[FRENCH] De nos jours on a l’impression qu’il ne se passe pas trois ans sans que DC Comics réinvente l’origine de Superman. Et le feuilleton Smallville aura quand même pris dix saisons pour expliquer l’enfance, l’adolescence et enfin l’arrivée de Clark Kent à l’âge adulte, avant qu’il devienne Superman. Si bien qu’on pourrait se dire que les origines de Superman sont omniprésentes dans le mythe. Seulement voilà, au début, pendant les premières années de sa carrière, Superman n’eut pas vraiment d’origine définie, le plaçant finalement sur ce sujet dans une sorte de « no man’s land ». Il y avait autant de mystère dans les débuts de Superman que dans ceux de Wolverine dans les années 70. Krypton, Jor-El ou les parents Kent n’existaient pas dans les premiers temps… Tout restait à inventer.

Pendant une dizaine d’années Superman n’eut pas d’origine définie. Oh, bien sûr, si vous vous reportez à sa première apparition dans Action Comics #1 (juin 1938) il y a bien une justification de sa provenance et de ses pouvoirs. Mais elle est minime. « L’origine » ne dure qu’un seul strip de la première page. Dans la première case on nous explique que sur une planète mourante (plus exactement « détruite par sa vieillesse ») un scientifique a juste le temps de fabriquer une fusée dans laquelle il place son fils. Aucune mention du nom de Krypton ou de celui des parents de l’enfant. La case suivante montre la fusée écrasée sur une route et apparaissant dans les feux d’une voiture. Le commentaire nous explique ensuite que l’unique conducteur (le mot « motorist » est utilisé en lieu et place de chauffeur mais l’image montre bien les feux d’une automobile) de la voiture y trouve l’enfant et l’emmène dans un orphelinat. Puis on passe à autre chose, on nous explique les superpouvoirs de Superman et on le retrouve, adulte, dans une mégapole qui, quelques mois plus tard, sera identifiée comme Metropolis. Pas un mot sur Smallville ou sur les parents Kent.

Pour autant qu’on sache « Kent » est le nom qu’on lui a donné dans un orphelinat où, à force de casser tous les meubles, il n’a sans doute pas été adopté. Et de manière incroyable il faut croire que personne ne s’est intéressé à la présence d’une fusée sur la route, que les pouvoirs publics n’ont pas demandé au conducteur de l’auto où il a trouvé l’enfant… Jerome Siegel et Joe Shuster n’étaient pas intéressés par la genèse de leur personnage (en tout cas pas dans ce premier épisode). La présence d’un surhomme dans notre société les motivait plus que sa provenance. Ils ne s’étendirent pas dessus d’autant, sans doute, que donner plus de détails n’aurait généré que de nouvelles questions et pas entièrement justifié les capacités surhumaines du personnage. Mieux valait rester flou.

Le 16 janvier 1939, dans les pages du quotidien Houston Chronicle, les deux auteurs allaient avoir une occasion de revoir leur copie en racontant une nouvelle fois les débuts de Superman, cette fois dans un daily strip qui serait bien vite repris dans des dizaines d’autres journaux du pays. Pour être honnête, il est fort possible que le strip soit la version première qu’avaient en tête Siegel et Shuster depuis le départ (et que les responsables du futur DC leur aurait demandé d’atténué par peur de trop partir dans la SF). Là où « l’origine du héros » n’occupait qu’un strip de trois cases dans Action Comics #1, elle occupe ici tout un chapitre (une douzaine de strips de quatre cases), racontant avec beaucoup plus de détails la fin d’une planète pour la première fois identifiée comme Krypton, habitée par « une race de Supermen, des êtres qui représentent le point culminant de l’évolution de l’humanité« . On voit ainsi le kryptonien Jor-L (et pas « Jor-El ») courant à super-vitesse pour rentrer chez lui puis, d’un bond, sautant à une hauteur équivalente à plusieurs étages pour entrer dans son domicile par le toit. S’il est coutumier pour les kryptoniens d’entrer ainsi dans les maisons, on imagine que le concept d’escalier ou de porte d’entrée devrait être inexistant chez eux, menant à une architecture très différente. En fait Jor-El est pressé car il vient d’apprendre que son épouse, Lora, vient d’accoucher de leur premier né, Kal-El.

