[FRENCH] Croyez-le ou non, mais j’avais prévu de longue date de vous parler aujourd’hui de ce numéro de Black Panther, pour des raisons évoquées dans les lignes qui suivent. L’actualité donnera sans doute un autre relief à cette histoire. Car en 1978, voyez-vous, bien avant que Disney rachète Marvel Comics puis Lucasfilm, Jack Kirby confrontait déjà, à sa manière, l’univers de Star Wars et celui des super-héros…

Aussi bizarre que cela puisse paraître rétroactivement, vers la fin des années 70 Jack Kirby n’était pas forcément en odeur de sainteté dans le milieu des comics. Pour autant que certaines de ses créations (par exemple ses New Gods) soient devenues objets de culte depuis, les résultats commerciaux n’avaient pas été au rendez-vous. Après avoir claqué la porte de Marvel, son Fourth World avait été un échec cuisant. Il était revenu chez Marvel mais pour beaucoup de gens il restait celui qui avait « trahi » la Maison des Idées et qui avait échoué dans sa trahison. Pour d’autres, l’auteur était tout simplement un ringard qui avait fait son temps. La chose peut paraître bizarre de nos jours, alors que l’apport de Jack Kirby est systématiquement salué. Il serait tentant de penser que ces pros et ces lecteurs de l’époque étaient « dérangés ».

Mais il faut aussi remettre les choses dans le contexte. Le lancement du Marvel Age dans les années 60 avait porté les héros « sociaux », les « héros à problèmes » comme les baptisait la presse de l’époque. Gorgée de concepts lancés par Jack Kirby, Stan Lee, Steve Ditko et quelques autres auteurs, une nouvelle génération de scénaristes était apparue à la fin des sixties et au début des seventies. Les comics avaient désormais conscience de transporter un message. C’était l’ère où Denny O’Neil se servait de Green Lantern/Green Arrow pour faire passer des paraboles sur le racisme ou pour évoquer l’usage des drogues. Stan Lee lui-même avait aussi exploré dans cette voie avec certains épisodes d’Amazing Spider-Man.

Jack Kirby, lui, restait l’apôtre d’une certaine dimension cosmique. Il avait poussé plus encore certaines idées effleurées sur ses Fantastic Four ou sur Thor pour monter encore d’un ou deux crans. Ses personnages étaient des dieux de l’espace, avec des liens ténus avec la société humaine, un peu comme s’il n’avait gardé que des Galactus et des Silver Surfer mais avait sabré tout équivalent d’un Johnny Storm ou d’un Ben Grimm. Peut-être, d’ailleurs, n’est-ce pas un hasard si, pendant le retour de Kirby chez DC, la série qui allait le mieux s’en tirer était Kamandi. Un récit post-apocalyptique, oui, mais où le héros était un frêle humain. Les New Gods puis plus tard les Eternals arrivaient un peu à contretemps, au moment où presque tout le monde cherchait une « pertinence sociale ». Il y avait bien un maître des récits cosmiques à l’époque, mais il se nommait Jim Starlin, qui hantait tour à tour les pages de Captain Marvel ou d’Adam Warlock (ironiquement non sans s’inspirer lourdement des New Gods de Kirby). Deux exemples sont particulièrement parlants : Avant que Jack Kirby reprenne l’écriture et les dessins de Captain America, la série avait été écrite par Steve Englehart. En parallèle du tout venant des super-vilains, Englehart s’était débrouillé pour raconter la saga du Secret Empire, une parabole faisant de grosses allusions à Richard Nixon et au scandale du Watergate (le président des USA finissant, de manière induite, à se suicider). Le complot d’Englehart avait une résonnance avec les évènements politiques que l’Amérique venait de traverser. Kirby, lui, allait représenter également un complot contre les USA. Mais il s’agissait des Royalist Forces of America, des personnages totalement anachroniques qui s’habillaient comme au 18ème siècle. Bien que Kirby soit indéniablement passé à un niveau symbolique, on peut comprendre comment et pourquoi le complot décrit par Englehart pouvait sembler d’actualité là où les hommes poudrés décrits par Kirby semblaient totalement dépassés. Ils l’étaient volontairement, sans aucun doute mais de là vient un certain malentendu « culturel ». Et ce n’étaient pas des projets comme le pittoresque Devil Dinosaur qui risquaient de combler ce fossé.

