[FRENCH] Les fans de Marvel savent bien que dans les années 40 Captain America combattait déjà le Red Skull, le Ringmaster et quelques autres personnages qui, sous une forme ou une autre, ont survécu dans l’univers Marvel contemporain. Pourtant les Masters of Evil (les « Maîtres du Mal ») du Golden Age restent, eux, largement oubliés malgré les diverses ramifications plus tardives dans Avengers. Disons qu’un certain scénariste ne les avait pas oublié, lui…

All Select Comics était la série sœur du titre plus connu All-Winners Comics de Timely/Marvel. Non pas qu’en 1945 la chose ait tellement d’importance. A cette époque l’éditeur avait clairement compris qu’il y avait un clivage, qu’il tenait son « tiercé de tête » avec des héros comme Captain America, Human Torch et Sub-Mariner, qui avaient tendance à se retrouver dans la majeure partie des séries Timely. Derrière, il y avait des personnages plus secondaires comme the Whizzer mais essentiellement l’éditeur était sorti de sa frénésie de lancement de nouveaux héros et préférait jouer la sécurité. Terminé l’avalanche de concepts éphémères qui avait marqué la période 1939-1943. Le Marvel du Golden Age s’était « sédentarisé » autour de ses trois valeurs sures. All Select Comics n’était donc qu’une énième série présentant le même cocktail. Étant moins initiatrice de nouveaux héros que Marvel Mystery Comics, All-Winners Comics, Mystic Comics, Daring Mystery Comics ou U.S.A. Comics, la série All Select Comics est donc souvent sous-estimée par les historiens ou par les fans. On pense n’y trouver que des aventures « génériques » des principales vedettes de Marvel. Pourtant, quand on cherche un peu on peut y trouver certaines pépites historiques. C’est le cas de « Captain America and the Masters of Evil », dans All Select Comics #7…

L’histoire en question commence d’une certaine manière en plein milieu d’une aventure. On (le nom du scénariste n’est pas connu mais les dessins sont de Vince Alascia) nous explique que Captain America et Bucky traquaient depuis longtemps le gang de « Terrible Tom » Garett (ce nom est d’abord écrit « Garett » puis « Garrett » dans le reste de l’épisode). La première scène montre ‘ailleurs les deux héros en train de venir à bout de trois hommes de main. Observant la scène à l’écart, le dénommé Garrett réalise vite que le vent a tourné. Son gang battu, il décide de prendre la poudre d’escampette : « Terrible Tom Garrett va s’éclipser de l’image ! Et vite ! Captain America ne m’attrapera pas ! ».

Malheureusement pour lui, il est aperçu par Bucky et ce dernier prévient son mentor. Captain America poursuit donc dans la rue le chef de la bande. Dehors, Garrett aperçoit un quidam en train de monter dans une voiture. Le gangster l’assomme et se précipite pour lui voler le véhicule. Quand Captain America et Bucky arrivent dans la rue, c’est pour voir Garrett s’enfuir hors d’atteinte. Inutile de poursuivre. Il est déjà loin. Cap se console car ils ont quand même le reste de la bande. Peut-être qu’avec un peu de chance ils finiront par tomber sur le repaire du leader en fuite. Mais en fait Terrible Tom » Garrett n’a pas vraiment de cachette. Il sort de la ville et roule sans but précis jusqu’à ce qu’il tombe en panne d’essence. Il est bientôt obligé de marcher le long de la route et, comble de malchance, c’est à ce moment qu’il se met à pleuvoir. Apercevant une maison à l’écart, Garrett s’y précipite et tente de forcer la porte : « Si seulement Captain America ne m’avait pas privé de mon flingue je ferais exploser la serrure ! ». Mais soudainement la porte s’ouvre d’elle-même…

Garrett pénètre dans l’édifice en le trouvant d’emblée étrange. Mais la fatigue est plus forte que la curiosité. Le bandit prend place sur une chaise et s’endort sans perdre de temps. Il est cependant vite réveillé par une voix tonitruante qui s’adresse à lui par son nom : « Je pense que vous êtes à l’aise, « Terrible Tom » Garrett » ? ». Sursautant le fuyard découvre un inconnu dans une sorte de tenue de moine. Le nouveau venu ricane : « Ah ! Terrible Tom ! Espèce de faiblard tremblant ! Je vais te dire qui je suis ! Mon nom est Terdu ! Je suis un sorcier et je peux faire des choses qu’aucun mortel ne pourrait tenter ! Viens ! ».