Lora explique que l’enfant est déjà très turbulent, qu’à la naissance il avait déjà donné un oeil au beurre noir au docteur et qu’elle a toutes les peines à l’empêcher de bondir partout. « Comme ton père ! » lâche Jor-El (ce qui fait qu’on se demande un peu quel énergumène peut-être le père de Lora, les scénaristes ne s’étant jamais réellement intéressé à l’ascendance maternelle de Superman). Malheureusement un tremblement de terre vient bouleverser ce moment de bonheur familial, détruisant le quartier. Lora et Jor-L se réfugient dans le labo du scientifique où ce dernier comprend que la planète Krypton est en train de tomber en pièces et qu’elle est condamnée. Il tente alors de convaincre les dirigeants de son monde de financer une arche spatiale qui permettrait d’évacuer la population vers un autre monde, la Terre. Mais personne ne le croit. Dépité, Jor-L décide de construire un vaisseau plus petit qui n’emmènera que sa famille et lui. Mais il en est encore à l’étape du prototype quand le cataclysme final frappe. Jor-L et Lora courent jusqu’au labo. Une seule personne pourrait tenir dans ce « vaisseau-maquette ». Ils décident que ce sera leur fils. A partir de là les choses retombent sur ce qui est connu, à savoir que la fusée du futur Superman quitte Krypton alors que celle-ci explose.

La fusée est à nouveau découverte par un unique automobiliste, qui emmène l’enfant dans un orphelinat. Toujours pas la moindre mention des parents Kent. Mais il est important de noter que ce premier récit détaillé n’existait que dans les strips et pas dans les comics, qui bizarrement s’en tenaient à quelque chose de beaucoup plus « restreint ». Il y a quelque chose d’intéressant dans le personnage de ce mystérieux automobiliste qui s’éclipse en se débarrassant de l’enfant dans un orphelinat mais en oubliant totalement de mentionner que, chose extraordinaire, il vient de trouver le bébé dans une fusée qui bloquait la route. Bien sûr on pourrait dire que l’homme ne veut pas passer pour un fou mais quand même… Si c’était le cas il suffirait qu’il guide les gens jusqu’à la carcasse de la fusée, carcasse qui de toute façon, sur la route, finirait par être découverte par d’autres conducteurs. Si DC avait décidé de conserver ce personnage dans les origines de Superman (après tout cela n’empêchait pas que des parents adoptifs se présente à l’orphelinat), la scène aurait eu pour mérite d’introduire un homme qui tombe sur une fusée kryptonienne mais, pour des motifs obscurs, décide de n’en parler à personne tout en se débarrassant du bébé. Ce personnage, en possession d’éléments de la science kryptonienne, aurait très bien pu se révéler par la suite un des différents savants fous (l’Ultra-Humanité ou Luthor) affrontés à l’âge adulte par Superman. L’élément kryptonien aurait pu justifier, dès le départ, l’existence d’un adversaire de Superman en possession de moyens extraordinaires (et l’idée qu’un Luthor ou un pseudo-Luthor puisse être armé de la science de Jor-El aurait eut une certaine ironie). Mais ce genre d’extrapolation était sans doute trop complexe pour les histoires de l’époque. On n’allait d’ailleurs pas tarder à oublier cet automobiliste solitaire…

En juillet 1939, à l’occasion du lancement d’une série soeur d’Action Comics, simplement titrée « Superman », les éditeurs et les auteurs verraient l’utilité de raconter à nouveau d’où venait Superman. Il faut croire, aussi, que la rapide évolution entre les versions tenait compte des questions posées par les jeunes lecteurs. Il n’y avait pas de rubrique de courrier à l’époque mais les responsables de DC avaient forcément des retours, ne serait-ce qu’à travers des enfants dans leur entourage. Dans l’origine fugacement évoquée dans Superman #1, on fait une sorte de remix entre la version d’Action Comics #1 et celle du strip. La planète est identifiée (pour la première fois dans un comic-book) comme étant Krypton mais, comme en 1938, on ne voit pas du tout les kryptoniens. Par contre cette fois la fusée est découverte par un couple en voiture, les Kent (seul le prénom de la femme, Mary, est connu). Quelques jours après l’avoir emmené à l’orphelinat, Mary Kent et son époux se ravisent et adoptent l’enfant, premier signe « officiel » que l’enfant n’a pas passé toute son enfance dans une institution. Mais les Kent n’ont pas l’air d’habiter en milieu rural (une scène montre le jeune Clark Kent découvrant qu’il peut sauter par dessus les gratte-ciels très « new-yorkais » de la ville où il habite). Finalement après la mort de ses parents adoptifs, Clark Kent décide mettre ses pouvoirs au service des oppressés.

