[FRENCH] Pendant le Golden Age, il y avait une certaine « communauté d’esprit » entre le Batman de DC Comics et le Black Terror de Standard/Nedor (de nos jours publié chez Dynamite dans le cadre de Projet Superpowers). Bien sur, le Black Terror lorgnait à la base énormément sur les pouvoirs d’un Superman mais le côté sombre de son costume, son sidekick Tim, sa spécialisation dans la lutte contre la pègre et même certains artistes communs (Jerry Robinson, co-créateur du Joker, dessinera plusieurs épisodes de Black Terror) fera que la série sera très « batmanienne » dans l’esprit. Mais il ne faudrait pas croire que l’influence ne passait que dans un sens… « Double Trouble Down Mexico Way » (« Double problème sur le chemin de Mexico »), une histoire publiée dans Black Terror #20 en octobre 1947, va ainsi avoir une influence sur Batman qui se fait encore sentir dans les scénarios modernes que Grant Morrison produit pour le héros-phare de DC.

Comme le titre l’indique, l’histoire commence au Mexique, alors que deux journalistes américains arrivent pour couvrir des festivités locales. Les deux hommes sont peu motivés par la perspective, s’attendant à relater des événements aussi peu accrocheurs qu’un club de couture. Mais alors qu’ils passent devant une banque, ils sont témoins de l’arrivée peu discrète de bandits. Véritables clichés ambulants, les gangsters sont à cheval et portent poncho et sombrero, comme tiré d’un film de Sergio Leone. Les journalistes américains voient tout et peuvent même prendre en photo le directeur de la banque qui sort en expliquant que ce sont non seulement des voleurs mais des tueurs (sans doute que des horreurs se passent à l’intérieur du bâtiment). Les deux américains sont déjà assez contents de leur scoop quand le reportage prend encore d’autres proportions avec l’arrivée de deux super-héros. Le Black Terror et son jeune sidekick arrivent sur les lieux pour mettre fin au hold-up. Mais la chose étonne déjà les journalistes… Le Black Terror ? Mais que fait-il donc au Mexique ?

Il est vrai que le périmètre d’action du Black Terror et de Tim (son auxiliaire) se situe aux USA. On imagine mal le super-héros sauter dans un avion à chaque fois qu’un crime se passe dans un autre coin du monde. « Le Black Terror qui arrive au Mexique ! C’est le scoop du siècle ! » s’écrie un photographe. Mais comme nous sommes des lecteurs endurcis de comics, on ne nous la fait pas à nous. Il y a quelque chose de très bizarre dans la présence du héros. Et dans la manière dont il a « customisé » ses vêtements. Le Black Terror porte… un sombrero noir, une ceinture très mexicaine et une paire de moustaches épaisses. Qui plus est le héros fait preuve d’un accent à couper au couteau. Quand un des brigands, pas impressionné par l’arrivée de l’homme masqué, sort son revolver en s’écriant « Quand José Fernando tire… c’est toujours pour tuer ! », Black Terror rétorque : « Tou né toura pas aujourd’hui, Senor !« . Avec un coup de poing dévastateur, le Black Terror (avec un accent comme ça devrait-on l’appeler « Black Terrour » ?) assomme un des gangsters avant de s’enfuir.

Quelques instants plus tard les deux journalistes arrivent à rattraper les héros, désirant leur arracher une interview. Mais avec le même accent marqué, Black Terror refuse : « Dézoulé, Senors, cé matin nous sommes  trèz préssés ! ». N’empêche. Même sans interview les deux journalistes peuvent témoigner d’avoir vu le Black Terror en action. Et qui plus est ils ont des photos exclusives de l’attaque de la banque. La presse américaine s’empare donc de leur reportage… Avec des réactions du public qui témoignent, peut-être même au delà de ce que les auteurs pouvaient en avoir conscience, un certain renfermement de la société américaine après l’expérience de la seconde guerre mondiale et avant la plongée dans la paranoïa des années 50. En clair le quidam moyen se vexe que Black Terror ait « osé » se rendre au Mexique. Un lecteur de journal commente ainsi « Oh-oh, on dirait que l’Amérique n’est plus assez bien pour le Black Terror ! ». Et un autre homme renchérit « Ouais ! Avec la hausse du crime, il devrait rester chez nous, où il doit être ! ».