Terdu entraîne alors Garrett dans une autre pièce où un grand chaudron est installé. Ce guide moqueur reprend alors sa présentation : « Je pourrais te laisser partir et Captain America te détruirait ! Mais je prends plaisir au Mal, donc je vais t’aider à le détruire, lui ! ». Apercevant le chaudron, Garrett demande alors à quoi il sert. Terdu explique que ce chaudron (sans aucun doute magique) lui sert à observer le monde. En regardant dedans, Terdu raconte comment il pu voir la bande toute entière se faire battre par Captain America : « A, ces criminels modernes ! Aucun d’entre vous n’a de cervelle ou du courage ! ». Énervé, Garrett demande au sorcier s’il connait un meilleur gang. Terdu répond par l’affirmative : « Oui, je connais des criminels qui n’auraient pas peur de Captain America ! Mais ils ne vivent pas dans le présent ! ». Alors à quoi peuvent-ils servir se demande Garrett. Piqué au vif, Terdu décide alors de ramener… les pires criminels de l’Histoire !

Le sorcier « active » son chaudron et bientôt surgit le Capitaine Kidd, pirate anglais légendaire. William Kidd (1645-1701) a réellement existé mais sa version fantasmée a pris beaucoup plus d’ampleur, lui prêtant un caractère sans doute beaucoup plus sanguinaire que dans la réalité historique. La preuve en est d’ailleurs cet épisode : le vrai Capitaine Kidd n’était jamais que le chef d’un équipage et, sans ce dernier, on imagine mal quel danger il pourrait représenter en 1945, à moins de lui prêter la fureur d’une sorte de serial killer. D’ailleurs dans la même veine le deuxième criminel invoqué par Terdu est un tueur en série resté dans la mémoire collective : Jack l’Éventreur. Enfin le sorcier complète son équipe en puisant à travers le temps les voleurs de banques Frank (1843-1915) et Jesse James (1847-1882). Ce « casting » est encore plus étonnant que celui de Kidd puisque dans la culture populaire les frères James ont souvent été traités de Robins des Bois de l’Ouest. Des tueurs, oui, mais entourés d’une certaine caution romanesque. On aurait du mal à les considérer parmi les trois ou quatre pires assassins de l’Histoire sans doute un autre facteur est-il à l’œuvre dans le procédé de sélection. Visiblement Terdu dois lancer quelques autres incantations car dans la case suivante on voit au moins six « Masters of Evil ». Le commentaire nous explique que Terdu a également fait surgir du passé « Barbe bleue ». Vu qu’au contraire des autres il s’agit en théorie d’un personnage fictif il faut sans doute en déduire que c’est le modèle réel de Barbe Bleue, Gilles de Rais (1404–1440). Terdu fait également revenir « Gyp-The-Blood » alias Harry Horowitz (1889–1914), un gangster américain qui défraya la chronique avant d’être finalement électrocuté. On nous laisse entendre que le sorcier invoque également encore bien d’autres criminels à travers l’Histoire. La sélection est singulière puisqu’elle se compose de personnages dont les enfants (principaux lecteurs de l’époque) avaient pu entendre parler à travers des livres populaires (Capitaine Kidd, Barbe Bleue ou même les frère James) tandis que la référence à « Gyp-The-Blood », mort trente ans plus tôt, reviendrait un peu à glisser une référence à Jacques Mesrine dans une BD pour enfants parue en 2009…