Comme pour le strip, deux autres médias hors-comics viendraient y mettre leur grain de sel. Lancé en février 1940, le feuilleton radio « Adventures of Superman » reconnaîtrait d’emblée l’existence de Krypton mais y rajouterait encore d’autres détails. En particulier quelque chose de sous-jacent dans la BD : le fait que Krypton ne se situait pas à des années lumières de la Terre mais bien dans le système solaire ! Elle était (jusqu’à sa destruction) une planète soeur de la Terre, tournant sur la même orbite mais se trouvant en permanence de l’autre côté par rapport à nous, ce qui expliquait que les astronomes n’aient jamais pu l’apercevoir. Il y avait d’ailleurs une véritable tradition en la croyance d’une dixième planète, cachée, dans notre système. Au 19ème siècle, alors que l’humanité ne connaissait encore que huit planètes (et, oui, je sais, récemment les scientifiques ont introduit une nuance entre « planètes » et « planètes naines mais enfin bon…) Percival Lowell avait déjà théorisé qu’il existait sans doute deux autres mondes pour expliquer les incohérences dans les orbites connues. C’est seulement en 1930 que Pluton fut découverte. A partir de là, se dire vers 1938-1940 que la dixième planète (ou « Planète X ») existait bien mais dans un coin qu’on ne pouvait observer n’est pas si impensable qu’on pourrait le croire avec le recul. Il est d’ailleurs bien possible que Siegel et Shuster aient eu une idée similaire depuis le début sans la formuler totalement. Après tout la racine de « Krypton », « kryptos » veut dire « ce qui est caché ». Et si ce monde avait vraiment été à l’autre bout de la galaxie, en quoi aurait-il eu besoin d’être « caché » ? L’idée de le placer dans notre relatif voisinage n’était pas si idiote. D’ailleurs de nos jours, la position de New Krypton (planète artificielle construite de l’autre côté du Soleil par des kryptoniens survivants) est avant tout un hommage à ce premier endroit où la Krypton classique devait se trouver. Sauf que pour compliquer le tout une autre version (le dessin animé des studios Fleisher) placerait bel et bien la planète Krypton « à l’autre bout de l’univers« . Le feuilleton radio entraînerait l’arrivé d’un autre support pour la légende Superman : une novélisation de l’émission, un livre paru en 1942 et également titré « Adventures of Superman » et écrit par George Lowther, qui était par ailleurs un des auteurs de la version radio. L’ouvrage de Lowther se devait d’être forcément plus descriptif que la BD puisqu’il ne pouvait se reposer sur les images pour évoquer l’esthétique de Krypton. Les premières pages sont donc consacrées à en décrire les us et coutumes, expliquant que les kryptoniens sont traditionnellement vêtus de rouge et de bleu, que les dirigeants de la planète siègent dans ce qui est appelé le « Conseil des 100 » et qu’enfin le sage parmi les sages s’appelle Ro-Zan (ce qui est à ma connaissance la première fois où on prend la peine d’identifier un kryptonien en dehors de la famille rapprochée de Superman). Dans la foulée George Lowther rebaptise Jor-L « Jor-El« , tandis que Lora est entretemps devenue Lara. Le romancier consacre également plusieurs chapitres à l’enfance de Clark sur Terre, expliquant pour la première fois qu’il a été élevé dans la ferme d’Eben et Sarah (et non plus Mary) Kent.

