[FRENCH] Les comics ne manquent pas de personnages basés sur les chats. Le premier d’entre eux, le Cat Man de 1939, avait même fait des félins une arme de prédilection dans une histoire de revanche qui devait beaucoup au Comte de Monte Cristo. Après avoir passé 20 ans en prison, Barton Stone allait se venger de ceux qui l’avaient trompé. Mais contrairement à ce que laissait penser son surnom, le Cat Man allait le faire sous un déguisement beaucoup plus féminin qu’on pourrait le croire. Cat Man aimait en effet se faire passer pour une femme. Ironiquement, son auteur faisait exactement le contraire et tout ça inspirerait, quelques mois plus tard, la création d’un personnage curieusement voisin mais beaucoup plus célèbre…

Dans l’Age d’Or des comics, il ne faisait pas bon être une femme. Je parle non pas des héroïnes fictives mais bien des femmes qui tentaient de travailler dans cette branche. L’industrie de la bande dessinée n’était pas spécialement ouverte au sexe dit « faible » en dehors d’emplois où la femme restait coûte que coûte sous la supervision d’un homme. La plupart du temps la place « naturelle » réservée à la femme lui valait d’être réceptionniste, standardiste ou secrétaire. A partir de là, avec un peu de chance la secrétaire pouvait entrer dans la chaîne de production par la petite porte. Une secrétaire étant supposée avoir un meilleur orthographe que les jeunes hommes qui écrivaient alors leurs premiers épisodes, elle avait une petite chance de devenir lettreuse ou même, pendant les heures creuses, de noircir les zones d’ombre dans les pages et de devenir encreuse. Certaines petites amies de dessinateurs reconnus eurent le droit de devenir de véritables assistantes, aidant à finir des pages ou se chargeant de décors. Tout ça, bien sûr, sans signer de leur nom. Une femme qui travaillait en dehors d’emplois « prédestinés », ça faisait mauvais genre. Et en raison d’un sexisme ambiant, à choisir entre une BD produite par un homme et une autre produite par une femme, certains lecteurs auraient systématiquement préféré la première. Ca n’avait rien de nouveau. Dans la presse quotidienne aussi il était courant que des femmes journalistes commencent par signer sous un pseudonyme masculin pour éviter un tel « blocage ». Et pour la BD, vu la démographie du lecteur de l’époque (essentiellement de jeunes garçons), on imagine que lire des histoires écrites/dessinées par une « fille » aurait été une atteinte violente à la masculinité de certains. C’est pourquoi vers la fin des années 30, quand elle commença à travailler dans ce milieu une certaine June T. Mills préféra brouiller les cartes en signant de son second prénom, plutôt ambiguë : Tarpé (non, ne cherchez pas, ce n’est pas du verlant). Adieu, donc, « June Mills » et bonjour « Tarpe Mills » qui allait bientôt montrer qu’elle était une artiste complète, écrivant elle-même les histoires qu’elle dessinait, tandis que les lecteurs en culottes courtes se félicitaient sans doute du talent de ce mystérieux monsieur Tarpe Mills.

Mills aimait les chats, qui furent à plusieurs moments sa carrière une source directe d’inspiration. Ainsi elle lança en 1939 un certain « Cat Man », qui fit sa première apparition dans Amazing Man Comics #5 (1939). Sans qu’il s’agisse vraiment d’une histoire de super-héros ou de super-vilains (l’ambiance évoque plus les pulps ou les serial cinématographique), Cat Man porte en lui les racines d’un autre personnage plus célèbre de DC Comics. Mais peut-être pas celui que vous pensez…

Le téléphone sonne chez Steve Harrigan, grand politicien. Il s’agit d’une vieille connaissance, Barton Stone, et Harrigan est plus que surpris de l’avoir au bout du fil. Pour ne pas dire carrément mal à l’aise. Il commence par prétexter qu’il a un rendez-vous important mais son interlocuteur insiste et lui demande de rassembler « les autres« . Harrigan se retrouve à cours d’argument et accepte. Bientôt le téléphone sonne chez d’autres personnes. Harrigan prévient des amis comme Roger Watson, un important courtier, ou le richissime agent immobilier Lionel Black. Tous tombent des nues. Depuis le temps, ils pensaient que Barton Stone était mort. Et on ne peut pas dire qu’ils sautent de joie en apprenant que ce n’est pas le cas. Vu qu’ils ont rendez-vous le soir même à 22 heures avec cet homme qui les terrifie, Lionel Black propose même d’emblée d’en profiter « pour se débarrasser de lui« . Tout ça ne sent pas vraiment la bonne vieille réunion entre amis. Le soir venu, Harrigan, Watson et Black arrivent les premiers et commencent à discuter. Le politicien explique aux deux autres qu’ils ne doivent pas avoir peur, que s’ils lui donnent sa part du butin et peut-être un petit extra tout ira bien. Qu’après tout ce n’est pas leur faute à eux si sa…

