Oldies But Goodies: Doctor Strange #81 (Fev. 1987)[FRENCH] Docteur Strange est le Sorcier Suprême de la Terre. Ou en tout cas, sauf mauvais coup du Baron Mordo ou de quelques autres, il l’a été le plus souvent ces dernières décennies. Mais la question se pose: n’y aurait-il pas « ailleurs », dans d’autres mondes, d’autres sorciers de taille à se mesurer à Doctor Strange, voir à le dépasser. C’est ce qui se passait dans ce dernier épisode de Doctor Strange vol.2, où le héros devait traverser l’univers pour affronter un ennemi qui lui avait pris tout ce qui lui était cher.

La série Doctor Strange touchait à sa fin. Mais dans les derniers mois le scénariste Peter B. Gillis s’était cependant lancé dans une aventure sur le long terme. Quelqu’un en avait après les possessions et les talismans de Stephen Strange. Il n’était pas à la fête le Stephen. Déjà tout ca lui arrivait alors que depuis quelques temps il s’était séparé de son épouse et disciple, Clea, retournée diriger sa dimension. Et même son fameux manteau de lévitation avait souffert. Au point que Strange avait du le laisser à une sorte de tisseur mystique spécialisé dans ce genre de tâche. Dans Doctor Strange #79, le sorcier extra-terrestre Urthona (imaginez une créature à mi-chemin entre une entité lovecraftienne et un Predator) avait même poussé les choses plus loin en s’emparant de la maison de Strange à Greenwich Village. Par s’emparer, il ne faut pas croire que cet adversaire avait joué les squatters et fermé la porte derrière lui, non. Urthona avait envoyé ses guerriers (une race de colosses barbares faisant dans les 2 mètres et demi) *prendre* la maison et la téléporter sur le monde d’origine d’Urthona.

oldiesdocstrange2La logique d’Urthona était simple: ces accessoires ayant appartenu au Sorcier Suprême précédent (Docteur Strange), il était temps qu’ils appartiennent au nouveau détenteur de ce titre (à savoir lui, en tout cas selon ses propres dires). Et l’édifice avait disparu, comme aspiré par le ciel, devant un Stephen Strange médusé. A plus forte raison parce qu’à l’intérieur de la maison se trouvaient ses amis: son domestique Wong et la jeune médium Topaz (longtemps connue des lecteurs de la série Werewolf By Night). Et pour rajouter au désordre ambiant, Strange avait été blessé mortellement pendant l’attaque. Son corps était dans le coma et son « être astral », bien connu des lecteurs de la série, ne pouvait agir qu’en possédant le corps de quelqu’un d’autre. Strange était donc privé de ses talismans, de son manteau de lévitation, de sa maison, de ses amis et – dans une certaine mesure – de son titre de maître incontesté des arts occultes. Et, après que son corps physique ait failli flancher pour de bon et que Strange ait, sur le plan psychique, dirigé l’opération qui allait le sauver, Doctor Strange #80 s’était achevé sur l’arrivé d’un monstre poilu vu à contrejour, qui voulait voir le sorcier sans perdre de temps…

Le bon Docteur n’était vraiment pas dans une période de chance. Mais, entendons-nous bien, cette mauvaise passe du personnage était inversement proportionnelle à la qualité de la série. Peter B. Gillis ne ménageait pas son héros et savait lui trouver des épreuves de taille. Au dessin, on trouvait Chris Warner (par la suite habitué des adaptations de Terminator chez Dark Horse) un artiste qui n’a pas vraiment eu la reconnaissance qu’il méritait. La prise d’assaut de la maison de Strange (dans le #79) et en général les moments se déroulant sur le monde d’Urthona donnaient naissance à des scènes fortes. Hélas, en termes de ventes la série était sur le déclin depuis des années et ne survivait plus que sur un rythme bimestriel. Ce qui en soi-même est déjà une injustice : qu’un personnage aussi marquant (co-créé par Stan Lee et Steve Ditko et occupant une place unique dans l’univers Marvel) n’ait pas son propre mensuel, c’était un tort. Mais pire, bientôt les ventes arrivèrent à un moment où l’existence même de la série n’était plus tenable. Marvel arrêterait les frais au #81 et tenterait un relaunch (lui aussi malchanceux) sous le titre Strange Tales, en couplant Doctor Strange avec un autre concept en détresse, Cloak & Dagger. Mais pour en revenir à Doctor Strange #81, Peter Gillis n’avait donc plus qu’un épisode pour résoudre sa saga confrontant Docteur Strange à un sorcier interplanétaire. Et dès les premières pages, cela se sent…

