Oldies But Goodies: Blonde Phantom #21 (Jan. 1949)[ENGLISH] Qui a dit qu’avec les Oldies nous ne pouvions pas coller à l’actualité ? A quelques jours du quarantième anniversaire du premier pas sur la Lune, voici une manière de coller au sujet avec un héros qui a exploré la Lune vingt ans avant les astronautes américains, battant d’une douzaine d’années les Fantastic Four. Bien avant avant eux, Namor le Sub-Mariner foulait en effet la surface de la Lune dans un récit qui, curieusement, fonctionne encore tout à fait dans la continuité. L’ennui c’est que personne ne s’en souvient, pas même le Sub-Mariner !

Aucun signe de la présence de Sub-Mariner dans ce numéro de Blonde Phantom. A l'époque, il est en perte de vitesse...En 1949, les super-héros s’essoufflent. Sans doute trop associés avec la seconde guerre mondiale dans l’esprit des gens, ils sont passés de mode et une première époque des héros Marvel s’achève (ils reviendront brièvement dans les années 50, en attendant, bien plus tard, la relance amenée par les Fantastic Four en 1961). En 1949, donc, l’éditeur place ses espérances dans une sorte de « mode de rechange », à savoir les séries de super-héroïnes. C’est pourquoi à l’époque on retrouve des histoires de Sub-Mariner dans son propre magazine moribond… Mais aussi en troisième couteau au fond de la revue consacrée à la détective masquée Blonde Phantom (précision qui s’impose au cas où vous penseriez que la mention de « Blonde Phantom » en tête de cet article pourrait être une erreur). L’histoire (« Metal Men of the Moon ») qui nous intéresse aujourd’hui est donc un court épisode de Sub-Mariner paru ailleurs que dans son propre titre. Mais peu importe l’endroit, la question reste valable : Que fait Sub-Mariner, le prince amphibien de la mythique Atlantis, quand il n’a rien d’autre pour s’occuper que flotter sans but au milieu de l’océan ? C’est simple : il reste sans rien faire d’autre que flotter sans but au milieu de l’océan. Et c’est lors d’une de ces errances nocturnes qu’il est témoin d’un étrange phénomène. Il observe une grande colonne d’eau qui s’élève de l’eau et part dans le ciel. Un véritable « geyser » d’eau, comme aspiré vers la Lune. Curieux, Namor le Sub-Mariner s’approche mais il est à son tour aspiré dans le tourbillon d’eau et, malgré sa force, ne peut s’en échapper. Namor est enlevé par le courant ascendant qui emmène l’eau vers la Lune « plus vite que la plus rapide des fusées ». La pression et la vitesse de l’eau est telle que même le héros, pourtant d’habitude à l’aise en milieu aquatique, perd finalement conscience…

Namor contre les Metal Men of the Moon...Finalement après une période indéterminée (le narrateur explique qu’il pourrait s’agir de quelques jours, quelques heures ou quelques semaines), la grande colonne d’eau vient s’écraser dans un grand réservoir situé sur la Lune, avec Namor toujours inconscient et toujours prisonnier du liquide. Une main sort de l’ombre et le désigne: « Un terrien ! Notre rayon a capturé une créature terrestre ! ». Namor, lui, reprend ses sens, se souvient avoir été emporté dans le ciel et déduit qu’il se trouve sur la Lune, ce que lui confirme ceux qui l’entourent et le montraient du doigt à l’instant. D’étranges robots qui regrettent, en anglais, qu’il soit arrivé jusqu’à leur « planète » (dans l’esprit du scénariste, la Lune est apparemment une planète). Quand Namor s’étonne qu’ils parlent anglais, l’un des robots lui explique qu’ils ont été construits voici plusieurs siècles et qu’ils ont eu tout le loisir d’observer la Terre. Ils savent donc tout à son sujet (mais s’ils savent qui est Namor, ne devraient-ils pas lui parler en atlantéen plutôt qu’en anglais ?). Le robot explique qu’ils ont été créés par les habitants originaux, les Moon Men et que cette race est finalement morte, laissant derrière elle ces robots encore en activité. Et ça étonne finalement assez peu Sub-Mariner qui commente « C’est pour cela qu’on dit que la Lune est une planète morte » (on vous avait prévenu. Le scénariste n’en démord pas : pour lui la Lune est une planète).

