[FRENCH] Le slogan que la série Strange Adventures portait bien en évidence, sur ses couvertures, était « Amazing Science-Fiction Tales » (« d’étonnantes histoires de Science-Fiction« ). Rien à voir, au demeurant, avec le passé ou l’antiquité. C’est cependant dans les pages de Strange Adventures #19 (avril 1952) que le scénariste John Broome allait mettre en place une certaine alternative mythologique qui présageait, avec plus de deux décennies d’avances, certaines idées popularisées par la suite dans de nombreux comics plus récents (y compris chez Marvel). Tenez, les Eternals, par exemple…

Au début des années 50, le premier age super-héroïque avait déjà touché à sa fin. L’essentiel des héros masqués actifs pendant la seconde guerre mondiale (Captain America ou Human Torch pour Marvel mais aussi la Justice Society, y compris ses membres individuels, pour DC) avait déjà été envoyé à la retraite. Chez DC on pouvait cependant noter une certaine tentative d’imposer un nouvel état d’esprit, une autre génération de personnages. Non pas qu’il s’agisse forcément d’une volonté aussi formulée que cela. Mais le pôle éditorial de DC dirigé par Julius Schwartz, ancien agent littéraire, comptait parmi ses scénaristes plusieurs auteurs et passionnés de science-fiction, comme Edmond Hamilton (le créateur de Captain Future/Capitaine Flame) ou, dans le cas qui nous intéresse, John Broome. Plutôt que d’écrire les énièmes exploits d’un justicier masqué en train de stopper un hold-up, les personnages de Broome et de ses collègues avaient une approche beaucoup plus « cosmogoniques ». Ils exploraient d’autres systèmes solaires, repoussaient des invasions extra-terrestres ou inventaient d’étonnantes machines temporelles pour voyager à d’autres époques. Captain Comet, lancé par John Broome (sous le pseudonyme Edgar Ray Merritt) et Carmine Infantino en juin 1951 dans Strange Adventures, est un bon exemple de l’état d’esprit qui soufflait à l’esprit dans cette branche de DC. Il s’agissait d’un homme « évolué » né véritablement en avance sur son temps : Il possédait des pouvoirs que le reste de l’humanité n’aurait que dans des dizaines de milliers d’années. C’était essentiellement un mutant. Son origine fait mention du passage d’une comète dont le rayonnement aurait accéléré l’évolution du foetus (on est donc non seulement en face d’un ancêtre thématique des X-Men mais le passage de la comète fait aussi penser au préambule de Rising Stars). Captain Comet était un peu un nouveau Superman pour les années 50 (bien que sa popularité ne puisse se mesurer au célèbre kryptonien) mais était également beaucoup plus un « science hero » (comparable, en ce sens, au Tom Strong d’Alan Moore et Chris Sprouse). Ne se sentant pas à sa place parmi les humains modernes, Captain Comet passera l’essentiel de son temps (en tout pendant la quarantaine d’aventures qu’il vivra dans les années 50)à bord de son vaisseau spatial, le Cometeer, et patrouille dans l’univers à la recherche de menaces à contrer ou, dans l’idéal, d’êtres aussi évolués que lui. Il a donc un certain côté « Capitaine Flame » et on sent une certaine communauté d’esprit avec Ed Hamilton, collègue de Broome. Un slogan comme « Amazing Science-Fiction Tales« , comme l’affichait Strange Adventures, démontrait d’ailleurs l’envie de se rapprocher au maximum des magazines « pulps » d’avant-guerre. Non seulement certains des scénaristes mentionnés y avaient fait leurs premières armes mais ils avaient été nourris à coups d’anthologies littéraires de science-fiction. Des revues comme Strange Adventures étaient donc d’une certaine manière l’équivalent en BD de ce genre de pulps.