On arrivait donc en fin à quelque chose qui ressemblait plus ou moins à l’origine classique du personnage. Mais il faut se rappeler que tous ces éléments avaient été dispersés sur des médias différents et qu’à l’époque il n’y avait pas de marché d’occasion, tandis que les réimpressions étaient rares. Les versions que nous venons de citer étaient comme autant de rendez-vous. Dans le milieu des années 40 il n’y avait eu que cinq occasions de connaître l’origine de Superman. Et encore les plus partielles se trouvaient être, paradoxalement, les comics. Si vous aviez manqué les premiers épisodes du feuilleton radio, si vous étiez passé à côté du roman de George Lowther, vous saviez tout au plus que Superman venait d’un monde nommé Krypton. Et encore à condition de ne pas avoir manqué Superman #1. Et de toute manière il est clair que l’essentiel des détails sur l’enfance de Superman s’étaient écrits en dehors des comics. Apparemment, c’était une volonté délibérée des éditeurs. Dès 1938, devant le succès rencontré par Superman, Jerry Siegel avait tenté de convaincre les responsables du futur DC de l’intérêt de raconter l’adolescence du héros dans une série à part. Les éditeurs ne s’étaient laissés convaincre qu’en réalisant le succès de Robin (mais sans doute aussi des homologues de la concurrence, comme Bucky, l’auxiliaire de Captain America) le compagnon de Batman. Malheureusement pour Siegel, le temps que DC réalise son erreur, le scénariste avait été appelé sous les drapeaux. Superboy, lancé dans More Fun Comics #101 (1945) fut paradoxalement dessiné par Joe Shuster mais privé de celui qui en avait eu l’idée initiale (et cette situation est entre autres choses à la base du ressentiment de la famille Siegel envers tout projet utilisant Superboy ou un jeune Clark Kent, qui piétine donc allégrement sur une idée refusée à Jerry puis lancée dans son dos…). Dans cette version aussi les parents Kent habitaient à la campagne, bien qu’il faudra attendre 1949 pour qu’on officialise que la petite ville qu’ils habitent s’appelle Smallville. Auparavant le mot de Smallville avait bel et bien été lâché… mais seulement pour désigner l’orphelinat dans lequel Clark avait temporairement séjourné, le « Smallville Orphanage« . Ce terme de Smallville, à la base, ne voulait guère dire que « la ville des petits », ce qui était logique pour un grand orphelinat.

Au bout d’une dizaine d’années, on comprendra donc que c’était un joli foutoir, avec chaque dérivé des autres médias apportant une variation de ce qu’on savait et les comics qui, eux, ne citaient que rarement l’origine de Superman (sans doute une demi-douzaine de fois entre 1938 et 1948). Pour les lecteurs il y avait de quoi perdre son latin. A plus forte raison parce qu’avec l’âge moyen du lectorat, si vous lisiez Superman en 1948 et que vous aviez six ans, vous aviez loupé l’essentiel de vos chances de lire, entendre ou voir une origine cohérente du héros. Dans les comics il n’y avait tout bonnement jamais eu le moindre épisode entièrement consacré aux origines. Et même les mentions partielles étaient hors d’atteinte pour un gosse de la fin des années 40. Tout cela pour dire qu’un jour, quand même, DC se rendit compte du problème et décida de publier quelque chose qui ressemblerait, enfin, à la première origine officielle de Superman digne de ce nom. D’autres explications plus « commerciales » peuvent aussi justifier cette brusque décision de matérialiser ce qu’on volontairement ignoré dans les années précédentes. D’abord se présageait sans doute la mise en place du feuilleton télévisé « Adventures of Superman ». Or les éléments des origines du héros étaient éparpillées dans les différents médias qu’on a pu voir dans les lignes précédentes. Si le feuilleton TV se matérialisait, les auteurs de ces autres supports (comme George Lowther) auraient pu revendiquer leur dose de paternité. Il y avait aussi le risque inverse, c’est à dire que les créateurs historiques de Superman, Siegel et Shuster, réclament une grande part du gâteau. D’autant que le torchon avait brûlé entre l’éditeur et les deux auteurs. Publier quelque chose qui redéfinissait l’origine du héros et s’inspirait de toutes les sources sans franchement pouvoir se résumer à l’une d’entre elles, c’était d’une certaine manière renvoyer dos-à-dos tous les auteurs et les ayant-droits hors DC.