Il n’était pas rare qu’on montre dans les comics des personnages capables de faire revenir des morts célèbres de l’Histoire (Fighting Yank, Kid Eternity… rien que chez Marvel deux héros, Major Liberty et Magar the Mystic, avaient ce pouvoir…). Et assez souvent, comme ici, les scénaristes utilisaient une sorte de version romancée de l’Histoire où il était courant de voir les Trois Mousquetaires (version Dumas) ou même Dracula croiser des personnes ayant réellement existé. Ici, sans prendre en considération leurs différences historiques, tous visiblement unis par une férocité sans borne. Sans perdre de temps Terdu leur donne alors ses ordres : « Vous volerez ! Vous tuerez ! Vous ridiculiserez Captain America et puis vous le rabattrez ici avant de le tuer ! ». Garrett est stupéfait par cette armée instantanée… Et nous, pendant ce temps, nous nous contenterons de nous demander comment Terdu peut croire que ses recrues peuvent savoir qui est Captain America vu qu’elles arrivent d’époques où Steve Rogers n’était même pas né…

Quelques jours plus tard, à la caserne où ils sont stationnés, le soldat Steve Rogers et le jeune Bucky lisent dans le journal un récit incroyable : Le fameux Captain Kidd aurait attaqué un yacht dans le port ! Le même soir Bucky apprend que plusieurs soldats rentrés de permission racontent une histoire horrible : Plusieurs personnes auraient été tuées de manière sanglante en ville et on raconte que ce serait l’œuvre de Jack l’Éventreur ! C’est plus qu’il n’en faut pour éveiller la curiosité de Steve, qui décide que Captain America et son fidèle sidekick vont aller enquêter en ville le soir même. La nuit venue, les deux héros arpentent donc les rues. Écoutant une alarme de banque, ils déduisent qu’un hold-up est en cours et ils se précipitent en même temps que la police sur les lieux. Lorsque Cap et Bucky arrivent devant la banque, une fusillade est déjà engagée entre les voleurs et les policiers. Un de ces derniers s’adresse aux deux super-héros : « Captain America ! Quelle chance ! Nous n’arrivons pas à toucher ces gars ! Je pourrais jurer qu’ils ressemblent à trois gangsters dont mon père me parlait… Mais j’ai toujours entendu dire qu’on les avait passé à la chaise électrique ! ». Le policier fait sans doute référence au gang de Gyp The Blood. Remarquant qu’aucune attaque frontale ne fonctionne, Captain America décide de les contourner. Bucky et lui passent par le toit de la banque et saute sur les gangsters par derrière : « Les tirs sont terminés » s’écrie le héros en sautant sur les criminels, pris par surprise.

Mais soudain la police est surprise par l’arrivée de deux cavaliers qu’elle reconnaît comme étant… les frères James. Les agents pensent devenir fous. Jesse James, en regardant le super-héros affronter les gangsters, dit à son frère : « Ce type doit être Captain America ! Je pourrais le flinguer mais je voudrais voir s’il est aussi bon avec ses poings qu’on le dit ! ». Captain America reconnaît aussitôt le cow-boy qui vient vers lui… « Jesse James ! ». Le célèbre hors-la-loi défie alors Cap mais celui-ci rétorque d’un coup de bouclier. Bucky, lui, tente de neutraliser Frank James. Mais ils s’aperçoivent que leurs adversaires ne restent pas K.O. Captain America explique à son auxiliaire « Je commence à me demander s’ils sont humains ! ». Mais il ne fait pas de doute que les héros auront le dessus. Pendant ce temps le reste des « Masters of Evil » arrivent et observent la scène. Le Captain Kidd comprend que les frères James n’auront pas le dessus mais lui estime avoir une chance. Il leur saute dessus par surprise et leur tombe dessus, les assommant avec le revers de son épée. Il ne reste plus qu’à les livrer à Terdu.