L’ennui c’est qu’au même moment, Bob Benton (l’alter-ego civil du Black Terror mais aussi un étonnant sosie de Clark Kent) est en train de lire le journal dans sa pharmacie et qu’il découvre ces événements mexicains… dont il n’a jamais entendu parler ! Il prend à témoin son pupille : « Bon sang, Tim ! Mexico est un endroit chouette… Mais comment avons-nous pu nous retrouver là-bas ! ». Il s’avère (et on s’en doutait un peu à travers l’accent et les moustaches du Black Terror mexicain) que Bob et Tim n’étaient pas au Mexique la veille. Tim émet alors une théorie : « Peut-être qu’il s’agit d’un imposteur qui met en place une escroquerie ». Et Bob en convient. Cela pourrait être une imposture ou un vrai Black Terror mexicain. Pour en avoir le coeur net, Bob annonce au garçon qu’ils vont franchir la frontière et enquêter sur place…

Le lendemain Bob et Tim arrivent dans la petite ville mexicaine de Teoquilta, là où le Black Terror local a été vu pour la dernière fois. Les deux héros tombent alors sur des mexicains en train de dormir sous leur sombrero (là aussi, le cliché…). Quand ils se présentent comme des américains cherchant le Black Terror, cependant, deux autres hommes les entendent. Et s’énervent ! On reconnaît en effet un des gangsters qui a attaqué la banque quelques jours auparavant. José Fernando (l’homme qui se vantait de toujours tuer quand il tire) arrive furieux vers Bob. Il est convaincu que les deux américains sont des amis de Black Terror (ce qui techniquement est vrai en un sens, même si Fernando ne pense pas au même héros). Très vite les choses dégénèrent et Fernando agresse Bob. Malheureusement pour le pilleur de banques, le vrai Black Terror a toujours ses pouvoirs (endurance, force supérieure…) même quand il n’est pas en costume. Les deux gangsters sont vite mis en déroute et s’enfuient à cheval « Viiite ! L’Americano il va touz nous toué ! » Voyant qu’ils ont mis en déroute les « desperados », un vieil indien les prend en sympathie et accepte de leur indiquer dans quel coin le Black Terror doit se cacher. Plus tard dans la colline, Bob et Tim repèrent une cabane non loin de l’endroit qu’on leur a indiqué. Les deux américains pensent que les deux imposteurs doivent s’y trouver et décident de passer aux choses sérieuses en enfilant leurs uniformes : « Quelqu’un va avoir la surprise de sa vie » déclare Bob…

Un moment plus tard les vrais Black Terror et Tim entrent dans la petite maison de bois et sont confrontés à leur version mexicaine. « Black Terrour » est effectivement surpris « Caramba ! C’est le Black Terror ! Ou bien alors je vois double ? « . Pour en être au point où il se demande s’il ne voit pas son propre reflet on se dit que le mexicain doit sans doute aussi abuser d’un autre cliché local : la tequila ! Terrifié, le moustachu pose son sombrero et s’excuse : « Moi… Porfirio Juarez Rivera… Baisse ma stupide tête en signe de honte ! Je suis juste ce que vous pensez. Une pale copie ! ». Porfirio explique ensuite que Miguel (sans doute le jeune homme qui joue Tim) et lui-même ont acheté un projecteur de cinéma avec de la pellicule. Et qu’ils sont tombés sur un film nommé « The Black Terror » ! Bob Benton mentionne alors qu’il aimerait bien un jour dire deux mots au type qui a écrit ce film (comprenez par là que le film en question n’a jamais été approuvé par le vrai Black Terror). Porfirio et Miguel, en voyant le film, se sont dit que leur pays aussi était plein de bandits. Ils se sont donc procuré deux uniformes pour jouer les Black Terror locaux…

Mais soudain une balle traverse la pièce. Regardant à l’extérieur les quatre héros aperçoivent José Fernando et ses bandits. Ils sont du suivre Bob et Tim alors qu’ils arrivaient dans le secteur. Aussitôt les héros masqués sortent de la cabane pour en découdre et les brigands ont ainsi la surprise de voir QUATRE Black Terrors (en comptant Tim et Miguel) au lieu de deux. Bob ordonne à Porfirio de retourner en ville pour prévenir le shérif local pendant que Tim et lui s’occupent de Fernando et de son gang. Malheureusement les brigands ne jouent pas selon les règles et ils assomment les deux héros américains en les frappant par derrière.