Mais Strange Adventures #19 commence une nouvelle aventure de Captain Comet dans un registre autre, qui lorgne sur l’Antiquité. Au début, tout ça ne semble pas lié à Comet : On nous explique qu’il y a très longtemps les douze leaders les plus puissants de la Terre se rassemblèrent en secret, à l’initiative de leur chef, Zus. L’épisode est titré « The Secret of the 12 Eternals« , ce qui évoque à bien des niveaux l’expression les « douze immortels » ou les « douze olympiens », terme qu’on utilise le plus souvent pour désigner les douze divinités principales qui dirigent l’Olympe. La première image de l’épisode a tôt fait de nous renseigner sur le lien éventuel avec les divinités grecques. Les douze « Eternals » sont réunit dans un palais à colonnes et portent des tuniques dignes d’un péplum. Ce nom de « Zus » ressemble énormément à « Zeus »… Mais il ne s’agit pas de dieux. D’ailleurs Zus explique à ses onze semblables que « les Terriens nous considèrent comme des immortels, et si nous suivons mon plan, nous finiront par l’être !« . Il s’agit donc d’êtres qui dirigent la planète mais qui, contrairement à ce que croient leurs fidèles ne sont pas des dieux pour autant. Par contre ils comptent bien le devenir et Zus guide sa clique à proximité du mont Olympe, où un vaisseau spatial a été construit. Un des Eternals déclare : « Dans ce vaisseau céleste unique, nous quitteront la Terre, peut-être pour ne jamais y revenir ! » Mais un des autres faux dieux lui rétorque « Devenus immortels, nous aurons tout le temps pour explorer l’univers entier !« . Très vite, Zus encourage ses semblables à prendre place à bord du vaisseau et en cite certains au passage, comme Merkry (on comprendra que c’est une variation de Mercury), Hurkles (dérivé d’Hercules/Herakles). Bientôt les paysans qui cultivent les champs assistent au décollage du vaisseau et s’étonnent de voir cette étrange embarcation qui traverse le ciel…

A l’intérieur de la fusée, Zus explique le reste de son plan aux autres. Un jour ou l’autre quelqu’un dans l’univers finira par découvrir le secret de l’authentique immortalité. L’idée est de rester vivant en attendant ce jour. Du coup les Eternals ont préparé des cabines où ils dormiront en animation suspendue. Chaque demi-siècle, l’un d’entre eux s’éveillera (à tour de rôle) pendant une journée. Ainsi il pourra inspecter les rapports qui arrivent au vaisseau et voir si l’immortalité a été découverte. Comme ils sont douze, à cette allure chacun d’entre eux n’aura gâché qu’une journée tous les six siècles. Pour eux l’invention de l’immortalité dans les prochains millénaires ne fait pas de doute. Et grâce à ce stratagème, de leur point de vue, seules quelques semaines ou quelques mois se seront écoulés avant qu’ils puissent réellement devenir immortels. L’épisode nous montre alors certains de ces Eternals s’éveillant chacun son tour (y compris Demeter et « Dionsius ») alors que les siècles passent. Des rapports arrivent de milliers de mondes « scannés ». Mais dans un premier temps la découverte recherchée se fait toujours désirée. Lors de son septième « jour de veille » (ce qui laisse à penser que les Eternals sont en hibernation depuis environ 42 siècles), Hurkles remarque que des scientifiques, sur trois mondes différents clament avoir découvert l’immortalité. Il n’a pas le temps de vérifier la chose mais décide de laisser une note pour que Merkry regarde ça de plus près lors de la prochaine période de veille, cinquante ans plus tard (attendre est aussi une bonne manière de vérifier : si cinquante ans plus tard les savants sont morts, c’est sans doute qu’ils auront menti)…

Cinquante années passent et nous sommes maintenant arrivés à ce qui, pour nous, correspondrait à l’année 1952. Captain Comet, considéré comme l’un des principaux héros de l’univers, revient d’une mission dans une lointaine galaxie. Mais il remarque un étrange objet sur la trajectoire de sa fusée, le Cometeer. Comme cela ne ressemble à aucun astéroïde connu, Comet décide d’aller voir cela de plus près, découvrant bien vite que la « chose » est en métal et qu’elle émet une radiation destructrice en guise de système de défense. Il comprend vite que l’objet a été manufacturé mais s’explique mal le système meurtrier qui protège l’engin : « Pourquoi ces astronautes voudraient-ils me détruire ? Il faut que j’aille voir à l’intérieur. D’ailleurs voici un sas…« . Captain Comet aborde dont vite ce qui est, vous l’aurez compris, le refuge des Eternals. Quelques instants plus tard il arrive dans la salle d’hibernation et découvre les corps conservés de onze des Eternals: « Hurkles… Zus… Orphees ! Ces noms ressemblent étrangement à ceux des héros grecs légendaires ! Mais… L’habitacle de Merkry est vide ! Et une note a été posée dessus !« . En fait, Captain Comet est tombé sur le vaisseau le jour exact où l’un des Eternals doit s’éveiller pour chercher des traces d’immortalité dans l’univers. Merkry a suivi le conseil laissé par Hurkles cinquante ans plus tôt et s’en est allé vérifier les pistes en question. Il a laissé lui-même une note à l’attention de Zus : « Au cas où je ne reviendrais pas ! Je suis parti vers Aglaron pour y vérifier les dires du scientifique local. S’il ne meurt pas, cela voudra dire que ses affirmations sont vraies !« .