Au repaire du sorcier, « Terrible Tom » Garrett et Terdu attendent. Ce dernier s’écrie : « Il est presque temps : Ils devraient être en train de nous amener Captain America et le garçon ! ». Et effectivement la porte s’ouvre. Terdu peut alors féliciter ses « hommes du Mal ». Voyant Captain America et Bucky inconscients, Garrett est fou de joie. Il sort un revolver (pourtant il se plaignait de ne plus en avoir quelques pages auparavant) et fait mine d’abattre les deux héros. Mais il est arrêté avec violence par Terdu : « Non, espèce de couard ! Il faut les ranimer… Et tu devras les vaincre à la loyale ! Alors tu verras la preuve de la sagesse de Terdu ! ». Curieuse réaction « honorable » pour un sorcier qui expliquait pourtant se complaire dans le Mal. Garrett lui-même trouve cette idée idiote, expliquant que personne ne pourrait battre Captain America « à la loyale ». Mais Terdu insiste et explique que ses hommes, eux, le savent et lui montreront comment… Terdu réveille les deux héros, qui reconnaissent immédiatement Garrett et se préparent à lui sauter dessus. Garrett panique : « Hey hey… Terdu ! Tu avais dis que tu me montrerais comment me tirer de cette situation ! ».

Le Capitaine Kidd se précipite et donne son sabre à Garrett en lui conseillant de viser la nuque de Captain America. Mais bien sûr c’est sans compter le fait que le héros peut se servir de son bouclier. Il bloque la tentative d’attaque de Garrett en se moquant de lui : « J’imagine que le Capitaine Kidd ne peut pas tout t’apprendre en une seule leçon ! ». Garrett est bientôt jeté à terre et un autre des « Maîtres du Mal » (a priori il s’agit de Jack l’Éventreur) tend son couteau au gangster : « Sers t’en ! Tu peux lui ouvrir la gorge d’une oreille à l’autre ! ». Mais Garrett n’a même pas le temps d’attaquer une nouvelle fois. Bucky lui saute dessus et le plaque à terre. Captain America s’empare de l’homme et le lance alors sur ses complices, un peu comme s’il s’agissait d’un jeu de bowling. Balayés par Garrett, les Masters of Evil sont incapables de lui prodiguer d’autres leçons. Seul homme encore debout, Terdu est furieux contre Garrett et les autres criminels : « Crétins ! Vous laissez Captain America vous faire ça ! Je n’ai plus foi en vous ! Retournez à vos tombes, tous ! Retournez à vos tombes ! ». Immédiatement tous les tueurs que Terdu a puisé à travers le Temps sont absorbés par le chaudron magique et disparaissent.

Intrigués par cette disparition soudaine, Captain America et Bucky s’approchent du chaudron. Cap réalise qu’il contient un « puissant produit chimique ». Mais Terdu lui saute dessus pour tenter de le faire tomber dans le chaudron (sans doute pour le dissoudre à son tour). Mais le héros fait un pas de côté et c’est Terdu qui tombe dans le produit chimique, disparaissant sans laisser de trace. Captain America empêche Bucky de mettre la main dans le chaudron : « Pas touche Bucky ! Ca dissous tout ! ». Ne reste finalement que le seul gangster originaire de cette époque, Garrett, qui est terrifié par tous ces événements et supplie Captain America de l’emmener : « Je n’en peux plus ! Mettez-moi juste dans une cellule ordinaire pour le restant de ma vie ! ». Captain America lui assure alors que c’est une demande à laquelle il sera très facile de répondre. N’empêche que toutes les réponses n’ont pas été données. Redevenus simplement les soldats Steve Rogers et Bucky, les deux héros se posent encore des questions alors qu’ils retournent vers le camp. Qui était Terdu et comment pouvait-il réaliser ces prodiges ? Steve Rogers conclut : « Je ne le sais pas, mais en tout cas il n’utilisera plus jamais ses pouvoirs pour aider les malfaiteurs ! ».

Les Marvelophiles n’auront pas manqué de noter la ressemblance de nom entre les Masters of Evil de 1945 et ceux qui affronteront, des années plus tard, les membres des Vengeurs. Mais au delà d’une simple homonymie, les deux versions des Masters of Evil partagent plusieurs points communs, surtout si on remet les choses dans l’ordre : Chronologiquement cet épisode qui est supposé se dérouler au printemps 1945 est dans doute une des dernières aventures « historiques » de Steve Rogers et Bucky Barnes (passé avril 1945, tous les épisodes de Captain America Comics doivent être attribués à des héros remplaçants qui avaient pris la relève, les premiers Cap et Bucky étant considérés comme morts jusqu’à Avengers #4).

