[FRENCH] Alors que les salles obscures accueillent depuis quelques jours le deuxième opus des aventures de Sherlock Holmes vues par Guy Ritchie (« Snatch »), penchons-nous sur le prometteur TPB éponyme scénarisé par les brillants Leah Moore et John Reppion. Produite en 2009 pour Dynamite Entertainment, cette mini-série nous plonge dans une enquête originale, pensée pour un format pas nécessairement évident, avec seulement 5 épisodes et beaucoup d’ambition. En quelque 100 pages, le défi est-il relevé ?

Baker Street Collection

Qui en veut à l’ex-commissaire adjoint Sir Samuel Henry ? Le ténébreux Sherlock Holmes, appelé à son chevet pour en assurer la protection, se retrouve finalement accusé de meurtre de l’homme qu’il veillait… Malgré les injonctions de l’inspecteur principal Davis, Lestrade et Watson se décident à laver l’honneur du célèbre enquêteur de Baker Street, à présent incarcéré. Sur fond de visite officielle du Baron Lothair en terre britannique, la culpabilité de Holmes semble déjà jouée, et bientôt, la foule londonienne comme la presse réclament un procès…

Sherlock, es-tu là ?

Quel que soit l’auteur, se lancer sur un personnage comme Sherlock Holmes présente des avantages immédiats, mais aussi sa part de risque. Bénéfice évident, le scénariste s’inscrit alors dans un patrimoine historique et fictif particulièrement riche. Il puisera ainsi à sa guise dans cette galerie de personnages biberonnés à l’Angleterre flamboyante de la fin du XIXe siècle. Mais, à l’inverse, il s’expose aussi à la comparaison, à la hiérarchisation immédiate. Des Sherlock Holmes transposés vers d’autres médias avec succès, il y en a eu beaucoup, du cinéma au jeu vidéo, en passant par le théâtre. Mais est-ce le cas de celui-ci ? Leah Moore et John Reppion, tandem déjà remarqué pour son interprétation du « Dracula » de Bram Stoker (voir TPB #37 http://www.comicbox.com/index.php/news/trade-paper-box-37-dracula-t1/), jette donc courageusement le gant à terre et tente de bâtir une intrigue inédite, dans l’esprit d’un brillant passé littéraire.

Intitulé « The Trial of Sherlock Holmes » dans sa version originale, le plot de départ est appétissant. Holmes, poussé inextricablement vers une situation qui en fait un criminel indiscutable, va devoir prouver son innocence depuis sa geôle piteuse. La narration s’appuie alors sur la quête de réhabilitation menée principalement par Watson et Lestrade. Malheureusement, on ne parvient pas à trouver de l’épaisseur à ces interprétations, la faute peut-être à une action trop rapidement esquissée. Seule une nuit d’insomnie, éclairée à la bougie et parfaitement rendue, parvient à nous faire entrer dans la tête du célèbre docteur. Quelques scènes de la vie ordinaire londonienne titillent également la curiosité du lecteur. Mais, en fin de compte, on finit par trouver notre cher Sherlock bien absent. Ce choix est très probablement assumé par le duo de scénaristes, pourtant il rend l’aventure bien moins captivante. Si bien que lorsqu’arrive le procès, dans la dernière partie de l’intrigue, le lecteur est peut-être déjà perdu en rase campagne. L’effort de style est bien là, mais le puzzle semble trop complexe, trop enchevêtré, pour un final somme toute assez convenu.

Graphiquement, le travail d’Aaron Campbell ne parvient pas complètement à convaincre. Si le trait est de qualité et les compositions cohérentes, on ne peut cependant s’empêcher de penser que l’encrage est légèrement trop appuyé, ce qui nuit finalement à la finesse des dessins. Les visages et allures des personnages, même en costume trois pièces, ne retrouvent pas la classe british de leurs meilleurs interprètes au cinéma – Peter Cushing, notamment. De plus, malgré une excellente gestion des masses sombres, lors des plans clefs, on ne retrouve pas le même degré de maîtrise dans les scènes plus intermédiaires : poursuites et conversations plus anodines deviennent alors moins attrayantes, car moins recherchées.

Trop peu élémentaire

Sherlock Holmes est, dans sa globalité, une bande dessinée difficile à appréhender. Pas désagréable à la lecture, envoûtante même parfois en raison de son ambiance victorienne, elle nécessite néanmoins une seconde lecture pour en apprécier complètement la narration fragmentée. Une issue en vraie queue de poisson vient également ajouter à cette ambivalence, qui désarçonnera les amateurs de dénouements clairs. Esthétiquement, le contexte se voit efficacement dépeint, mais on ne peut que regretter le décalage entre les superbes couvertures de John Cassaday et les planches intérieures nettement moins précises. Pas dénué de qualités, ce TPB reste probablement à réserver aux inconditionnels de Baker Street. Notons enfin qu’une deuxième incursion dans l’univers de Holmes est en cours de préparation, toujours par Reppion et Moore, avec pour titre « The Liverpool Demon ». On attendra donc de cette enquête qu’elle corrige les écueils ou faiblesses du présent album.

[Nicolas Lambret]

« Sherlock Holmes », par Leah Moore, John Reppion (scénario) et Aaron Campbell, Panini Comics, novembre 2011, 100 p.