Quand Bob et Tim reviennent à eux, les malfrats ont mis au point une méthode d’exécution atypique. Ils ont enterré les deux héros dans le sol, avec seulement la tête qui dépasse, et les encerclent avec leurs chevaux qui galopent autour d’eux. La menace immédiate c’est bien sûr que Bob et Tim se fassent écraser la tête par les sabots mais Black Terror dit à son sidekick d’être courageux, que ce sera terminé dans cinq minutes. L’adulte serait-il découragé, prêt à mourir ? Non. Simplement il attendait que sa super force fasse effet. En faisant usage de ses muscles il s’extirpe vite de la terre. Moins braves maintenant, les gangsters s’éparpillent. Black Terror en assomme un pendant que Fernando cherche à s’échapper en escaladant la colline. Comme les deux héros le poursuivent, il a l’idée de pousser un gros rocher derrière lui, de manière à écraser ceux qui le talonnent. Mais la manœuvre manque son but. Sans issue, Fernando promet alors qu’on ne le prendra pas vivant et se jette dans une crevasse, au grand désespoir de Black Terror…

Mais c’est alors que leurs deux amis mexicain reviennent (sans doute en compagnie de la police, bien qu’elle n’apparaisse pas à l’image). Porfirio, le « Black Terror local », lance alors son lasso et capture Fernando en plein saut, alors qu’il allait disparaître dans le vide « L’Américano dit stop alors tu stoppes ! Si ! ». C’est donc grâce à Porfirio que Fernando est capturé vivant… Plus tard, une fois la situation éclaircie, il est temps que les héros se séparent. Le vrai Black Terror explique à Porfirio Juarez Rivera qu’il peut garder son costume noir comme souvenir mais qu’il lui faudra faire attention quand il le portera. Tim en fait de même en permettant à Miguel de conserver sa tenue. La scène est assez ambiguë car d’un côté on a l’impression que Bob Benton dissuade son imitateur de recommencer… tout en lui expliquant qu’il faudra être « prudent » (il faut dire que si Bob a une formule pharmaceutique qui lui confère une super force Porfirio, lui, n’a que son lasso). Le lecteur est donc libre de penser ce qu’il veut. Les Black Terror et Tim mexicains sont peut-être mis au placard ou, inversement, peut-être tolérés par leurs modèles américains.

Mais la vraie portée de cet épisode se ferait sentir ailleurs que dans les pages de Black Terror. Batman se lancerait dans une histoire voisine en 1949 (Batman #56) quand il entraînerait un équivalent mexicain, le Bat-Hombre, portant lui aussi une version « mexicanisée » de l’uniforme de son modèle. La grosse différence est qu’à la fin de l’épisode Batman découvrait que le Bat-Hombre n’était pas le héros qui prétendait être et travaillait en fait pour la pègre. Bien sûr le Hombre serait vaincu avant la fin de l’histoire. Sans que Batman #56 soit identique à Black Terror #20, paru deux ans plus tôt, la trace de l’influence est manifeste. Mais cette apparition d’un autre Batman situé ailleurs dans le monde avait du attirer quelques réactions des lecteurs car à peine quelques épisodes plus tard DC commencera à introduire d’autres Batmen étrangers qui cette fois, contrairement au Bat-Hombre, seraient de vrais héros. Dans Batman #62, Bruce Wayne rencontrerait les versions premières de Knight et Squire.  Dans Batman #65 il entraînerait Wingman. Dans Batman #86, ce serait le tour de Man-of-Bats, le Batman amérindien… Tout cela menant à Detective Comics #215 (1955) dans lequel plusieurs de ces « Batmen of All Nations » formeraient ce qui allait devenir le Club of Heroes (réutilisés de nos jours comme personnages secondaires dans les pages du Batman de Grant Morrison). Lors de la formation du Club of Heroes, la place d’un héros mexicain serait remplie par un nouveau personnage, El Gaucho… Lointain descendant thématique du Bat-Hombre et donc du Black Terror moustachu. Encore plus récemment, Grant Morrison à mis à jour le concept du Club of Heroes en le transformant en Batman Incorporated, soit une organisation mondiale qui repose sur l’existence de plusieurs pseudo-Batmen à travers le monde. Mais peu de gens se souviennent que tout cela, cette idée de « l’équivalent folklorique », a commencé avec un mexicain qui se faisait passer non pas pour Batman mais bien pour le Black Terror… Si Bob Benton doit beaucoup aux modèles que furent Batman et Superman, dans le cas présent c’est à ses aventures qu’on doit le principe qui allait devenir, à terme, Batman Inc.

[Xavier Fournier]