Mais Harrigan est interrompu par l’arrivée d’un homme élégant, aux tempes argentées : « Bonsoir Gentlemen ! Et bien, vous ne semblez pas très heureux de me revoir après ces vingt longues années !!!« . Bien entendu il s’agit de Barton Stone et Harrigan tente de le convaincre du contraire. Bien sûr qu’ils sont contents de le revoir, c’est juste que… et Stone termine pour lui sa phrase : « … que vous ne vous attendiez pas à me revoir vivant !« . Puis Stone continue les salutations. Ils les a connu quand Harrigan se faisait encore appeler « Chuck« . Et leur autre ami, « Blackie« , il est agent immobilier maintenant ? Et en apercevant Roger Watson, Barton Stone s’écrie « … et bien sur Slick Hammond ! Bien, bien… Vous avez bien progressé dans la vie en l’espace de vingt ans !!« . Il est évident que Stone a connu les trois autres quand ils avaient des activités bien moins recommandables…

Harrigan propose de boire un coup pour fêter le retour de Stone mais celui-ci n’est pas intéressé dans des réjouissances… Harrigan l’interrompt. Allons ! Ils ont gardé la part de Barton de côté depuis tout ce temps… Mais Barton insiste : « Je ne suis pas intéressé par l’argent. Ce que je veux savoir, c’est QU’EST CE QUI EST ARRIVE A MA FEMME ?« . Et tandis qu’Harrigan tente de le calmer, Barton Stone insiste : « Ne me promenez pas, espèce de putois menteurs ! Vous l’avez laissé mourir dans la misère et la pauvreté pendant que je prenais tout sous mon dos pour vous, j’ai passé vingt longues années de ma vie en prison !« . On comprendra que les quatre hommes ont fait un « coup » ensemble, plus de vingt ans plus tôt et que seul Stone est allé en prison, sans balancer les autres. Mais ses trois « amis » ont préféré tabler que Stone ne sortirait jamais de sa cellule et ont gardé tout l’argent pour eux pour financer leurs carrières. L’épouse de Stone n’a jamais vu un centime. Watson/Hammond sort un revolver mais Stone le calme tout de suite : « Laisses tomber l’armurerie. Ne me fais pas rigoler ! J’ai un gadget dans ma poche qui fera exploser chacun d’entre vous… Mais je ne vais pas le faire de cette façon. Je vais vous avoir l’un après l’autre et je n’aurais pas à passer une heure de plus en prison non plus ! Je vous laisse avec cette pensée plaisante, Gentlemen… Souvenez-vous que vos jours sont comptés !« .

Visiblement, pour Barton Stone, la vengeance est un plan qui se mange froid, très froid même car un an plus tard les trois hommes sont encore en vue. Harrigan est d’ailleurs encore en train d’engranger de l’argent au nom d’une supposée association de bienfaisance. Il est d’ailleurs invité ce soir-là chez une vieille dame qui promet de léguer sa fortune pour la juste cause en question. Après l’avoir assuré que le mieux serait qu’elle devienne centenaire, le politicien véreux lui confirme qu’elle ne peut pas léguer son argent à une « meilleure cause« . Mais alors qu’il prend congé, Harrigan est griffé par le chat blanc de la vieille femme. Elle s’éloigne alors en expliquant qu’elle va laver les griffes de l’animal (sans un mot de plus pour le politicien). Le lendemain soir, Harrigan est en train de jouer aux cartes avec ses deux complices et il commence à leur expliquer qu’il est tombé sur un coup de chance, une vieille… Il semble bien qu’Harrigan est parti pour la plumer. Comme on pouvait s’y attendre sa fameuse « bonne cause » est une pure invention. Mais il n’a pas le temps de finir son histoire. Quelqu’un vient de jeter une note par la fenêtre. L’inscription est une menace : « Chuck Harrigan, tu seras mort aux douze coups de minuit !« 

Et justement il est minuit moins vingt ! Harrigan demande aux deux autres : « Vous allez rester avec moi les potes, hein . Vous n’allez pas vous barrer en me laissant seul, les gars ?« . Les autres lui promettent de rester pour le protéger. Plus tard, quand les douze coups sonnent, Harrigan commence à fanfaronner car « c’est Minuit et il ne m’a pas…« . Et Harrigan s’effondre. Mort. Plus tard un docteur confirme qu’Harrigan est mort d’une crise cardiaque. Une semaine plus tard, la vieille femme vue quelque cases plus tôt se prépare à une nouvelle visite, en faisant la toilette de son chat : « Viens donc, Pussy, gratte tes griffes sur ce savon très spécial et surtout reçois bien notre visiteur… he he he…« .

