de déception qui prévaut. Paradoxe, il est tout aussi difficile de reprocher quoi que ce soit à la manière dont le scénario se déploie, avec un rythme et une ambition « spatiale » des plus agréables. Rien non plus à reprocher à Chris Sprouse, dont la maîtrise graphique est une nouvelle fois éclatante… En vérité, la gêne vient peut-être du sentiment de rester en orbite au-dessus du sujet, tout comme ces personnages débordants d’énergie, mais finalement assez peu présent sur Europe, et qui doivent souvent se contenter d’analyser leurs relevés depuis leur station aseptisée.

On hésitera donc entre deux interprétations : ou ces épisodes sont trop peu denses, ou, au contraire, il aurait fallu envisager une mini-série en 12 épisodes pour prendre le temps de nourrir un background plus épais autour de ce futur proche. Soyons mesuré aussi, Warren Ellis signe une copie tout à fait propre. Un peu trop, toutefois, surtout lorsqu’on connaît le registre habituellement bien plus cynique de cet auteur. Cette prévisibilité et ce message assez convenu sont assez inattendus de la part d’Ellis. Une comparaison vient alors à l’esprit : que n’aurait-on pas entendu si ce scénario avait servi de script à un film de James Cameron ! – il semblerait du reste qu’une adaptation au cinéma soit en cours de gestation avec les producteurs Gianni Nunnari (« 300 », « Seven », « Shutter Island ») et Nick Wechsler (« The Road », « The Fountain ») aux commandes.

Parce qu’elle est aussi « polishée » que le pont du Tantive IV, parce qu’elle reste très plaisante à « consommer », cette science-fiction mérite donc d’être lue. En revanche, pour la mise en abîme et la capacité à interroger le lecteur, ces thématiques et ce cadre pourtant propices auraient mérité plus de mots et probablement plus de pages.

[Nicolas Lambret]

« Océan », par Warren Ellis (scénario) et Chris Sprouse (dessin), Editions Panini Comics, Coll. 100% Wildstorm, avril 2010, 150 p.