C’est dans Superman #53 (1948) qu’allait enfin paraître un épisode tout simplement intitulé « The Origin of Superman« . Si le style du dessinateur Wayne Boring est très reconnaissable, l’identité du scénariste est moins évidente mais on l’identifie généralement comme étant Bill Finger, le co-créateur de Batman. L’épisode résume dès la première page la problématique, les questions que beaucoup de lecteurs doivent se poser : « Qui est Superman ? D’où vient-il ? D’où lui viennent ces pouvoirs miraculeux ? Des millions de gens se posent des questions et beaucoup d’autres. Les faits réels à propos de ce personnage aventureux, dont les exploits ont captivé le monde, sont encore plus incroyables que ce que vous pouvez imaginer! Maintenant, enfin, vous allez connaître les réponses alors que nous révélons l’étonnante histoire de… L’ORIGINE DE SUPERMAN« . Et l’argumentation est reprise sur la seconde page. On explique que le monde entier connaît les exploits titaniques du héros, ses pouvoirs, son invulnérabilité et même sa vision à rayon-X. Le monde sait aussi que Superman a consacré sa vie à repousser de nombreux criminels, parmi lesquels Luthor. L’histoire ne fait pas référence à « LEX Luthor » car, voyez-vous, même en 1948 on ne s’était jamais posé la question du prénom de l’ennemi principal de Superman. Le nom Luthor était présenté comme un « tout », comme un pseudonyme à la « Robur ». Il faudrait attendre 1960 pour qu’on l’affuble du prénom Lex, ce qui démontre, là aussi, à quel point l’univers de Superman est resté fluide pendant des décennies. Après avoir résumé les activités et les pouvoirs de Superman, le narrateur se tourne enfin vers l’espace pour nous raconter le pourquoi du comment… QUelque part dans l’espace lointain existait la planète Krypton. Il y avait de la vie sur Krypton, et même des humains à l’intelligence avancée et qui représentaient la perfection physique. On nous montre alors un couple de kryptoniens. La femme se lamente que leur fils n’est pas encore un surdoué en mathématique. Son compagnon lui rappelle que c’est normal, que les enfants chez eux ne deviennent des génies du calcul qu’à l’âge de cinq ans. Sur Krypton, la force de la gravité est bien plus grande que sur Terre. D’ailleurs on voit deux scientifiques kryptoniens discuter de cette particularité : « Si nos astro-calculs sont corrects, un kryptonien qui ferait un simple pas sur la planète Terre se retrouverait à sauter par dessus le plus grand des immeubles !« . Ce qui induit plusieurs choses : la force et l’endurance de Superman sont dus à la seule différence de gravité entre les deux mondes et, même dans cette origine reformulée, le héros ne peut pas encore complètement voler. Il se contente encore de « sauter » sans vraiment pouvoir voler de manière dirigée. Enfin, les kryptoniens semblent très bien connaître la Terre (ce qui n’était pas le cas avant, Jor-L semblant le seul qui semble avoir conscience de l’existence du globe terrestre dans les autres versions)…

Puis Krypton est prise de séismes et le savant Jor-El est appelé devant le Conseil des… Cinq. Sans doute que par rapport au roman Wayne Boring ne se sentait pas de représenter cent dirigeants kryptoniens. Jor-El leur annonce alors que Krypton est condamnée mais l’explication est cette fois un peu plus détaillée qu’un monde qui s’effondrerait simplement sous le poids de son âge. Jor-El explique que le noyau de la planète est constitué d’Uranium et que depuis des siècles a débuté une sorte de réaction en chaîne. Bientôt chaque atome de Krypton va exploser. La planète, d’après le savant, est devenue une « gigantesque bombe atomique » ! Alors que ce constat attire déjà quelques moqueries, Jor-El persiste en expliquant que leur seule chance est de construire une fusée géante et de migrer massivement vers un monde qui a la même atmosphère que Krypton : la Terre. Mais le Conseil des Cinq est hilare. Ils ont observé la Terre et savent que les humains là-bas y sont primitifs comparés à eux, aussi bien physiquement que mentalement. L’homme qui semble présider (il n’est pas nommé mais c’est sans doute Ro-Zan) en rajoute en expliquant que « les terriens n’ont même pas de vision aux rayons-x !« . Formule qui permet d’expliquer finalement le seul superpouvoir de Superman qui ne pouvait pas se justifier par une différence de pesanteur. Tous les habitants de Krypton possèdent visiblement une telle vision. Bien vite les Cinq en viennent à penser que Jor-El veut leur faire peur pour les pousser à abandonner la planète pour qu’il puisse lui-même prendre le pouvoir sur Krypton.