Ce syndrome se retrouve aussi sur la série Black Panther, que Jack Kirby avait lancé en janvier 1977 (après que le même Kirby ait été le co-créateur du personnage dans les années 60). La « Panthère Noire » était auparavant la vedette de la série Jungle Action et avait été scénarisée, entre 1973 et 1976 par Don McGregor. Le run de ce dernier avait été un succès critique. Et si on y retrouvait un certain nombre d’éléments fantastiques (comme des dinosaures, par exemple), McGregor avait aussi basé ses histoires sur les luttes intestines au sein du Wakanda (le pays sur lequel règne Black Panther) et s’était également intéressé au racisme, avec quelques épisodes où le héros luttait contre le Ku-Klux Klan. On retrouve donc l’élément de la « pertinence sociale ». Pour son Black Panther, Kirby allait prendre une route diamétralement opposée, l’envoyer découvrir des civilisations oubliées, affronter des mutants venus du futur ou encore découvrir la mythique tombe du roi Salomon. Kirby était dans ce qu’il faisait de mieux, la démesure. Mais là non plus, il n’y avait pas spécialement de lien avec le réel. Et les fans de McGregor étaient furieux… S’ajoutait aussi une question de continuité. Dans ses Eternals, Kirby avait raconté l’origine de l’Humanité, insinuant que les panthéons n’étaient que des Eternels, des cousins de l’humanité se faisant passer pour des dieux (ce qui ne collait pas spécialement avec les représentations antérieures que le même Kirby avait fait de Thor ou d’Hercule). La lecture du courrier de revues comme Thor à la même époque montre que les fans de continuité étaient eux aussi remontés contre Kirby, qui a leurs yeux était en train de défaire l’histoire de l’univers Marvel. Bigre, rien que ça. Tous ces éléments expliquent qu’en 1978, s’il restait quand même quelques fidèles à Jack Kirby, l’auteur était loin du zénith de sa popularité. Ce qui explique peut-être que le passage de Kirby sur Black Panther n’est pas aussi mentionné, référencé ou étudié, qu’on pourrait le croire… C’était pourtant une série riche, dense, où le King des Comics débordait d’imagination.

Alors que Black Panther #9 (Mai 1978) débute, le héros est lancé depuis plusieurs mois dans une quête qui l’a entraîné à la poursuite de différents trésors mythiques… et loin du Wakanda. Quand il ne porte pas sa peau de panthère rituelle, le dénommé T’Challa est en effet le monarque d’un redoutable pays africain, très en avance technologiquement grâce à une matière dangereuse nommée le Vibranium. Comme le Wakanda est un des seuls points de la planète où on peut se procurer cette substance rare, ce trésor naturel vaut au Wakanda d’être régulièrement attaqué. Et Black Panther est le défenseur traditionnel de son pays. Mais à l’époque Kirby avait envoyé le personnage un peu aux quatre coins du monde, laissant le pays sans protection. L’auteur jouait sur une intrigue à deux vitesses. D’un côté Black Panther luttait non seulement pour survivre mais retourner le plus vite possible au Wakanda. De l’autre le demi-frère de T’Challa, Jakarra, s’était exposé aux émissions mutagènes du Vibranium par pur soif de pouvoir. Il était devenu un monstre hideux et puissant dont la colère menaçait de détruire le pays. Et il n’y avait personne pour prendre la relève de T’Challa (ce n’est que bien plus tard, en 2005, qu’on lui inventerait une sœur aussi athlétique que lui, Shuri, qui deviendrait également Black Panther). Dans Black Panther #7-8, les Wakandais, dans l’incapacité de joindre leur roi, en avaient été réduits à rappeler au pays le reste de la famille royale : divers cousins de T’Challa qui, pour des raisons diverses, semblaient peu aptes au combat. Ishanta était un homme d’affaire… mais n’était pas en forme physiquement et pas du tout capable de se battre. La cousine Zuni était une femme âgée et obèse qu’on imaginait mal jouer à Black Panther. Joshua Itobo était un scientifique très malin… mais c’était un avorton. Restait le quatrième, Khanata, qui avait l’avantage d’être un sportif (en fait surtout un pilote de course) mais qui était surtout un vantard indiscipliné. Dans Black Panther #8, les quatre cousins avaient tenté d’affronter Jakarra mais n’avait survécu que de justesse, sauvés par l’armée Wakandaise. Au grand désespoir du pays, les cousins semblaient surtout n’être que des bouffons, des idiots inconscients du danger.

Mais où était donc T’Challa pendant ce temps ? A la fin de Black Panther #8, T’Challa se trouvait à bord d’un hélicoptère qui avait explosé au dessus du désert. Il se retrouvait donc au milieu de nulle part, qui plus est obligé de porter sur son dos l’autre survivant du crash, un de ses adversaires, le gangster Nick Scarpa. Sans doute que T’Challa avait reçu un entraînement rituel pour supporter une tenue intégrale noire en plein désert soudanais car le héros ne fait même pas mine de retirer sa cagoule.