Captain Comet ne sait rien du but des 12 Eternals mais cette phrase où il est question de « ne pas mourir » semble sonner comme une menace. Le héros se dit qu’il ferait mieux d’aller voir sur la planète Aglaron pour voir quelles sont les intentions de Merkry. Il sera toujours temps de revenir sur le vaisseau des Eternals plus tard : « Je me suis déjà posé une ou deux fois sur Aglaron. C’est une petite planète où les habitants se consacrent entièrement à la science ! Ils ne savent même pas ce que c’est qu’une arme !« . Ca tombe plutôt mal car Merkry n’a rien d’un ange. Déjà arrivé sur Aglaron, il question le scientifique qui pense avoir atteint l’immortalité. Et l’homme de science explique bien qu’il « pense » avoir atteint son but par des moyens chimiques. Mais Merkry n’est pas intéressé par les dires de l’extra-terrestre vert. Il existe une façon simple de vérifier si ça marche. Merkry sort une arme fulgurante et terrasse le scientifique : « Mort ! Il avait tort ! Une vraie immortalité l’aurait rendu invulnérable, insensible à mon Letho-rayon !« . On comprendra donc que ce que les Eternals cherchent, ce n’est pas simplement une solution qui leur permettrait de ne plus vieillir mais aussi de les rendre totalement indestructibles. Merkry s’apprête à partir pour un des autres mondes repérés par Hurkles mais il est surpris par l’arrivée de Captain Comet, qui découvre le scientifique mort aux pieds du faux dieu Mercure. Très vite les deux hommes se jaugent. Merkry et Captain Comet ont des pouvoirs télépathiques semblables. Il leur suffit de se regarder pour tout savoir de l’autre. Merkry comprend alors qu’il est face à « Captain Comet… Un étonnant mutant né 100.000 ans avant son temps !« . Inversement Comet apprend qu’il s’agit de « Merkry… le légendaire héros des temps anciens, toujours vivant grâce à des moyens scientifiques !« .

Une nouvelle fois Merkry se sert de son Letho-rayon mais, surprise, l’arme ne fait que paralyser Comet. Elle ne le tue pas. Comme ils semblent être à égalité, Merkry tente de rallier Comet à sa cause et de les rejoindre dans leur quête d’immortalité. En bon héros qu’il est, Comet refuse catégoriquement : « Jamais si cela veut dire tuer des être innocents comme ce scientifique !« . Mais l’innocence n’est pas vraiment la préoccupation de Merkry : « Que valent quelques vies quand le but est l’immoralité !« . Captain Comet est maintenant totalement fixé sur la malfaisance des Eternals. Lentement, il arrive à combattre les effets paralysants du rayon. Mais pas assez vite pour rattraper Merkry, qui s’est enfuit vers son véhicule. Captain Comet le prend en chasse à bord du Cometeer. Merkry est excédé : « Ce mutant ennuyant ! Il est en train de me rattraper !« . Finalement Merkry change donc ses projets. Il ne se rend pas sur une autre planète pour juger un autre scientifique, il se concentre sur le fait d’échapper à Comet, par exemple en passant au travers d’un nuage ionique. Mais les équipements du Cometeer permettent de détecter le vaisseau de Merkry. Finalement le faux dieu se décide de retourner à la base principale pour réveiller le reste des douze Eternals afin de combattre cet adversaire.

Au vaisseau central, les Eternals sont passablement surpris d’être réveillés sans que l’ordre soit respecté. C’est la première fois depuis des siècles qu’ils se parlent directement, sans faire usage de notes. Mais Merkry explique vite le problème à Zus. Ensemble, les Eternals observent le vaisseau de Captain Comet qui approche et qui se place en orbite de leur cachette. Bientôt le héros leur parle par radio : « Écoutez-moi, Merkry et les autres ! Dans votre appétit d’immortalité vous avez inconsidérément détruit des vies ! Vous devez revenir sur Terre où vous serez jugés ! Nos tribunaux sont équitables !« . Mais l’avertissement fait surtout rire Zus et les autres Eternals. Faux dieux peut-être, mais en tout cas habitués à être traités comme de vraies divinités, Zus et ses semblables se moquent de Comet : « Il veut envoyer Zus dans un tribunal ! Reculez pendant que je détruit ce jeune irrespectueux avec un échantillon de ma propre version de la mort !« . Zus prend place derrière un canon qui lance des éclairs destructeurs. A l’extérieur Comet voit l’énergie qui fonce, attirée par le métal du Cometeer. Le héros trouve la solution en poussant son vaisseau au delà de la vitesse de la lumière. L’éclair, lui, ne peut dépasser ce niveau de vitesse et est donc « semé ».