Incapable de convaincre, Jor-El court rejoindre sa famille, c’est à dire sa femme Lara et leur enfant (qui dans cette version est visiblement déjà né depuis quelques temps). Mais son épouse a à peine le temps de comprendre que le Conseil n’a pas entendu les avertissements que les séismes s’intensifient. Alors que les bâtiments s’effondre, le Conseil des Cinq comprend (mais bien trop tard) que Jor-El avait raison. Le grand cataclysme final est là ! D’ailleurs le fait que Jor-El ait raison et qu’il soit entendu n’aurait probablement rien changé dans cette version puisque Krypton commence à se désagréger quelques minutes à peine après leur entrevue. Autant dire que même s’ils avaient été d’accord, le Conseil des Cinq n’aurait pas eu le temps matériel de faire construire la grande fusée réclamée par Jor-El. Sans qu’on sache trop pourquoi, chez lez El le salon est occupé par un mini pas de tir (on imaginera donc que le savant a testé la faisabilité d’une fusée et que c’est son prototype. Bien sûr il s’agit, in fine, d’y placer l’enfant mais cette version apporte une variation importante. Cette fusée-là est assez grande pour transporter un adulte et un bébé. Jor-El tente de convaincre Lara de partir avec leur enfant mais elle refuse : sa place est à côté de son mari ! Du coup, le vaisseau décolle en emportant seulement l’enfant. La suite ressemble à l’air connu.

La planète explose, la fusée arrive sur Terre (que le commentaire qualifie de « planète sœur de Krypton », ce qui est sans doute un reliquat de l’époque où les deux mondes étaient supposés partager la même orbite) et s’écrase non loin d’une route alors que le couple Kent passe en voiture. Dans cette version cependant les Kent sont plus âgés, sans doute sexagénaires (alors qu’auparavant ils avaient tout au plus la quarantaine quand ils trouvaient l’enfant). Et cette version explique enfin pourquoi personne ne s’est intéressé au sort de la fusée kryptonienne : A peine ont-ils retirés l’enfant que l’engin explose sans laisser de trace ! Du coup les Kent tombent d’accord pour déposer l’enfant au plus proche orphelinat tout en taisant l’incident de la fusée, convaincus de ne pas être crus.

Arrivés à l’orphelinat, les Kent s’empressent de demander s’ils pourraient adopter l’enfant mais les responsables de l’institution sont très réservés. Le couple laisse dont le bébé mais très vite le personnel s’aperçoit que le petit est incontrôlable et doué d’une force herculéenne. L’enfant arrive à les soulever et même à jongler avec eux. Il casses ses jouets et sème le chaos. Bien vite les gens qui supervisent l’endroit cèdent à la panique, convaincus qu’il finira par détruire l’orphelinat. En hâte, ils décident d’accélérer le traitement de la demande d’adoption des Kent, histoire d’être débarrassé au plus vite de l’enfant. Nommé Clark, l’enfant grandit dans la ferme des Kent et il semble que les démonstrations de force s’espacent. Il réalise cependant qu’il n’est pas vraiment un être humain normal, comme cette fois où le tracteur familial s’emballe, lui fonce dessus… et se brise. Le jeune Clark est plus solide que le tracteur (une variante de cette scène est d’ailleurs utilisée dans la première apparition d’un autre héros à la jeunesse « fermière », le mutant soviétique Colossus dans Giant-Size X-Men). Une autre fois il arrive sans peine à courir aussi vite qu’un train puis, un autre jour, à sauter par dessus la ferme Kent. Enfin, une fois où sa mère adoptive cherche ses lunettes, il arrive facilement à voir qu’elles sont tombés derrière un meuble, découvrant du même coup qu’il a une vision à rayons X.