Pourtant il souffre de la chaleur, au point qu’il a maintenant perdu tout sens du temps et de la direction. Black Panther a conscience qu’il ne tiendra plus très longtemps sans eau ou sans nourriture. Enfin, T’Challa a quand même l’idée de retirer sa cagoule… Mais il sent que Scarpa ne tiendra plus très longtemps. Le héros lui-même ne sait pas comment survivre dans cet enfer sableux. Au point d’ailleurs que le prince du Wakanda, trop faible, tombe au sol et en est réduit à ramper jusqu’en haut de la dune la plus proche. Ou il se retrouve nez-à-nez avec… un robot ! Un robot qui ressemble à un dôme blanc, d’où émergent des bras et des jambes mécaniques. Le genre de rencontre qu’on ne s’attend pas vraiment à rencontrer dans le désert (où ailleurs).

Pendant ce temps, au Wakanda, l’armée du pays s’est déployée pour essayer d’arrêter le monstre Jakarra. Mais il est à l’épreuve des balles. Comme le fait remarquer un des militaires, Jakarra est devenu un véritable tank vivant. Les soldats ne font pas le poids face à lui mais ils tentent quand même de lui tirer dessus avec des « fusils à acide », une des inventions avancées du Wakanda… Qui ne fait pas plus d’effet au hideux Jakarra, qui ressemble à une sorte de version rose de la Chose (avec la particularité supplémentaire qu’il peut émettre des rayons destructeurs) mais aussi à Karkas, l’un des Deviants vus dans Eternals. Le monstre s’exclame : « Observez l’effet miraculeux du Vibranium sur la structure humaine ! Je reste imperméable à chacune de vos attaques ! Le corps autrefois fragile de Jakarra a disparu ! C’est le pouvoir de l’inconnu que vous affrontez aujourd’hui ! ». La créature rose est cependant interrompue par l’arrivée d’un véhicule. Une voiture lui fonce dessus, conduite par quelqu’un qui porte un masque similaire à celui de Black Panther. Pas impressionné, Jakarra s’écrie « Si les Wakandais cherchent à me détruire, ils n’y arriveront jamais avec un clown costumé dans une voiture de course ! ». On l’aura compris via le véhicule utilisé, le pseudo-Black Panther est Khanata. Il fonce vers le monstre mais sa voiture est spéciale. Le pare-choc s’actionne comme une sorte de pelleteuse, qui permet de soulever et renverser Jakarra…

A peine le monstre est à terre qu’il est « pris au garrot » par une autre assaillante. Jakarra s’en amuse d’abord : « Alors ce cirque a un autre membre ! Et vous pensez me retenir avec ce truc ? ». On a alors une vision plus nette du groupe qui attaque le monstre. Khanata, Zuni, Ishanta ou Joshua portent tous une variation du costume de Black Panther. Si le masque est noir, la couleur de la tenue est personnifiée pour chaque cousin. Zuni porte un costume aux manches vertes, Ishanta porte une variante jaune et Joshua est en violet (Khanata, lui, est en vert).

On découvrira plus tard qu’ils ont décidé de se faire appeler les Black Musketeers (les Mousquetaires Noirs), l’idée étant sans doute d’en faire une sorte de « garde du roi ». Bien que ce ne fût sans doute pas dans l’idée de Kirby, le fait de donner à chacun une dominante couleur donne aux Black Musketeers un air de Sentai façon Power Rangers. Pour autant qu’inviduellement les Mousquetaires Noirs soient des abrutis, collectivement et en profitant de l’effet de surprise, ils arrivent à désorienter Jakarra, le temps que Joshua lui saute dessus et lui colle une sorte de masque sur le visage. Malgré sa force et son état monstrueux, Jakarra a en effet encore besoin de respirer. Et le masque diffuse un gaz soporifique qui le fait sombrer dans l’inconscience…

Les Black Musketeers, pour leur première apparition en costume, sont les premiers surpris de leur victoire. Alors que Jakarra gît au sol, endormi, Joshua Itobo est le seul à réaliser : « C’était un acte de folie, réalisé par quatre personnes qui ne sont pas fait pour le combat ! ». Mais ses trois cousins sont plus fanfarons. Zuni le corrige en expliquant qu’ils ont tous les quatre fait preuve de volonté et de courage. Joshua est obligé de se ranger à leur avis. Après tout, n’ont-ils pas vaincu ? « Nous devons être de vraies Panthères » conclut Joshua. Encore que les Mousquetaires sont conscients d’être vivants seulement parce que chacun a rempli son rôle en pouvant compter sur l’autre. « Un pour tous, tous pour un ! » s’exclame Khanata. Il devient évident que les Musketeers oublient le facteur chance et se croient égaux à T’Challa.