Mais le vaisseau des Eternals, lui, peut aller plus vite. Zus lance donc leur véhicule à la poursuite de celui de Captain Comet, tout en continuant de lui tirer dessus. Pour les semer, Comet s’engage alors dans la ceinture d’astéroïdes. Zus est convaincu que l’humain court à sa perte et rit d’avance. Mais à la dernière minute possible, Captain Comet fait demi-tour. L’astéroïde qui semblait destiné à heurter sur le vaisseau du héros fracasse au contraire le repaire des Eternals. Détruisant visiblement la douzaine de tyrans, au grand soulagement de Captain Comet : « Ils étaient si impatients de voir ma propre collision, de regarder ma mort, qu’ils ont oublié leur propre sécurité. Dans leur soif d’immortalité, les douze Eternals ont tué, sans égard pour la vie humaine ! Mais comme toute forme d’avarice, cela les a conduit à leur propre destruction !« . Captain Comet peut donc rentrer tranquillement vers sa base terrestre, l’épisode touchant à sa fin. L’implication de base est bien entendu que ces Eternals (Zus, Demeter, Merkri, Orphees, Hurkles et ceux que l’épisode ne nomme pas) sont les êtres qui ont donné naissance aux mythes grecs. Zeus, Demeter, Mercure, Orphée, Hercule ne serait alors que la trace, déformée, que l’Humanité a gardé d’eux. Au demeurant cette affirmation semble pourtant être contradictoire avec un certain nombre d’épisodes de DC. A commencer par la série Wonder Woman, qui affirme, elle, que les dieux grecs existent en tant que tels. Mais le vrai « secret des 12 Eternals » mettrait quelques temps à émerger chez DC…

Chez Marvel Comics, la référence à la mythologie antique se fait sur deux canaux parallèles. Il y a d’un côté les dieux qu’on serait tenté de qualifier « d’historiques » (les divinités « authentiques », adorées par des civilisations aujourd’hui disparues). A plus forte raison puisqu’à l’intérieur des comics ces personnages sont présentés comme ayant effectivement existé (exemple typique : Thor ou Hercules, membres des Avengers). Il y a aussi un autre canal, en particulier depuis le début des années 70, qui suit la théorie des « anciens astronautes » (assez populaire à une époque) et qui vise à expliquer que ce que les humains de l’Antiquité prenaient pour de la magie était en fait de la science. Les « dieux » n’auraient alors été que les représentants d’une race plus avancée. C’est le ressort principal de la série Eternals de Jack Kirby mais aussi de Mentor, Thanos et de tous les habitants de Titan créés par Jim Starlin (tant et si bien, d’ailleurs, que Marvel fusionna assez rapidement les deux idées). Roy Thomas utilisa une idée voisine dans la série Invaders pour justifier l’existence de faux dieux nordiques affrontant les héros Marvel pendant la guerre : il s’agissait d’extra-terrestres ressemblant aux dieux en question. Pour Kirby, le souvenir que nous gardons des dieux grecs n’est que le reflet d’être réels, une branche soeur de l’humanité dirigée par Zuras (en lieu et place de Zeus). Le reste des Eternals sont essentiellement des archétypes dont le nom évoque celui de personnages mythologiques (Ikaris/Icare, Sersi/Circé, Makkari/Mercury…). Dans la cosmogonie de Jim Starlin, Mentor était d’abord véritablement supposé être le fils du titan Chronos (ce qui en ferait un frère de Zeus ou, à défaut, Mentor lui-même serait Zeus). Mais assez vite on détermina que le titan en question n’avait été qu’un membre des Eternals (et le père de Zuras). La mythologie cosmique de Starlin anticipait de toute manière une logique très similaire de celle de Kirby (Thanos/Thanatos, Eros…) et elle s’y rattacha donc finalement. Comme il était cependant difficile d’expliquer au lecteur de Marvel qu’Hercules, Thor et quelques autres étaient des « faux », l’éditeur transigea finalement en expliquant que les « vrais » dieux s’étaient retirés des affaires terrestres depuis des siècles et qu’ils avaient en quelque sort délégué les affaires courantes à la race des Eternals, qui leur ressemblait tant…

