[FRENCH] Weird Science #14 (publié par EC Comics en 1952) ne contient pas seulement des récits sur les astronautes, comme pourrait pourtant nous le faire croire la magnifique (et assez connue) couverture signée Wally Wood. Comme le titre l’indique, Weird Science était une anthologie qui regroupait des histoires bizarres de science… ou des histoires de sciences bizarres. Le progrès futuriste, souvent montré comme pris d’une accélération folle, prenait la forme de voyages intersidéraux, d’expériences de savants déments, de robots aux pensées étranges ou de mutations saugrenues, le plus souvent avec un twist final… Une histoire d’Al Feldstein et Joe Orlando n’allait pas échapper à la règle. Un classique jetant indirectement les bases d’une série plus connue… chez DC !

La science devenue folle, ou menant à la folie. Voilà le sous-titre qu’aurait pu adopter, dans les années cinquante, la revue Weird Science publiée chez DC. D’ailleurs dès la première page de « They Shall Inherit » (« Ils hériteront« , une référence à « Heureux les humbles car ils hériteront de la Terre » dans l’Évangile selon Matthieu), on est vite mis dans le bain. Dans une centrale atomique (le Projet Savannah River), une alerte vient d’être déclenchée. Les sirènes hurlent et des voyants clignotent. Il y a une fuite dans la Zone 69-B ! C’est la panique parmi le personnel, qui a conscience que les radiations s’échappent et, sans doute, traversent leur corps. Depuis la salle de supervision, un militaire nommé Orlando (clin d’oeil à Joe Orlando, qui dessine cette histoire) hurle des ordres dans un micro. Tous les hommes présents dans la zone contaminée doivent immédiatement se présenter au rapport… et subir un traitement de contamination. A l’époque une telle représentation de la peur de l’atome n’est pas si courante dans les comics. D’une part parce qu’il n’était pas rare de voir des « surhommes atomiques » utiliser les radiations sans problème, de l’autre parce que les récits de science-fiction aimaient faire la part belle à des vaisseaux à propulsion atomique sans qu’on pense à évoquer le moindre risque. En dernière analyse, dans l’inconscient collectif, les radiations ne posaient problème que lorsqu’elles étaient émises « vers des méchants » (les bombes larguées au Japon vers la fin de la guerre) ou lorsque c’étaient les méchants eux-mêmes que menaçaient d’attaquer (les Soviétiques disposaient de la Bombe A depuis 1949). Le « nucléaire domestique », lui, était plutôt vu d’un bon oeil par les auteurs de science-fiction et de comics. Les piles atomiques servaient à faire marcher les robots, les vaisseaux, les armes. On évoquait rarement une perte de contrôle. Au point d’ailleurs qu’on serait tenté de se dire que pour cette histoire le scénariste Al Feldstein s’est inspiré d’un fait réel.

Cet incident dans la centrale de Savannah River fait diablement penser à une fuite radioactive de niveau 5 qui se produisit au Canada, dans le réacteur de la rivière Chalk. L’installation de la rivière Savannah serait calquée sur celle de la rivière Chalk ? Une hypothèse tentante mais qui ne tient pas l’examen des dates. Weird Science #14, daté de juillet 1952, est sans doute paru dans les kiosques américains vers la fin du printemps. Les auteurs ont donc conçu « They Shall Inherit » au plus tard vers mars ou avril 1952. L’incident de Chalk River date, lui, de décembre 1952. On est donc typiquement dans un cas où la fiction dépasse la réalité… de quelques mois.

Mais la fuite de radiations n’est qu’une mise en bouche dans cette histoire de Weird Science #14. La fuite est bientôt identifiée et réparée. Les scientifiques installés dans les autres bâtiments du projet de Savannah River peuvent alors pousser un grand « ouf » de soulagement. Seuls les gens du secteur 69-B ont besoin d’être décontaminés. Les professeurs Jordan Heston et Ernest Krinsky se concentrent alors sur leurs propres expériences, qui ne sont pas directement liées à l’Atome. Eux utilisent font des tests sur l’uranium 235 afin de déterminer son impact sur… l’espace-temps. Ils sont vite rejoints par un militaire, le Colonel Abel, qui vient vérifier si l’alerte récente ne les a pas dérangé dans leur travail. Il explique ensuite qu’en dehors de quelques blessures sérieuses, personne n’a été gravement touché. Puis il inspecte leur travaux et leur demande alors combien de temps encore il leur faudra pour commencer à construire… la machine. Les deux savants expliquent qu’il leur faudra encore un mois et remercient leur bienfaiteur. Mais le colonel explique que le jeu en vaut la chandelle : « N’oubliez pas ! Si vous réussissez, l’armée pourra faire bon usage d’une machine à voyager dans le temps ! ».