Tout le pays n’est pas du même avis cependant. Au même moment N’Gassi (qui est le bras droit de Black Panther et sert en gros de premier ministre du Wakanda) tombe des nues en regardant le budget et les dépenses occasionnées par les Black Musketeers : « Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire appel à la famille royale pendant cette crise ! Regardez ces dépenses ! Des costumes ! Des canons à fumée ! Des produits chimiques ! De l’adhésif… ».

Le premier ministre reprend « Je n’aurais jamais du encourager ces bons-à-rien ! Un financier âgé… Une femme devenue trop grosse… Un pilote de course et un docteur qui n’est pas encore un homme ! ». L’assistant de N’Gassi approuve : « Ils ne font pas l’affaire pour le travail de T’Challa ! ». En fait, N’Gassi ignore encore l’issue récente de la bataille. Quand il se penche à la fenêtre de son bureau, il s’aperçoit que le combat s’est calmé : « Peut-être que l’armée en a terminé avec Jakarra ! ». Mais son assistant en doute « Si c’était le cas, la nouvelle serait arrivée jusqu’à nous… ». Désespérés, les deux hommes décident d’aller chercher du réconfort auprès de la statue du dieu panthère (véritable religion d’état du Wakanda).

Mais quand ils arrivent dans le temple ils ont la surprise de le voir ouvert. A l’intérieur, ils découvrent les quatre cousins en train de rendre hommage au dieu panthère. N’Gassi est furieux : « Optimistes ! Ils saluent la Panthère pour fêter un triomphe qui ne s’est toujours pas réalisé ! ». A ce moment les Black Musketeers sont trop heureux de pouvoir détromper N’Gassi: « C’est faux ! Tes mauvais candidats pour le travail de T’Challa ont rempli sa tache ! ». Visiblement les quatre cousins étaient au courant des critiques de N’Gassi. Mais leur notion de l’héroïsme reste toujours centrée sur eux-mêmes. Zuni se lamente de s’être fait mal au dos pendant le combat. Et Khanata souligne que sa voiture ayant été cabossée dans le combat, il entend bien qu’on lui rembourse jusqu’au dernier centime. Joshua Itobo décide alors de montrer Jakarra à N’Gassi pour lui prouver la véracité de leurs dires. Le monstre rose est dans une sorte de crypte, toujours endormi. Joshua explique que maintenant ils vont pouvoir chercher une solution pacifique au problème de Jakarra. Mais N’Gassi ne l’entend pas de cette oreille. Il n’y a qu’une solution ! Il faut le détruire avant qu’il se réveille !

Sur ces paroles de N’Gassi, on quitte le Wakanda pour se rendre à nouveau dans le désert du Soudan. Black Panther s’éveille dans une tente, au milieu d’une scène surréaliste. Une princesse brune, habillée de blanc, se penche pour lui donner de l’eau. Mais T’Challa semble entouré de créatures fantastiques et de robots ou de personnages en armure. La vérité c’est que ces personnages sont largement inspirés de ceux de Star Wars, sortis l’année précédente. On trouve ainsi un extra-terrestre à la peau verte et aux grands yeux lourdement basé sur Greedo (le personnage qui cherche à intimider Han Solo dans la Guerre des Etoiles). La princesse, même si elle n’a pas la coupe de cheveux caractéristique de Carrie Fisher, est une variation de Leia Organa. Le « robot » qui a trouvé T’Challa dans le désert est une sorte de R2D2 avec des bras et des jambes. Parmi les autres occupants de la tente, on trouve un homme portant une armure sombre et une cape. Là aussi, comme pour la princesse, ce n’est pas tout à fait le sosie de Darth Vader mais on sent une certain ressemblance conceptuelle (l’armure et la cape le font également ressembler à Lucifer, un Cylon vu dans la première série Battlestar Galactica, mais cette dernière n’a été diffusée qu’à partir de septembre 1978, des mois après la sortie de Black Panther #9, Kirby ne faisait donc pas allusion à ce Lucifer). On a à peine le temps de se demander où Black Panther est tombé que les pans de la tente s’écarte et un homme tout à fait normal entre : « Il va s’en tirer, l’équipe. Ne perdez pas votre pause déjeuner à jouer à Urgences, c’est un autre film ! Pourquoi ne pas le laisser se reposer… Pendant que vous vous préparer pour la scène suivante ! ».