Pour Marvel, c’est un peu le meilleur des mondes : Ses scénaristes peuvent utiliser tous les personnages mythologiques qu’ils veulent. S’ils veulent jouer la carte de « l’authenticité », ils ont des personnages comme Hercules. S’ils veulent au contraire expliquer une incohérence ou quelque chose d’incompatible avec le discours antique, il suffit d’attribuer l’événement à un des Eternals. De toute façon, comme nous l’avons déjà vu dans le cadre d’Oldies But Goodies, Marvel n’avait jamais été très claire dans son utilisation des divers panthéons. Très tôt, depuis le Golden Age en fait, Jack Kirby et quelques autres avaient allégrement mélangé les choses, montrant que Thor et Hercules semblaient appartenir à une seule famille de dieux habitant le Valhalla. Structurellement il fallait séparer le vrai du faux et avoir deux mythologies superposées (la classique puis celle amenée par Starlin et Kirby) permettait de jouer sur les deux tableaux. Chez DC, on n’avait pas ce luxe car la mythologie fut très tôt utilisée. Elle joue un rôle déterminant dans les origines de Wonder Woman et, dans les années suivantes, il serait assez courant que l’héroïne fasse appel à telle ou telle divinité. L’amazone comptait de toute manière parmi ses adversaires réguliers le dieu Mars (plus tard, dans la version post-Crisis, c’est le nom d’Arès qui fut utilisé de préférence). Et on a pu voir dans cette chronique qu’elle avait également affronté Odin et tout le panthéon nordique. Wonder Woman se nourrissait d’une mythologie classique présentée comme « réelle ». Mais dans le Golden Age, la notion d’univers partagé restait encore assez aléatoire. Les dieux que pouvaient croiser ou affronter d’autres héros à l’occasion comme Superman n’avaient absolument rien à voir. Tout comme, d’une série à l’autre, les héros de DC ne croisaient pas la même version des Martiens ou des survivants de l’Atlantide. Pire que ça, à une ou deux années de distance il arrivait que Superman affronte des Martiens ou des habitants d’Atlantis… sans que le scénariste se rende compte (ou se préoccupe) du fait que l’histoire n’était absolument pas raccord avec la rencontre précédente. Il y a même des épisodes où des héros de DC s’occupent de découvrir si la légende des Amazones est réelle… sans réaliser que l’existence de Wonder Woman annule toute question ! Strange Adventures #19 semble nous emmener vers une contradiction de ce genre… Si ce n’est que l’histoire a une suite (encore faut-il comprendre qu’il s’agit de la suite de l’histoire que nous venons de voir).

En juin 1960, John Broome est le scénariste régulier de Flash depuis quelques années quand il écrit, pour le 113ème épisode de la série une histoire intitulée « The Man Who Claimed the Earth! » (l’Homme qui a réclamé la Terre ! »). Dans ce récit (que l’ami Jean-Michel Ferragatti a déjà mentionné dans ses French Collection), les habitants de la planète Olimpus retrouvent la trace de la « planète perdue », une ancienne colonie de leur empire. Avec des intonations finalement assez proches de ce qui se fera plus tard dans le feuilleton Battlestar Galactica, le maître d’Olimpus, un certain Zus, rappelle à ses sujets qu’il y a des millénaires leurs ancêtres ont envoyé un vaisseau pour coloniser la Terre : « mais selon nos archives le vaisseau fut piégé dans un terrible orage magnétique. A cause de cela les gens d’Olimpus ont perdu la trace des colonisateurs« . Zus ordonne à Po-Siden (en lieu et place de Poséidon) de réclamer la Terre, puisque les gens d’Olimpus pensent qu’elle leur appartient de longue date. Flash (Barry Allen), lui, s’emploie pendant tout l’épisode à contraindre Po-Siden à renoncer à ce plan. Finalement Po-Siden retourne sur Olimpus après avoir promis à Flash de ne plus s’attaquer à la Terre. Mais retourné sur son monde, Po-Siden réalise qu’après tout il est le seul à avoir donné sa parole et que Zus, s’il le veut, peut envoyer d’autres Olimpiens sur Terre. Zus refuse. Il a eu le temps de déterminer que la Terre a bien été une colonie d’Olimpus mais qu’elle a gagné son indépendance il y a bien longtemps, ce que leur rappelle la victoire de Flash. Au demeurant on pourrait penser que les deux histoires écrites par John Broome sont contradictoires. Après tout le Zus qui affronte Captain Comet a vécu sur Terre et vient de passer des siècles en hibernation, avant de trouver la mort. Il ne peut être le Zus qui règne sur Olimpus. Mais John Broome ne s’est pas contenté d’utiliser des noms similaires à huit ans d’écart : ses deux histoires se complètent si on y regarde bien !