Le visiteur en question, c’est Black, l’agent immobilier, qui n’a pas conscience d’être chez la femme que son complice a rencontré une semaine plus tôt (Harrigan n’ayant jamais pu finir son récit). Cette fois la petite vieille raconte une toute autre histoire. Elle explique que sa maison est trop grande pour elle et qu’elle compte s’en débarrasser. Black saute sur l’occasion et on peut s’attendre à ce qu’il tente lui aussi de l’escroquer. Mais au moment de partir, le chat recommence. Il s’énerve contre le visiteur et le griffe. Le lendemain Black et Watson se rencontrent à nouveau. Ils ne sont pas plus inquiets que ça. S’ils se doutent bien que la lettre de menace venait de Barton Stone, ils étaient là quand Harrigan est mort et savent bien que tout ça c’était du bluff. Harrigan est décédé de mort naturelle. Mais Watson aperçoit un papier glissé sous la porte. Une nouvelle lettre de menace qui vise « Blackie » : « Tu seras mort à 3 heures !« . Et le lendemain matin, effectivement, les journaux font leur une sur la mort soudaine de Lionel Black, « décédé d’une crise cardiaque ».

Watson n’est pas dupe. Autant il pouvait croire qu’Harrigan était mort par coïncidence, autant il commence à comprendre que Stone a un moyen de les atteindre de façon à fait croire à un décès naturel. Et il est le dernier sur la liste ! Préférant ne pas tenter le diable, Roger Watson saute dans le premier bateau en partance pour l’Europe pour éviter à la vengeance de Barton Stone. Mais pendant la croisière, il rencontre une vieille dame qui lui demande de la raccompagner à sa cabine. Watson n’étant pas vraiment un bon samaritain, il commence par refuser puis se laisse convaincre. L’ennui c’est qu’arrivé dans la cabine il est attaqué et griffé par le chat de la vieille femme. Rageusement, Watson s’exclame : « Si j’avais un chat comme ça, je l’empoisonnerais !« . L’après-midi suivant, alors qu’il est dans le salon du bateau, Watson remarque un papier plié en quatre, un papier qui contient une menace : « Hammond, tu seras mort dans les trente prochaines minutes« .

Une heure plus tard, la vieille femme se renseigne auprès du capitaine du navire : « Est-ce vrai qu’un des passagers vient de décéder ?« . Le marin répond par l’affirmative : « Le pauvre homme est mort d’une crise cardiaque dans le salon du bateau !« . La vieille femme repart donc vers sa cabine et… enlève sa perruque. Ce ne sera sans doute une surprise pour personne, la femme très âgée est en fait Barton Stone. Il caresse alors son chat : « Bien, voilà trois raclures qui ne manqueront à personne ! He he, vilain Pussy !« . On aura déduit, bien sûr, que les griffes du chat sont empoisonnées et l’histoire, qui n’est pas très complexe, s’achève ainsi. On pourrait d’ailleurs imaginer que les aventures de Cat Man (surnom qu’il n’utilise jamais dans l’épisode) se terminent puisqu’il a terminé sa vengeance mais un encart cultive l’intérêt du lecteur : « Est-ce que le Cat Man pourra échapper à la justice ? Surveillez l’étonnante séquelle… le « Retour du Cat Man » dans un prochain numéro…« .

En fait l’épisode suivant ne sera pas si rapide que ça. Visiblement le Cat Man ne faisait pas partie des priorité de l’éditeur (peut-être pas qu’il n’était pas aussi mémorable qu’un héros costumé ?). Ce n’est que dans Amazing Man Comics #8 (décembre 1939) qu’on le reverrait, soit après un trou de trois numéros. Et cette seconde aventure va entériner les méthodes de Barton Stone. Cette fois il se comporte de façon beaucoup plus altruiste. Il tombe par hasard sur une jeune femme qui est menacée par un gangster. Stone lui promet de régler l’affaire et… se déguise à nouveau en vieille femme, après avoir trempé les griffes de son chat dans une nouvelle dose de poison. Bien évidemment quelques pages plus loin le gangster meurt d’une crise cardiaque après avoir été griffé. La seule chose notable c’est que cette fois Barton Stone fait référence à lui-même en se surnommant Cat Man. Ce qui valide le titre mais, bien sûr, ne manque pas d’une certaine ironie puisqu’il est en fait « la femme au chat« . Ce qui fait d’ailleurs de lui un des premiers héros travestis de l’histoire des comics.