Mais alors que Clark Kent grandit, sa mère décède puis, finalement, la dernière heure de son père sonne également. Sur son lit de mort, le vieil homme explique à Clark que personne sur Terre n’est aussi puissant que lui et qu’il doit utiliser sa force pour le bien, en particulier pour pourchasser les gangsters. Et le vieux Kent continue : « Pour mieux combattre ces criminels, tu dois cacher ta vraie identité ! Ils ne doivent jamais savoir que Clark Kent est un… Super Man. Souviens-toi, car c’est ce que tu es… Un Superman !« . Plus tard, sur la tombe de ces deux parents adoptifs (qui porte les noms de John et Mary Kent) Clark jure de respecter ces voeux : « Un travail de reporter dans un grand journal me permettra d’entrer en contact avec ceux qui pourraient avoir besoin de moi ! Je porterais des lunettes, prétendrait d’être timide. » Puis dans la case finale de l’histoire, il termine: « Mais quand on aura besoin de moi, je porterais ce costume et le reste du monde me connaîtra comme… SUPERMAN !« . Rien dans cette version ne laisse à penser que les Kent aient avoué à Clark l’avoir trouvé dans une fusée. Privé de tout élément issu de l’engin, il est clair que dans cette version ce n’est pas madame Kent qui a tissé à Clark un costume indestructible à base d’une étoffe kryptonienne (les références au costume indestructible sont d’ailleurs bien plus tardives). Même dans cette origine réorganisée, on notera plusieurs choses. D’abord, toute référence au nom « Kal-El » est encore absente de la version comics (et la version « Kal-El » reste à ce stade limitée au daily strip). Même dans les scènes kryptoniennes les parents de Superman n’ont pas de nom pour le désigner. Il y a une absence beaucoup plus étrange : aucune mention n’est faîte du passé de Superman en temps que Superboy. Or, comme on l’a vu plus tôt, les premières histoires de Superboy furent publiées en 1944 et il était devenu depuis 1946 la vedette du magazine Adventure Comics. Un tel « oubli » fait un peu tâche, est un peu trop énorme pour ne pas avoir été volontaire. D’ailleurs pendant des années Superman ne fera jamais référence à Superboy. Ce qui fait qu’on peut se dire que du point de vue des éditeurs de l’époque l’existence de Superboy était un peu à Superman ce qu’Ultimate Spider-Man est à Spider-Man : une variation alternative dont on n’était pas obligé de tenir compte. Quoi qu’il est en soit, l’origine officielle étable dans Superman #53 par Bill Finger atteint son but. D’abord, elle fut longtemps adoptée comme origine de référence. Le feuilleton télévisé Adventures of Superman (tourné à partir de 1951 et diffusé aux USA à dater du 19 septembre 1952) utilisera à peu de choses près cette histoire comme synopsis de son premier épisode (le conseil kryptonien est clairement inspiré de celui dessiné par Wayne Boring) et on reconnaît certaines touches distinctes, comme l’auto-destruction de la fusée.

Mais surtout l’histoire éveillera visiblement l’appétit du public (ou tout au moins de l’éditeur de la revue, Mort Weisinger) pour le folklore kryptonien alors que, même à la fin de Superman #53, le héros n’avait aucune conscience du fait qu’il venait de l’espace. Maintenant que tous les lecteurs connaissaient son origine, on pouvait lever le voile pour le héros. Dans Superman #61 (novembre 1949) il voyage ainsi dans le temps et découvre Krypton alors qu’elle était encore intacte. Il assiste ainsi aux événements qui font que Jor-El ne peut sauver son peuple. Superman prend alors véritablement conscience d’être kryptonien, ce qui modifiera profondément la philosophie des histoires publiées par la suite. La chose serait encore entérinée l’année suivante, quand Superman rencontrerait quelques criminels issus de Krypton. Preuve qu’il restait encore bien des choses à inventer ou réinventer, on les appelait pas des kryptoniens mais des… kryptonites !

Au contraire de ce qui se fera plus tard, pas d’histoire de variation des pouvoirs selon que le soleil est rouge ou pas : les kryptonites extrapolent ce qui avait déjà été montré dans Superman #53, à savoir qu’ils ont une vision à rayon-x, sont plus forts que la normale et sont habitués à la super-vitesse. Seul le fait de voler est nouveau pour eux, en raison de la différence de pesanteur. Plus tard, bien plus tard, on oublierait les questions de pesanteurs et attribuerait la force de Kal-El au fait que la Terre, elle, possède un soleil jaune. Les parents Kent seraient rebaptisés Jonathan et Martha (et non pas John et Mary). Smallville serait de la partie et on ajouterait même (en septembre 1950) Lana Lang au passé de Clark [1]. Mais même s’il restait beaucoup de choses à modifier ou à ajouter après la conclusion de Superman #53, cette première origine « complète » allait changer les choses en profondeur et, pour la première fois en dix ans, ouvrir la route qui ménerait Superman à ses racines kryptoniennes. Un tournant important, donc, que des générations de réécritures pourraient, à tort, nous faire oublier…

[Xavier Fournier]

[1] Lana Lang, l’amour de jeunesse de Clark Kent, apparue dans Superboy vol.1 #10, est également la création de Bill Finger, l’auteur de Superman #53, ce qui fait que le co-créateur a eu un impact vraiment énorme sur le folklore de Superman.