En termes de continuité, le combat contre les Masters of Evil doit donc être une des dernières aventures de Steve Rogers et Bucky aux USA avant de partir en Europe pour la chute de Berlin. Peu de temps après cette date, lors d’un combat contre le Baron Zemo, les deux héros disparaitront dans la Manche et le premier Captain America sera plongé dans une hibernation accidentelle pendant des décennies, ne se réveillant à « l’ère moderne » que dans Avengers #4 (mars 1964). Dans Avengers #6 (juillet 1964), le Baron Zemo apprend que Captain America est toujours vivant et membre des Vengeurs. Se croyant son assassin depuis les années 40, Zemo considère la survie de Steve Rogers comme un affront qu’il convient de remédier. Mais il sait qu’il ne pourra battre à lui seul les Avengers. Il convoque donc différents adversaires individuels des membres des Vengeurs (le Fondeur, l’Homme Radioactif…) et en particulier un personnage qui nous intéresse plus précisément le maléfique Black Knight (alias Nathan Garrett) un ennemi d’Iron Man qui était apparu quelques mois plus tôt dans Tales to Astonish #52 (février 1964).

L’équipe de Zemo est promptement baptisée les Masters of Evil et on note qu’à 19 ans d’écart les deux versions des Maîtres du Mal comptent dans leurs rangs des criminels nommés… Garrett ! Il s’agit pour le coup assurément d’un hasard car ni Stan Lee ni Jack Kirby n’étaient spécialement adeptes de ce genre d’hyper-continuité. De plus, au moment de créer ce Black Knight dans Tales of Suspense de février, on imagine mal Stan Lee « penser » son personnage dans la perspective d’une équipe formée en réaction de la réapparition de Captain America survenue en mars…

Une coïncidence comique et qui peut toujours être « rationalisée » dans le contexte de la continuité Marvel. Le « Terrible Tom » Garrett de 1945 était peut-être un oncle ou un frère du Nathan Garrett de 1963. Mais cette coïncidence cache quelque chose qui n’est sans doute pas le fait du hasard.

Dans Avengers #10 (Novembre 1964), la composition des Masters of Evil de Zemo a évolué. Le Black Knight, le Radioactive Man et le Fondeur ne sont plus membres du groupe. Désormais le Baron Zemo n’a plus guère que deux alliés venus d’Asgard : l’Enchanteresse et l’Exécuteur. Une des quêtes des Masters of Evil est de trouver de nouveaux alliés pour battre les Vengeurs mais ils viennent d’échouer lamentablement dans l’épisode précédent. Dans Avengers #9, Wonder Man, un surhomme de leur création, s’est en effet retourné contre eux, préférant prendre le parti des Vengeurs.

Dans Avengers #10, donc, Zemo, l’Enchanteresse et l’Exécuteur sont particulièrement démoralisés, conscients d’avoir été battus plusieurs fois par les Vengeurs. C’est alors qu’ils sont contactés par le puissant Immortus qui veut se joindre à leurs rangs. Méfiant, Zemo exige que le nouveau venu ait supprimé au moins un Vengeur avant d’être officiellement admis parmi les Masters of Evil. Immortus est présenté comme le maître du temps, qui peut puiser à volonté dans l’Histoire et ramener dans le présent des êtres qui lui serviront d’hommes de main. D’ailleurs il se fera par la suite une spécialité de composer plusieurs versions d’un groupe (nommé la « Legion of the Unliving » à partir d’Avengers #131, en 1975) en le composant d’êtres puisés dans le temps quelques millisecondes avant leur mort. Même si visuellement Immortus et Terdu sont très différents, leurs méthodes se ressemblent énormément. Et, au moins dans un premier temps, Immortus apparait lui aussi lié à une incarnation des Masters of Evil. Là pour le coup nous ne sommes plus dans le cadre d’une probable coïncidence comme c’était le cas pour les deux Garrett.