En fait, Black Panther vient d’être découvert par l’équipe de tournage d’un film que Kirby a énormément basé sur Star Wars ! Au point qu’au lieu de nommer le réalisateur Lucas, il utilise un autre nom/prénom et le baptise Mister Gerard. Tandis que la plupart des acteurs sortent, Gerard reste sous la tente en compagnie du pseudo-R2D2 qui ouvre son costume, révélant qu’il s’agit en fait d’un acteur nain (une référence à Danny Baker, qui jouait le droide dans Star Wars). Jack Kirby aurait eu bien des raisons de vouloir se moquer de Star Wars, dont la mythologie doit beaucoup à ses New Gods. La Force remplace la Source, le héros (Orion/Luke Skywalker) se révèlera être le fils du méchant (Darkseid/Darth Vader). L’armure de Vader évoque aussi, en un sens, celle du Doctor Doom (mais aussi à l’esthétique du robot Torgo, que Kirby avait lancé en 1969 dans Fantastic Four #91). Enfin le nom de Luke Skywalker fait énormément penser à Mark Moonrider (un des Forever People de Kirby). La liste d’éléments communs pourrait continuer longtemps ainsi. Avant de crier au plagiat, il convient de se souvenir que Kirby lui-même, dans ses œuvres passées, s’était lourdement inspiré de romanciers (comme Arthur C. Clarke ou Roger Zelazny) et qu’on retrouve dans les New Gods des allusions au film 2001 Odyssée de l’Espace. Il ne s’agit donc pas de dire qu’il y aurait d’un côté une blanche colombe qui se serait fait déposséder de ses idées par un vil cinéaste. Nous sommes plutôt dans un procédé de fertilisation croisée, Jack Kirby comme George Lucas ayant suivi des archétypes héroïques et cosmogoniques tels que Joseph Campbell peut les décrire dans son livre « Le Héros aux mille et un visages« . Cette scène de Black Panther #9 est d’ailleurs intéressante car on y voit bien que Kirby ne cherche pas à enfoncer le clou. Il y a un clin d’œil à Star Wars mais pas de raillerie. T’Challa ne se redresse pas en disant à l’homme en armure qu’il ressemble à une copie de Doctor Doom, par exemple. Il aurait été facile pour l’auteur de placer ici quelques vannes pleines de gouaille. Il ne le fait pas. D’un autre côté Marvel publiait déjà depuis 1977 une adaptation de Star Wars en BD et on peut se demander si l’éditeur aurait laissé passer une attaque de ce genre. Vu que par la suite Kirby aura l’occasion de travailler en dehors de Marvel et qu’il ne se lancera pas non plus dans une critique de Star Wars dans ses autres œuvres, on a toutes les raisons de penser que l’auteur n’entretenait pas spécialement d’amertume envers le film de George Lucas.

Pour revenir à Black Panther #9, le réalisateur Gerard envoie également le faux R2D2 à l’extérieur pour pouvoir s’entretenir avec T’Challa en privé. Le roi du Wakanda n’est pas dupe. Ils ont également retrouvé l’homme qu’il a porté dans le désert et ils ont reconnu Nick Scarpa, un criminel recherché internationalement. La police est en route pour les interroger : « La police, hein ? Et bien ils peuvent s’occuper de Scarpa, c’est un fugitif ! Mais je dois partir le plus rapidement possible ! ». Gerard lui explique que c’est lui que la police veut voir avant tout : « Vous admettrez qu’être trouvé en compagnie d’un parrain notoire de la pègre demande des explications. ». En fait l’équipe de tournage se comporte comme si personne n’avait jamais entendu parler de Black Panther (alors que le héros existe depuis des années à l’intérieur de l’univers Marvel et qu’il a été un temps membre des Avengers). D’ailleurs si on y regarde bien le run de Kirby sur Black Panther minimise toute implication au sein des Vengeurs, l’auteur préférant visiblement en faire un aventurier international qu’un super-héros rattaché au reste de l’univers Marvel. De ce fait, personne dans l’histoire ne semble dire « Oh, OK, vous êtes Black Panther, un héros reconnu, pas de problème on vous fait confiance, vous étiez probablement en train de combattre Scarpa ».