La colonne d'eau qui a enlevé Namor de la Terre vers la Lune...Tandis qu’ils se promènent dans le paysage lunaire (sans que Namor ait besoin de la moindre combinaison pour respirer, il y a donc de l’air), l’être mécanique continue d’expliquer. Seuls les robots peuvent exister ici… mais il n’y a pas d’eau sur la Lune, alors que les Metal Men ont besoin d’eau pour fonctionner, de la même manière que les machines des hommes de la Terre utilisent de l’essence. Une fois par mois les robots prennent donc de l’eau sur la Terre de manière à pouvoir remplir leurs réservoirs. Et Sub-Mariner commente une nouvelle fois que ce sera une histoire incroyable à raconter quand il va rentrer sur Terre. Mais le robot objecte : « Ah, mais tu ne rapporteras jamais cette histoire sur Terre !« . Avant que Namor puisse réagir, il est assommé avec un bâton par un robot qui se cachait derrière lui. Et la machine explique : « Aussitôt que les terriens sauraient pour nous, ils tenteraient de venir sur la Lune pour nous conquérir… Ou ils essaieront de nous extorquer un paiement pour l’eau ! Nous ne prendrons pas le risque !« .

Les Metal Men expliquent leur origine liée aux Moon Men...C’est vrai que jusqu’ici les choses se passaient de manière un peu trop amicale et qu’on pouvait s’attendre à un retournement mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, les robots ne souhaitent pas spécialement faire de mal à Namor… Ils préfèrent l’assoir sur ce qu’ils appellent un « Destructeur de Mémoire », une sorte de siège de torture qui permet de reprogrammer les souvenirs. Namor ne se souviendra tout simplement jamais de cette aventure ! « Ça vaut mieux que de le tuer » insistent ces machines qui ont apparemment un grand respect de la vie humaine. Lui ayant « lavé la mémoire », les robots installent Sub-Mariner dans l’engin qui sert à attirer l’eau sur la Lune et inversent le fonctionnement. Sub-Mariner est renvoyé sur Terre à la vitesse Grand-V et ne reprend conscience qu’une fois revenu dans l’océan, convaincu qu’il s’est endormi sans s’en rendre compte et sans se souvenir qu’il vient de voyager sur la Lune. Observant la scène grâce à un grand écran, les robots se félicitent en se serrant la main d’avoir réglé la situation tandis que le commentaire conclue « Oui, vraiment, il y a plus de choses étranges en ce monde que ce qui pourrait être rêvé… ou révélé !« .

Curieuse aventure que cette histoire qui n’a pas vraiment de méchant, de but distinct ou même de conséquence. On est plus dans le registres des voyages du Baron de Munchausen que dans le registre manichéen des histoires de super-héros. Et pourtant, malgré ce qui arrive à Namor, cette histoire vaut d’être gardé en mémoire car elle a un certain nombre de particularité. A commencer par le fait qu’elle « peuple » la Lune d’une manière qui, aujourd’hui encore, reste valable dans l’univers Marvel contemporain. On sait, à travers divers épisodes des Fantastic Four et des Avengers que la Lune est supposée avoir été colonisée par les Kree voici des millénaires, qui y ont laissé une ville abandonnée, située dans une « zone bleue » où il est possible de respirer. Les Metal Men rencontrés par Namor peuvent tout à fait s’expliquer comme étant chargé de l’entretien de cette ville depuis longtemps déserte. Qui plus est nous avons déjà vu dans ces Oldies But Goodies que, dans les histoires de l’Age d’Or, Marvel/Timely a très brièvement publié les aventures d’un Moon Man dont l’uniforme évoquait accidentellement un peu le design de certains militaires Kree quelques décennies plus tard. Le fait que les « Moon Men » qui ont créé les Metal Men seraient en fait des Kree, tandis que le dernier « Moon Man » en poste aurait terminé sur Terre vers 1941, permet donc de former un tout assez cohérent, à partir de deux histoires qui, quand même, brillent à la base par leur manque de détails (ce qui permet de laisser jouer l’imagination, vous me direz…). Les Metal Men seraient donc un peu la version légère des Sentry, ces gros robots qu’utilisent régulièrement les Kree dans les histoires modernes. Une explication alternative serait de lier ces Metal Men non pas aux Kree mais au Gardien, grand être cosmique qui veille de manière généralement impassible sur la Terre à partir de sa propre base, également cachée sur la Lune. Le fait que les Metal Men se refuse à « intervenir » directement en tuant Namor, que leur préoccupation est surtout d’effacer toute trace de leur existence et enfin l’écran qu’ils utilisent vers la fin (et qui ressemble à certaines machines du Gardien) pour surveiller la Terre… Tout ça pourrait indiquer que ces robots d’entretien travaillent en fait pour le Gardien plutôt que d’hypothétiques Moon Men. Mais là, vu qu’ils vont finir par effacer la mémoire de Sub-Mariner, on peut se demander pourquoi ils iraient inventer une race qui n’existe pas…