Même si la mauvaise mémoire de Stan Lee est bien connue, il est évident à la lecture d’autres comics Marvel de la même époque que Lee ne dédaignait pas puiser dans les archives de la société pour créer des super-villains. Ainsi le « Ringmaster of Death », un nazi apparu dans Captain America Comics #5 (1941), fut utilisé comme modèle du Ringmaster moderne (apparu en 1962 d’abord comme un adversaire de Hulk puis de Spider-Man). C’est la preuve que chez Marvel il est arrivé qu’au moment de créer un « super-villain du mois » on a parfois jeté un coup d’œil dans de vieux comics qui trainaient… (ou qui faisaient parti des archives de Lee ou de Kirby). Les Masters of Evil de Terdu sont ils les ancêtres de ceux de Zemo et donc, indirectement, la petite graine qui donnera par la suite naissance aux Thunderbolts et aux Dark Avengers ? Il n’est pas certain que les Masters of Evil de 1964 aient été créés consciemment d’après ceux de 1945 (encore qu’on remarquera que le nom n’est pas si courant que ça et qu’on ne le retrouve pas chez d’autres éditeurs). Au mieux on notera que la ressemblance s’arrête au nom et au fait que les deux groupes finissent par combattre Captain America à 19 ans d’écart. Par contre, sans être strictement identique, l’intervention d’Immortus dans Avengers #10 ressemble trop à celle de Terdu pour être purement accidentelle. Les Masters of Evil de 1945 sont peut-être (ou pas) le modèle de ceux de 1964 mais on peut considérer qu’ils sont au moins en partie à l’origine de la création d’Immortus et de sa Legion of The Unliving.

Du point de vue de la continuité moderne, on pourrait tout à fait intégrer la première version des Masters of Evil. Pour expliquer diverses contradictions liées à Immortus (par exemple dans Avengers #10 il utilise Hercule comme serviteur alors que ce dernier est depuis apparu comme un être différent dans l’univers Marvel), on a ensuite expliqué qu’Immortus n’utilisait pas proprement des êtres « puisés dans le temps » mais au contraire des Space Phantoms, une race habitant le domaine des Limbes d’Immortus. Les Space Phantoms sont capables de prendre n’importe quelle forme, selon la volonté de leur maître, pour imiter certains personnages. Ceci expliquerait par exemple que Gyp-The-Blood et les autres criminels vus dans All Select Comics #7 semblent capables de résister aux balles et il est difficile de les mettre K.O. Comme le pensait le Captain America de 1945, les Masters of Evil ne seraient pas humains.

Pour ce qui est de Terdu il s’agirait soit d’un Immortus déguisé, soit d’un agent d’Immortus. Si on y regarde bien, Terdu ne se contente pas de ramener les morts mais fait aussi quelques allusions au temps où même à la connaissance du futur (il sait à l’avance à quel moments ses hommes vont ramener Captain America). Dans ce contexte-là, à l’intérieur de l’histoire, la présence d’un Garrett n’aurait peut-être rien d’accidentelle et découlerait de la volonté d’Immortus de manipuler les évènements (Immortus a bien sur utilisé par la suite Nathan Garrett et le Baron Zemo parmi les membres de sa Legion of the Unliving). Une explication alternative, non liée à Immortus, pourrait faire de Terdu un des membres des Eternals. En effet, Jack Kirby lui-même a utilisé des éléments très proches des Masters of Evil de 1945 dans les pages d’Eternals Annual #1 (1977), titré « The Time Killers ». Dans cette aventure les Eternals combattent le savant fou Zakka qui lui aussi utilise des tueurs puisés à travers le temps (y compris Jack l’Eventreur, comme Terdu). Le « sorcier » d’All Select Comics #7 pourrait donc être Zakka sous un déguisement où un savant issu de la même culture.

Dans tous les cas, il semble difficile de croire que Terdu, présenté comme un puissant sorcier, pourrait avoir été détruit par son propre chaudron (ou en tout cas dans les comics on a vu des sorciers revenir de bien pire que ça). Ce qui fait que le personnage resterait tout à fait utilisable dans des histoires rétro comme un adversaire de Captain America ou des Invaders, peut-être en créant une autre version de ses Masters of Evil originaux…

[Xavier Fournier]