Le colonel Carlton Abel, tout en reluquant sa secrétaire, demande alors un rapport sur l’état général du complexe à un lieutenant. Après lui avoir fait signer une nouvelle demande d’Uranium 235 pour les besoins de Krinsky et Heston, le lieutenant fait remarquer que la population de rats à l’intérieur de l’enceinte a connu un vif déclin et qu’il conviendrait de féliciter la division de la guerre bactériologique pour avoir exterminé les rongeurs. Ca à quoi Abel répond « Navré de vous décevoir, lieutenant, mais la division de la guerre bactériologique n’a pas commencé sa campagne de dératisation ! ». Pendant ce temps, dans un building voisin, les deux savants avancent sur la construction de leur machine. Ernest fait remarquer que cela fait un mois qu’ils ont commencé.

Mais Jordan note qu’il leur faudra bien encore six mois avant d’avoir terminé. Les deux scientifiques, qui ne pensent qu’à une chose : s’ils réussissent ils pourront « voir et étudier le monde du futur » ! Cinq mois après la fuite, Abel est à nouveau dérangé dans son bureau par le même lieutenant, qui vient lui parler d’un étrange retournement. En ce qui concerne les rats, la situation s’est empirée ces dernières semaines. Abel ne manque pas de noter la contradiction : « Mais je pensais que leur population allait en déclinant ! ». Penaud, le lieutenant explique « C’était le cas. Pendant un petit moment. Mais dernièrement ils se sont montrés plus forts, plus durs à contrôler ! Ces petits démons sont rusés ! ». Sept mois après l’incident, la machine à voyager dans le temps n’est toujours pas terminée mais l’issue approche. Les deux savants pensent que dans un petit mois l’engin sera opérationnel…

Encore un mois : Abel est toujours empêtré dans ses problèmes de dératisation. Cette fois, le lieutenant lui explique que malgré la mise en place de la campagne de la division de la guerre bactériologique, les rats résistent. « Ils semblent être extrêmement doués ! Ils arrivent à éviter tous les dispositifs utilisés ! ». Si la dératisation n’a pas progressé, Ernest et Jordan, par contre, ont enfin terminé leur machine à explorer le temps. Ils décident de faire un test sur un chat et de l’envoyer cinq heures dans le futur. S’il se rematérialise à l’heure prévue, c’est que la machine fonctionne. Le colonel n’est pas convié à l’expérience. Il est dans son bureau, à écouter le lieutenant… tout en reluquant toujours la même secrétaire brune. Le lieutenant, lui, ne sait plus quoi faire : « Ce sont encore les rats, Sir ! Ca devient ridicule ! Vous n’allez pas le croire mais ils ont ouvert la porte d’une des réserves de nourriture… en dévissant les montants de la porte ! ». Cinq heures plus tard le chat se matérialise bien comme prévu dans la laboratoire. Les deux savants ont la preuve que l’engin fonctionne et qu’il n’a pas d’effets secondaires. Enfin en tout cas pas lors d’un saut de cinq heures. Mais Ernest se demande. Et que se passerait-il sur cinq ans ? ou sur 5000 ans ? Jordan insiste : « Nous n’avons qu’à essayer ! Envoyons le chat 5000 ans dans le futur ! ».

Cette fois ils programment la machine pour le chat se matérialise 5000 ans plus tard puis n’y reste que 5 minutes avant d’être ramené en 1952. Le colonel Abel n’est toujours pas dans la boucle. Il est préoccupé par quelque chose que le lieutenant lui apprend. Quelque chose qui aurait été produit par la fuite radioactive, quelques mois plus tôt. Cette fois aussi le chat revient… mais il est surexcité, comme enragé ! Il montre les griffes, furieux… Le voyage semble l’avoir rendu sauvagement fou. Et puis d’un seul coup Ernest sait : « Quelque chose l’a effrayé ! Quelque chose dans le futur, qui vit 5000 ans dans l’avenir ! ». Les deux savants décident alors de faire un autre test mais cette fois avec un bond de 10000 ans. Dans le bureau d’Abel, pendant ce temps, c’est la folie. Le colonel ne croit plus les rapports du lieutenant, qui paraissent de plus en plus impossibles.