Les Eternals sont issus de la civilisation d’Olimpus. Même dans Flash #113, quand le Zus d’Olimpus décrit son monde, il fait allusion a des ancêtres et à des générations. Il ne fait donc pas l’ombre d’un doute que les Olimpiens, malgré leur allure de dieux grecs, ne sont pas réellement immortels ! Ce qui raccorde tout à fait les choses par rapport aux Eternals : ces derniers sont les membres du vaisseau colonial envoyé par Olimpus des siècles plus tôt et il est, à partir de là, tout à fait normal de trouver des noms similaires (ou des grades) tels que « Zus ». On peut penser que les Eternals/Olimpiens de Broome sont une civilisation qui adore les mêmes dieux que les grecs de l’Antiquité (au besoin ce sont eux qui ont amené ce culte sur Terre). Ce qui donne à DC Comics un effet « doublon » similaire à celui que Marvel mettra en place à partir des années 70. Il y a d’une part les « vrais » dieux grecs (ceux qui patronnent Wonder Woman) et d’autre part cette race extra-terrestre qui est venue sur Terre il y a des millénaires et dont les leaders étaient les 12 Eternals. A partir de là les différentes versions d’Hercules ou de Mars incompatibles et contradictoires à l’intérieur d’un seul et même univers DC s’explique facilement : si on croise différents « dieux » affrontés par Superman ou ses collègues c’est que ceux-ci ne sont pas les dieux des mythes mais des ressortissants d’Olimpus (Atlas, héros colossal créé par Jack Kirby dans First Issue Special #1 mais qui n’absolument rien en commun avec l’Atlas des grecs, pourrait lui aussi entrer dans cette catégorie). A la fin de Flash #113, le Zus d’Olimpus s’engage à ne plus jamais s’intéresser à la Terre. Mais comme noté par Jean-Michel Ferragatti dans French Collection #91, Mystery in Space #58 (mars 1960) voit Adam Strange affronter une autre faction d’extra-terrestres ressemblant à des dieux greco-romain. Adam les identifie comme une race ayant sans doute colonisé la Terre dans un lointain passé. A partir du moment où les adversaires d’Adam comptent aussi un Mercury, on peut regrouper tout cela comme faisant partie d’un seul et même principe relevant des Eternals apparus dans Strange Adventures. Les dieux croisés par Adam Strange se revendiquent non pas d’Olimpus mais d’Olympia mais ce n’est rien qui ne puisse être résolu en expliquant qu’il s’agit de deux villes sur une même planète. Ou encore qu’Olympia est une des colonies dont Olimpus est si fière. D’ailleurs les comics ne seront pas la seule forme de fiction à suivre cette voie. Dans le feuilleton Star Trek, un épisode de 1967 (le trente-et-unième de la série, « Who Mourns For Adonais?« ) explique lui aussi que les dieux grecs étaient les descendants d’une race extra-terrestre (race que l’équipage de l’Enterprise finit par rencontrer).

Pour en revenir au strict univers DC, les Eternals de John Broome sont la clé pour expliquer toutes les contradictions apparentes dans les utilisations de la mythologie : s’il existe un Hercule ou un Apollon qui ne cadre pas avec ce qui a précédemment été admis, il suffit de le relier aux Eternals et à Olimpus. Exemple : si un numéro de Wonder Woman nous montre le dieu Hercule comme étant un gros barbu brun et, qu’à l’inverse, Superman croise un Hercule roux à l’allure différente, venu de l’Antiquité, il suffit d’expliquer (pour les fans de continuité, encore que cette explication ne soit généralement pas évoquée) que le deuxième est un des fameux colonisateurs d’Olimpus. A partir de là les Eternals de Broome ont exactement la même utilité chez DC que les Eternals de Kirby chez Marvel. Mais avec 24 ans d’avance…

[Xavier Fournier]