T’Challa sait qu’on a besoin de lui au Wakanda. Il ne veut pas perdre de temps dans des interrogatoires stériles. Mais c’est peine perdue. Pour lui faire passer le temps, Gerard lui propose donc de visiter le lieu de tournage. Le héros est admiratif : « Par la panthère sacrée ! Vous avez créé un autre monde dans le désert ! C’est fantastique ! ». Gerard lui explique alors qu’ils ont sélectionné l’endroit car il permet de simuler le décor d’une planète étrangère (référence oblique de Kirby au fait que Lucas avait tourné dans le désert pour le segment se déroulant sur le monde sableux Tatooine). Mais l’auteur rajoute une phrase qui, pour le coup, sort de ce qu’on pourrait rapprocher avec Star Wars. Gerard explique… « Notre histoire est basée sur les travaux d’un fameux écrivain de science-fiction« . Ce qui – tout au moins officiellement – n’était pas le cas de la Guerre des étoiles. A partir de là on peut émettre deux hypothèses. La première (la plus simple) serait d’envisager que dans l’esprit de Kirby ce tournage n’était pas seulement un pastiche de Star Wars mais une sorte de fusion entre plusieurs films de science-fiction. La référence à un romancier de SF serait donc simplement une allusion à Arthur C. Clarke et au 2001 Odyssée de l’Espace tel qu’adapté par Kubrick. Mais ce qui handicape cette théorie c’est que tous les personnages vus sont des analogues de Star Wars. Aucun scaphandre ou vaisseau ne vient rappeler 2001 ou une autre œuvre. La seconde hypothèse, c’est que c’est peut-être ici que Jack Kirby place une vanne en toute connaissance de cause. Kirby connaissait probablement très bien les écrits de Roger Zelazny et en particulier son roman « Seigneur de Lumière » (Lord of Light, 1967) ou encore « Royaumes d’ombre et de lumière » (Creatures of light and darkness, 1969). On retrouve d’ailleurs des aspects du livre de Zelazny dans diverses séries de Kirby comme les New Gods ou les Eternals. Ou bien plus simplement Kirby voulait faire un rapprochement entre la désertique Tatooine et la planète Arrakis mentionnée dans le roman Dune de Frank Herbert (1965). Cette mention d’un auteur de SF laisse donc à penser qu’avant de voir dans Star Wars des pastiches de ses propres créations, Kirby aurait surtout reconnu certaines inspirations dont il s’était servi (en particulier si on parle de Clarke ou de Zelazny, les références à Herbert dans l’œuvre de Kirby me semblant inexistantes). En voyant Star Wars, Kirby pouvait aussi bien considérer que Darth Vader était surtout basé sur le Général d’Acier de Zelazny dans « Royaumes d’ombre et de lumière« …

Au fur et à mesure qu’on progresse sur le plateau, on voit d’autres éléments, comme des vaisseaux assez classiques pour Kirby mais pas spécialement basés sur ceux de Star Wars. Gerard et T’Challa passent cependant devant un acteur en armure blanche qui ressemble assez à une réinvention des gardes impériaux de la Guerre des étoiles. Pendant toute la visite, Black Panther se montre admiratif. Mais finalement il prend Gerard par l’épaule :  » Ce sont les transports qui m’intéressent, dès que j’aurais fini d’examiner votre console centrale, je projette de partir loin d’ici ». Gerard est consterné et tente de résister… Mais T’Challa avait tout prévu. Il attaque l’assistant de réalisation qui se tenait derrière la console commandant les effets spéciaux : « Je vais vous montrer comment on utilise vraiment cette chose ! J’appelle ça ma symphonie du chaos ! ». T’Challa déclenche alors tous les effets spéciaux possibles, provoquant des explosions et de faux décollages de vaisseaux. C’est assez vite la panique parmi l’équipe de tournage. On décide alors d’évacuer les lieux plutôt que de risquer une explosion globale. Alors que le personnel s’enfuit dans des jeeps, Black Panther saute dans l’une d’elles et jette les occupants sur la route : « Je suis simplement un homme pressé ! ». Puis, en son fort intérieur, il pense : « Ces gens du cinéma peuvent se permettre des retards dans leur planning. Ma vie est une affaire très différente. Je ne peux pas la gâcher à répondre à des questions sans fin ! Ma patience envers un destin qui conspire contre moi est arrivée à ses limites ! Gerard doit être en train de contacter les autorités mais il faudrait une division entière de l’armée pour m’empêcher d’atteindre le Wakanda ! »