Bien qu’en général on considère que Madam Fatal (un homme aimant se déguiser en vieille femme pour se venger) ait été le premier héros travesti des comics, c’est faux puisque Cat Man remonte à 1939 tandis que Madam Fatal n’apparaît que dans Crack Comics #1, en mai 1940 (chez Quality Comics). Il est d’ailleurs très possible que Madam Fatal ait été en partie inspiré(e) par ce Cat Man (ou que tous les deux aient puisé la même idée dans des romans ou des films comme « Les Poupées du Diable » ou un ancien banquier se fait passer pour une vieille femme pour mieux pouvoir se venger)… On aurait pu croire que Stone étant un maître du déguisement il pourrait alterner les identités de rechange mais ce deuxième épisode entérine la seule astuce de la « vieille femme » et ne permet pas vraiment beaucoup de renouvellement de situation. Sans uniforme distinctif, sa méthode se borne à faire griffer ses adversaires par un chat, ce qui empêche tout combat réel (encore que sa mention d’un gadget pouvant tout faire exploser, au début de la première histoire laisse à penser qu’il était capable d’un autre arsenal). Dans l’état, le personnage ne pouvait guère que se répéter. C’est sans doute pourquoi Cat Man sera vite oublié et rangé parmi la naphtaline… Mais la contribution la plus importante de Barton Stone à l’histoire des comics n’est pas d’avoir éventuellement inspiré le Madame Fatal de Quality Comics. Le Cat Man de Tarpe Mills n’a pas, non plus, inspiré les autres Cat Man qui sont parus par la suite (le plus connu étant le Catman membre des Secret Six, chez DC Comics) et qui, en dehors du nom, n’ont aucun rapport dans leur apparence ou leurs méthodes. N’allez pas chercher de filiation de ce côté-là. Pourtant… Pourtant ce premier Cat Man a inspiré un autre personnage déterminant…

La fin du premier épisode, qui voit Cat Man déguisé en vieille femme lors d’une croisière évoque en particulier certaines scènes qui vont apparaître quelques mois plus tard dans… Batman #1 (Printemps 1940). Bruce Wayne (Batman) et Dick Grayson (Robin) apprennent qu’un riche milliardaire organise une croisière sur un bateau à bord duquel se trouvera un fabuleux collier. Ce collier ne pouvant qu’attirer des convoitises, Dick s’arrange pour participer à la croisière mais se heurte bientôt à la présence d’un mystérieux criminel, « le Chat » (The Cat) qui les nargue en leur laissant des petits mots (souvenez-vous des petits mots que laissait Barton Stone dans l’épisode originel de Cat Man). Bientôt Batman fini par découvrir que le Chat se fait passer pour une vieille femme… La différence majeure étant que the Cat n’est pas un repris de justice mais une jolie jeune cambrioleuse. Peut-être que les auteurs de Batman n’étaient pas aussi à l’aise avec le concept d’un homme se travestissant en femme que Tarpe Mills pouvait l’être dans Amazing Man Comics #5 mais plusieurs indices sont là pour prouver la filiation. Le surnom faisant référence dans les deux cas à la notion de « chat« , l’idée de se déguiser en vieille femme, la croisière et l’habitude de laisser des petites notes pour narguer l’adversaire. Cat Man semble bien avoir été une grosse influence derrière la création de The Cat, personnage que Bill Finger et Bob Kane allaient par la suite perfectionner. Dans ses apparitions suivantes la cambrioleuse (de son vrai nom Selina Kyle) cesserait de se faire appeler The Cat pour adopter le surnom plus classique de… Catwoman !

Ce qui va encore plus dans le sens d’une « inspiration », c’est que Finger et Kane n’avaient visiblement pas de grandes ambitions concernant The Cat/Catwoman. Par opposition à des personnages comme le Joker, Selina Kyle ne fait que deux apparitions en 1940 (Batman #1 et 2) puis on ne la revoit plus avant 1942 (Batman #10) et ses apparitions ne deviennent régulières dans la sphère de Batman qu’en 1946. Les auteurs n’avaient pas prévu grand chose pour The Cat en dehors de l’épisode inaugural. C’était à la base un personnage « one shot » qui se limitait à cette seule astuce de se déguiser en petite vieille… Ce qui démontre que finalement l’histoire des comics ne tient pas à grand chose car si Finger et Kane s’étaient plus rapprochés du modèle de Cat Man et avaient fait du Cat un homme, comme dans l’histoire de Tarpe Mills, les aventures de Batman auraient sans doute connu une teneur bien différente dans les années suivantes (la libido implicite entre Batman et Catwoman aurait été rayée de la carte…). Et, comme si le karma était à l’oeuvre, après s’être désintéressée de Cat Man (comme on l’a vu il n’était pas très renouvelable), la scénariste/dessinatrice Tarpe Mills connaîtrait, elle, pendant des années un succès certain avec le strip Miss Fury, qui mettait en vedette un personnage visuellement identique à… Catwoman. Comme quoi le processus qui mène à la création d’une des plus célèbres « Bad Girls » des comics peut avoir des détours surprenants…

[Xavier Fournier]