Cinq minutes plus tard, le chat se matérialise dans le labo. Enfin ce qu’il reste du chat. Car l’animal a été réduit en pièces. Ernest s’écrie : « Le voyage ! Le voyage de 10000 ans dans le futur, c’était trop pour lui ! Ca a déchiré cette pauvre bête en morceaux ! ». Jordan est d’accord. Ils vont tenter à nouveau l’expérience mais avec un nouveau chat, qui n’a pas vécu le stress de sauts précédents. Bien vite le second chat est installé sur la machine et disparaît vers le futur. On revient au bureau d’Abel où on apprend ce qu’il refusait de croire : le lieutenant lui soutient que les boîtes de conserves sont ouvertes par les rats qui utilisent… des ouvre-boîtes ! ». Au labo d’Ernest et Jordan, le deuxième chat revient lui aussi réduit en morceaux. La machine aurait un défaut ? Les deux savants décident d’envoyer un troisième chat pour tester d’autres réglages… Dans le bureau d’Abel, le lieutenant continue son explication : « Dans un petit trou de la salle des réserves nous avons trouvés plusieurs petits outils rudimentaires. C’est ce dont ils ont du se servir pour traverser le blindage. Et un des outils était un ouvre-boîte ! ». Abel, convaincu, s’écrie « Gasp ! Des rats mutants intelligents ! C’est… c’est incroyable ! ».

Dans le labo, pendant ce temps, le troisième cadavre de chat se matérialise. Mais quelque chose est revenu avec lui. Un rat. Un rat qui se tient sur ses deux « jambes » et qui porte des vêtements, un uniforme militaire et un sabre de régiment. Le rat s’adresse alors aux deux scientifiques : « Je présume que vous parlez l’anglais ancien, gentlemen ! Puis-je respectueusement vous demander que vous gardiez vos chats confinés à votre propre espace-temps ? Nous autres, dans ma société, les avons depuis longtemps exterminés, tout comme vous humains au cerveau de sauvage ! Et maintenant… Si vous le permettez, je vais retourner dans ma propre époque… ». La moralité de l’histoire est donc que l’Homme a créé ses propres remplaçants, des rats intelligents qui finiront pas régner sur le monde après s’être débarrassés du genre humain (et des chats). « They Shall Inherit« . « Ils hériterons » de nous, par nous, contre nous. Une histoire courte, rondement menée, qui n’en restera cependant pas là…

Les lecteurs attentifs d’Oldies But Goodies auront sans doute tiqué en voyant ce rat en uniforme militaire parler d’un avenir où l’humanité a été exterminée. C’est qu’en effet Weird Science #14 fera des petits. Nous avons déjà pu voir comment un autre épisode de Weird Science (le #5, paru en 1951) avait sans doute inspiré à Jack Kirby des éléments (jusqu’au nom même de Buddy Blank) qu’on avait vu retrouver jusque dans l’épisode initial d’Omac, en 1974. Kirby était sans doute un lecteur régulier de Weird Science puisque « They Shall Inherit » allait également lui inspirer un autre récit (« The Last Enemy ») qui, sans être totalement identique, semble découler de la même logique, là aussi avec des éléments en commun. Dans Alarming Tales #1 (Harvey, 1957), Jack Kirby allait en effet raconter l’histoire d’un voyageur testant une machine à explorer le temps (issue d’un projet gouvernemental) en se rendant dans le futur. La première personne qui adresse la parole à l’homme est… un rat vêtu d’un uniforme militaire ! Le rat explique que les hommes ont disparu à cause de la guerre atomique est « qu’il fallait bien que quelqu’un hérite de la Terre » ! Et on se souviendra de la notion d’héritage présente dès le titre de l’histoire de Feldstein et Orlando cinq ans plus tôt. Qui plus est, les rats sont familiers du fait que les hommes peuvent voyager dans le temps ! Presque comme s’il s’agissait des mêmes rats (ou de membres de la même race mutante) que ceux mentionnés dans Weird Science #14 ! La filiation est évidente. Alarming Tales #1 est considéré comme étant le prototype des aventures de Kamandi (série lancée par Kirby chez DC au début des années 70) parce qu’on y croise des personnages animaliers semblables, y compris des rats. Si Alarming Tales #1 est l’histoire-mère de Kamandi, alors Weird Science #14, parue quelques années plus tôt est, au bas mot, la « grand-mère » de l’univers animalier futuriste de Jack Kirby. Une autre preuve que, pour considérer la Kirbysphère (sorte d’univers réunissant tout l’imaginaire de Jack Kirby) dans son ensemble, il faut aussi intégrer les auteurs qui ont pu inspirer Kirby lui-même…

[Xavier Fournier]