Dans son pays, cependant, N’Gassi s’oppose toujours au reste de la famille royale. Joshua a entrepris d’examiner Jakarra. Il est convaincu que c’est avant tout un patient qu’il convient de guérir. N’Gassi objecte que c’est avant tout un danger, une force qu’on ne peut pas stopper. Joshua reconnaît d’ailleurs que le niveau d’énergie qui émane du monstre est en train d’augmenter. Jiru, l’assistant de N’Gassi, tente encore de convaincre Joshua : « Vous ne voyez pas ? Jakarra n’est plus humain ! ». En fait l’empressement de N’Gassi et Jiru s’explique car les archives du Wakanda ont gardé la trace de ce qui arrivait quand un humain était muté par le Vibranium. Ils savent que la destruction sera terrible quand le monstre s’éveillera. Mais rien n’y fait. Les Black Musketeers sont tellement fiers d’eux d’avoir battu la créature qu’ils n’entendent plus les suggestions de leur entourage. N’Gassi, Jiru et Joshua sortent de la pièce pour poursuivre la discussion, laissant Jakarra sans surveillance. A peine est-il seul que le monstre émet un rayonnement. Puis il s’étire. Mais cette fois toute trace de personnalité, d’identité a disparu. Jakarra a évolué en une créature qui n’a plus le souvenir de son passé humain, qui n’est motivée que par la destruction (un peu comme le Destroyer que Kirby avait auparavant utilisé dans ses épisodes de Thor). Désormais Jakarra a comme des trous dans ses paumes, des trous qui peuvent émettre des rayons ravageurs. Il lève la main, atomise le mur et commence à marcher vers la montagne de Vibranium qui domine le pays. Sachant que si le monstre atteint ce stock de minerai aux propriétés étranges, il peut déclencher une réaction en chaîne qui pourrait détruire la planète !

L’épisode se termine alors que la jeep de Black Panther, toujours au Soudan, est rattrapée par un avion qui ouvre le feu sur lui. La jeep s’arrête et l’avion se pose en face. T’Challa fait alors mine de se rendre… Alors qu’il espère bien en profiter pour s’emparer de l’avion. C’est
d’ailleurs ce qui se passera dans l’épisode suivant. Et rassurez-vous, Black Panther arrivera à temps au Wakanda pour pouvoir sauver le monde et détruire Jakarra. Les Black Musketeers, eux, ne seront guère utilisés en dehors du run de Jack Kirby. Ce qui est un peu dommage car, même s’il s’agit d’abrutis à la base, le potentiel de les faire évoluer en une véritable équipe de soutien ou une « supporting cast » de Black Panther était là… Mais Jack Kirby n’était plus qu’à quelques mois de quitter à nouveau Marvel. Ses Eternals (qui n’avaient pas trouvé l’écho attendu pour les raisons expliquées plus tôt) venaient de s’arrêter. Kirby les avait remplacé sur son planning par la série Devil Dinosaur qui, vu le contexte, n’avait pas une chance. Le King quitterait Black Panther au 12ème numéro, en plein milieu d’une intrigue que d’autres (Ed Hannigan et Jim Shooter) auraient le loisir de finir en tentant de le reconnecter à son statut de Vengeur. Peine perdue, la série s’arrêterait au quinzième épisode…

Pour que l’histoire soit complète, il faut nous intéresser à ce que fit Jack Kirby après son départ de Marvel. L’artiste avait été tour à tour déçu par DC et par Marvel, les deux principaux éditeurs de comics (et la scène indépendante était inexistante à l’époque). Il chercha alors à se recycler dans les characters designs et les storyboards pour le cinéma et le dessin animé. Et les choses allaient s’enchaîner de manière ironique. Suite au succès de Star Wars, divers studios de production cherchaient eux aussi à lancer des films de SF. En 1978 (l’année de parution initiale de ce numéro de Black Panther), Barry Ira Geller décrocha les droits d’adaptation du roman Lord of Light de Zelazny. En 1979, Geller annonça alors qu’il travaillait sur un projet global impliquant la création d’un film mais aussi la création d’un parc à thème (les décors du long métrage devant être conservés pour les différentes animations) qui aurait été construit à Aurora, dans le Colorado. Et qui pour concevoir l’apparence des costumes et des décorations ? Geller avait embauché Jack Kirby. Le film Lord of Light promettait d’être ce qu’on aurait pu imaginer de plus proche d’un New Gods à l’écran. Encore que bien sûr il faut savoir compter avec ce qu’en aurait fait la réalisation. Lord of Light aurait-il été un nouveau Star Wars… ou bien un nanard digne du Fantastic Four produit par Roger Corman en 1994 ? La question restera sans réponse car finalement Geller n’arriva pas à réunir le budget de sa production et les dessins de Kirby restèrent de simples dessins, jamais matérialisés.