Ce n’était ni la première ni la dernière fois que Sub-Mariner rencontrait des robots et on notera même une sorte de fil directeur : Six ans avant d’être confronté à ces « Metal Men of the Moon », Namor avait en effet déjà croisé le fer (sans jeu de mot) avec d’autres Metal Men. Dans Marvel Mystery Comics #41 (mars 1943), le héros amphibien se battait contre des robots nazis portant déjà ce nom d’Hommes de Métal mais qui n’avaient lien avec leurs homologues lunaires. A l’inverse on notera que « Metal Men of the Moon » est pratiquement l’une des dernières aventures de Sub-Mariner parue dans les années 40 (le magazine Sub-Mariner disparaitrait en juin 1949, soit six mois plus tard). Mais (c’est sans doute un hasard mais il est intéressant de relever ce détail) quand Sub-Mariner tenterait un retour en décembre 1953 (Young Men Comics #24), l’épisode marquant sa reprise d’activité le verrait affronter des robots extra-terrestres tentant de voler les ressources de la planète Terre. Autant dire que l’histoire de 1953 a un certain nombre de points communs avec celle de 1949, si ce n’est que les robots de la deuxième histoire ne sont pas supposés venir de la Lune mais de Vénus, que leur apparence est différente, qu’ils n’ont à l’évidence jamais rencontré Sub-Mariner auparavant et qu’ils sont bien décidés à éliminer Namor s’ils le peuvent (là où les Metal Men of the Moon essaient autant que possible de ne pas tuer, préférant la destruction de la mémoire). Que ce soit en 1943, 1949, 1953 ou dans d’autres occasions encore, il y avait donc clairement quelque chose dans l’esprit des scénaristes qui liait Sub-Mariner au concept de robots naufrageurs/voleurs d’eau.

La mémoire dans la peau ? Ou plutôt la première amnésie programmée de Namor...

Enfin et surtout, c’est à ma connaissance la première fois qu’on efface de manière durable la mémoire de Namor le Sub-Mariner alors qu’à partir des années soixante, quand on le ramènera dans les aventures des Fantastic Four, la base même du personnage sera qu’il a connu une grande période d’amnésie, expliquée plus tard comme étant liée à Destiny, un adversaire créé pour l’occasion, tout spécialement pour expliquer ce trou de mémoire. Stan Lee (et il n’était sans doute pas le seul) n’avait apparemment aucune idée qu’il existait déjà une histoire des années 40 qui expliquait qu’une partie des souvenirs de Namor avaient été effacés. Les Metal Men of the Moon auraient pu être réutilisés pour expliquer d’autres périodes d’amnésie de Sub-Mariner sans utiliser de « rajout rétroactif » comme Destiny. Et cette explication aurait permis d’y lier la Lune (très présente également dans les premières années des Fantastic Four) et les Kree ou le Gardien. Quand bien même. Même si finalement les Metal Men n’étaient liés ni aux Kree, ni au Gardien, ni à la crise d’amnésie la plus célèbre de Namor, le fait est qu’ils habitent visiblement la Zone Bleue vue dans les histoires modernes (accidentellement les décors sont tout à fait cohérents) et qu’ils ont joué un tour à Namor voici environ 60 ans sans que jamais le héros ne retourne lui dire sa façon de penser. Il y aurait beaucoup de manières d’utiliser ces serviteurs de métal dans l’univers Marvel contemporain. Et puis il serait grand temps que quelqu’un remonte là-haut pour leur présenter la facture de toute cette eau consommée, non ?

[Xavier Fournier]