L'étrange scène d'ouverture, avec dans l'arrière-plan un monstre vert portant la cape de Docteur Strange.Car à la fin de Doctor Strange #80, Gillis avait terminé sur le corps de Stephen sauvé mais dans un état stationnaire (et toujours techniquement inconscient). L’esprit du héros flottait dans l’air, suivant son assistante administrative, mademoiselle Wolfe. Et c’est là qu’était arrivé le monstre réclamant Strange. Point. Fin du #80. Deux mois plus tard, quand l’histoire se poursuit, elle a grandement évolué. Le corps de Stephen flotte dans un grand tube, placé à bord d’une soucoupe volante d’origine… Skrull et pilotée par le monstre aperçu au terme de l’épisode précédent. Le vaisseau file dans l’espace et il est alors manifeste que les lecteurs se sont pas « up to date » en ce qui concerne la tournure des événements. Le monstre en question, qu’on ne voyait pas de manière distincte auparavant, est un grand monstre vert et poilu avec une tête cornue, proche de celle d’un taureau (j’aurais été curieux de voir une rencontre entre Rintrah et Bova, la femme-vache qui a élevé la Sorcière Rouge et Vif-Argent)… En fait il s’agit de Rintrah, l’apprenti d’Enitharmon le Tisseur, le mage auquel Stephen avait donné son marteau à réparer. Et d’ailleurs Rintrah porte le très reconnaissable manteau de lévitation. Quand on l’a vu à la fin de l’épisode précédent, il venait tout simplement livrer le manteau/cape à son propriétaire, ignorant les événements récents dans la vie de Docteur Strange. Mais cette arrivée inopinée a donné une idée à Strange. Rintrah a un corps solide et est de plus déjà le disciple d’un mystique puissant. Il peut supporter d’abriter l’être astral de Stephen pendant une plus longue durée que ses amis humains. Rintrah, à la personnalité serviable, accepte de devenir « l’outil » physique de Strange. Il leur manquait encore un moyen de locomotion. Rintrah, mentalement couplé avec Strange, s’est ensuite rendu au QG des Fantastic Four pour en emprunter un à Reed Richards, alias Mister Fantastic. D’abord surpris par l’apparition d’un taureau humanoïde vert (on le comprendra), le leader des Fantastiques s’est laissé convaincre de leur prêter une soucoupe skrull. Rintrah et l’esprit de Strange ont ensuite récupéré le corps de Stephen (avec l’espoir de réunir l’âme et la dépouille une fois l’adversaire battu) et ils sont en route pour le monde d’Urthona.

oldiesdocstrange4Pendant ce temps l’autre sorcier n’a pas ménagé sa peine. Il a absorbé le pouvoir mystique de tous les talismans qu’il a pu trouver dans la maison de Strange. Autant dire qu’il est gonflé à bloc. Il sait bien que d’une manière ou d’une autre Stephen viendra l’attaquer mais il s’en moque. Wong et Topaz sont enchainés à de grands piliers et Urthona, lui, est au sommet de sa puissance. On ne peut pas en dire autant de Topaz. Ces derniers mois son existence n’a été que partielle, il lui manquait une partie de son âme, emprisonnée dans une fiole qui fait partie des talismans dont Urthona s’est emparé. Tant qu’elle est piégée, Topaz ne peut être réunifiée et elle dépérit…

oldiesdocstrange5Mais Urthona sent l’approche de Strange et, à partir de l’endroit où il se trouve, arrive à frapper la soucoupe alors qu’elle approche de l’atmosphère de la planète. L’idée d’Urthona est d’attirer le vaisseau à lui. Mais Doctor Strange est loin d’être contre: il sait que jusqu’ici il a pêché par excès de confiance ou que tout au moins il n’a pas pris la vraie mesure de son adversaire. Plutôt que de rester là à prendre des coups dans l’espace, il pousse la soucoupe à fond afin de porter le combat vers son ennemi. Et effectivement Strange et Rintrah arrivent à atteindre la surface de ce monde étranger. Ils ne sont pourtant pas tirés d’affaire pour autant. La différence majeure entre eux et Urthona, c’est que ce dernier n’est pas seulement un sorcier. C’est aussi le maître d’une race de colosses sauvages, qui s’attaquent à la soucoupe. Mais Rintrah, possédé par Strange, arrive à les repousser.

Le combat opposant Strange (enfin Rintrah) à Urthona peut alors commencer. L’extraterrestre déchante dans un premier temps quand il constate que même privé de son corps ou de ses talismans Strange offre encore une belle résistance. Pour faire diversion, Urthona utilise ses pouvoirs pour frapper durement Wong, retenu prisonnier non loin de là. L’effet de surprise est total et Stephen marque un temps d’arrêt, portant forcément attention à son domestique et ami. Urthona utilise ce temps en invoquant les esprits des vampires retenus prisonniers à l’intérieur du Darkhold, un livre mystique qui fait partie des objets arrachés à Strange. Rintrah se retrouve immédiatement encerclé par des chauves-souris fantomatiques. Rintrah crie à l’aide mais Strange est obsédé par le sort de Wong. Le monstre bovin a alors une idée. Plutôt que de cohabiter avec Stephen Strange, il lui abandonne totalement son enveloppe. Surpris, Stephen est obligé de se concentrer à nouveau sur la bataille. Pendant ce temps l’esprit de Rintrah a volé vers la soucoupe où, par un juste retour des choses, il entre dans le corps physique de Strange. Certes, le corps originel de Stephen n’est pas en état de subir une bataille mystique mais Rintrah a autre chose en tête. Avec le combat en cours, la soucoupe n’est plus surveillée et sous cette forme humaine Rintrah arrive à descendre vers l’endroit où les amis de Strange sont retenus prisonniers. Arrivé là bas, Topaz le prend fort logiquement pour Strange et lui demande, au lieu de perdre du temps à la détacher, de la réunir avec son âme, prisonnière de la fiole.