Le fait que le King se retrouve lié à une adaptation de Zelazny et à un « concurrent » de Star Wars est déjà assez ironique en soi après avoir lu Black Panther #9. Mais, si le film était tombé à l’eau, les choses n’allaient pas s’arrêter là. Pour le coup la réalité allait rattraper la fiction. En 1980, six diplomates américains s’étaient retrouvés coincés à Téhéran, dans la clandestinité. Et l’Amérique n’y avait pas spécialement bonne presse. S’ils étaient identifiés par les iraniens, les six américains risquaient de devenir des otages, voir d’être abattus pour espionnages. La CIA, avec la collaboration du gouvernement du Canada, chercha donc à inventer de nouvelles identités aux six diplomates. D’où l’idée de les faire passer pour une équipe de tournage canadienne, supposée rentrer de repérage pour les besoins d’un film. Mais quel film ? Pour les besoins de la cause, la CIA inventa de toute pièce un titre, Argo, récupérant les notes de production d’un film avorté… Lord of Light. Le traitement de Geller et les designs de Kirby se retrouvèrent donc inclus dans le dossier Argo, qui servi à faire croire à l’existence du film (l’affaire fait d’ailleurs l’objet d’un film de Ben Affleck, récemment sorti sur les écrans, où le rôle de Jack Kirby est interprété par Michael Parks). Là où, en 1978, Kirby avait imaginé un faux film de Star Wars qu’il avait impliqué dans le sauvetage de Black Panther, ses dessins de Lord of Light allaient à leur tour alimenter un faux film qui (à son insu cependant) sauverait des vies.

Pour en terminer avec les liens entre Jack Kirby et Star Wars, il convient également d’évoquer ce que l’artiste fit, après que la production de Lord of Light ait capoté. Il se tourna vers l’animation et, entre autres choses, se retrouva lié à un projet qui semblait taillé sur mesure pour lui. Les studios Ruby-Spears avaient commencé la production d’un dessin animé titré Thundarr the Barbarian (bizarrement traduit en France par « Arok le barbare »). L’idée venait à la base du scénariste Steve Gerber. D’ailleurs Thundarr présente une ressemblance frappante avec Korrek le Barbare, un personnage que le même Steve Gerber avait introduit chez Marvel dans les aventures de Man-Thing, à partir de Fear #19 (décembre 1973). Les deux héros possédaient une épée de feu et évoluaient dans un monde sauvage peuplé d’hybrides et d’animaux aux traits humanoïdes (le contexte évoquant fortement les aventures du Kamandi de Kirby). L’essentiel de la série avait déjà été designé par Alex Toth mais ce dernier avait d’autres obligations.

Gerber songea donc à Kirby, qui avait déjà prouvé qu’il savait mettre en image ce genre de mondes. L’artiste réalisa les visuels de la plupart des personnages secondaires du cartoon. Ce qui explique qu’on y retrouve par exemple des hommes-rats (thème que Kirby avait utilisé aussi bien dans Kamandi que dans Alarming Tales #1) qui sont forcément raccord avec ce que nous avons appelé dans le cadre de cette rubrique la Kirbysphère.

Il est intéressant de noter que les trois héros principaux, inventés avant l’arrivée de Kirby, renvoyaient plus à Star Wars. Korrek le Barbare, le modèle originel inventé par Gerber, disposait d’une épée d’acier qui s’enflammait. Mais Thundarr avait, lui, seulement un pommeau sans lame. Quand il l’activait, une lame énergétique jaillissait. Autrement dit l’épée de Thundarr faisait beaucoup penser à un sabre-laser. Comme Skywalker, Thundarr était (presque forcément) accompagné d’une princesse mais surtout d’Ookla le Mok, une créature hirsute qui évoque énormément le Chewbacca de la Guerre des Etoiles. Sans pour autant sous-estimer la « starwarsisation » des personnages, il faut également remarquer que Gerber aurait pu écrire à peu de chose près la même histoire avec, dans les rôles principaux, Korrek, la sorcière Jennifer Kale et Man-Thing lui-même. Bien qu’arrivé sur la fin sur le projet Thundarr, Kirby en avait inspiré une bonne partie. Et comme c’est lui qui s’occupa des finitions des designs, la série porte son empreinte. Par exemple, l’ennemi juré de Thundarr, le malfaisant Gemini, a tout d’une création de Kirby, évoquant par moment certains designs préliminaires de Darkseid ou encore Darius Drumm (personnage que Kirby utilisera plus tard dans sa série Silver Star). Thundarr est donc, à un certain niveau, un compromis entre les imaginaires de Steve Gerber, de Jack Kirby mais aussi de Star Wars.

La visite guidée du plateau de la Guerre des Etoiles par Black Panther reste largement oubliée des masses. Comme nous l’avons vu en ouverture, elle ne correspond pas franchement à une période où Kirby était très populaire dans les comics. Et si le public a su le redécouvrir, mieux le comprendre, depuis, l’essentiel de l’attention s’est porté sur des séries « cosmogoniques » comme les New Gods ou les Eternals. Pourtant, ce passage de Black Panther en contient bien plus qu’on pourrait le croire sur la mentalité de Kirby, sur sa capacité à s’inspirer ou à inspirer lui-même les autres. Tout ça sans la moindre amertume mais une formidable volonté de jouer avec tous les éléments à sa disposition…

[Xavier Fournier]