Stephen Strange utilisant le corps de RintrahTrop tard, Urthona s’est rendu compte de ce qui se passe derrière lui. Il s’apprête à incinérer Wong, Topaz et celui qui vient à leur aide. Stephen, toujours dans le corps de Rintrah, doit alors faire appel à toute sa force pour lancer un coup décisif qui frappe Urthona au moment où celui-ci lance une rafale meurtrière. Du coup personne ne meurt (mais peu s’en faut). Rintrah, toujours sous sa forme humaine, a eu le temps de s’emparer de la fiole et de la balancer sur Topaz qui émerge… transformée. Elle est de nouveau entière et possède elle-même des pouvoirs mystiques auxquels elle n’avait plus accès. Mais ce n’est guère qu’une diversion. Elle n’est pas de taille à s’attaquer à Urthona, qui de toute façon possède une véritable réserve de talismans. Dans ces conditions il semble imbattable. Alors Stephen prend sa décision. Plutôt que de s’attaquer à l’extra-terrestre, il détruit tous les accessoires mystiques qui venaient de sa maison. Urthona ne peut plus détourner leur puissance et garde le seul Darkhold (qu’il tenait en main au moment de l’attaque). Mais sa base de pouvoir vient d’être décimée. Urthona est sidéré: les talismans enfermaient plusieurs entités malfaisantes. Les deux sorciers se retrouvent d’égal à égal désormais. Et ce n’est apparemment pas le genre de statistiques qu’aime Urthona. Bien vite il se téléporte loin, laissant Stephen Strange et ses amis soigner leurs plaies.

Urthona s'enfuie... mais reste prêt à attaquer un autre jour.Et s’en était fini de la série Doctor Strange des années 70/80. Par la suite Rintrah deviendra le disciple attitré de Doctor Strange. Ce dernier, lui, payera cher le fait d’avoir détruit tant de symboles de pouvoirs. Les puissances occultes lui en voudront longtemps pour cela (encore que plus tard Marvel expliquera que les talismans ont été téléportés, pas détruits). Mais cette saga avait surtout eu l’avantage de construire un adversaire de taille, qui pouvait aussi bien intervenir dans les aventures mystiques que dans le contexte de la science-fiction (du genre à se frotter à un Thanos). Urthona avait le potentiel d’être un adversaire d’envergure dans l’univers Marvel. D’autant que les sorciers extra-terrestres sont rarement mentionnés ou que, quand ils le sont (comme dans certains aspects de Secret Invasion), c’est pour s’enfermer dans un charabia peu charismatique. Hélas Peter Gillis avait associé le sort d’Urthona à celui du Darkhold, ouvrage maléfique qui, dans une aventure précédente de Docteur Strange, avait capturé tous les vampires de la Terre. Ce qui faisait qu’à l’époque aucun scénariste ne pouvait plus utiliser le moindre vampire dans un récit. Il fut décidé quelques années plus tard d’en finir avec cette interdiction de fait. Le Darkhold fut ramené sans ménagement sur Terre pour réinstaurer les vampires et Urthona, dans l’histoire, passa pour un mystique finalement pas si puissant que ça.  On ne revit finalement Urthona que dans deux épisodes de la série Doctor Strange des années 90 (Doctor Strange vol.3 #57 & 58) mais il avait perdu beaucoup de sa superbe…

Et pourtant il était à l’origine supposé symbolise la créativité, tout simplement. Peter Gillis s’était amusé à cacher dans sa saga de nombreuses allusions au poète anglais William Blake (1757-1827). Ce dernier s’était intéressé à l’occulte au point d’imaginer une mythologie personnelle dans laquelle Urthona était l’incarnation même de tout ce qui représente l’inspiration. D’autres noms utilisés par Gillis (comme Enitharmon) viennent aussi de la mythologie de Blake. De manière intéressant, un autre personnage de William Blake, Urizen, a donné son nom à d’autres personnages dans les comics. C’est ainsi le nom d’une entité extra-terrestre (un « mummudrai ») rencontré par les X-Men pendant le run de Mike Carey mais aussi d’un démon dans Spawn. Bref, que l’Urthona de Peter Gillis soit spécialisé dans le vol de livres mystiques avait un sens tout particulier puisque lui aussi, en fin de compte, était un emprunt à la culture littéraire. Ce personnage méritait mieux mais l’avantage avec les comics c’est que rien n’est perdu à jamais. Peut-être qu’un jour on le reverra prendre de l’importance dans l’univers de Doctor Strange ou dans une autre série. Une apparition de cet extra-terrestre dans Annihilation ou dans Guardians of The Galaxy n’aurait pas été une faute de goût par exemple…

[Xavier Fournier]