[FRENCH] Dans l’Age d’Or des comics, Green Arrow se prenait régulièrement pour Batman. Ou, disons-le carrément, il était un Batman de deuxième ordre. Tout ce que Batman faisait, Green Arrow le copiait. Évidemment le pauvre archer vert n’y était pas pour grand-chose. Le phénomène tenait surtout à des scénaristes en mal d’inspiration qui, régulièrement, collait une trame ou un élément « emprunté ». En plus de son pseudo-Robin (Speedy), de sa pseudo Batcave (la Arrow-Cave), de sa pseudo-Batmobile (la Arrow-Car) et de son pseudo Batplane (le Arrow-Plane), Green Arrow commença donc à rencontrer également des adversaires basés sur ceux du modèle batmanien. Au lieu du Joker, Green Arrow aurait ainsi le clown criminel Bull’s Eye. Ne manquait plus qu’un équivalent de Catman/Catwoman pour que le tableau soit complet. Et justement…

Dans Adventure Comics #104 (mai 1946), c’est Speedy (Roy Harper), le jeune auxiliaire de Green Arrow (Oliver Queen), qu’on découvre au premier plan en train de sauter sur une mystérieuse silhouette dans une combinaison sombre. Le mentor (et en théorie héros principal de la série, n’apparaît que dans le fond, juché sur l’aile d’un avion tandis que Speedy, lui, est déjà dans l’action et a déjà bondi dans les airs pour neutraliser l’inconnu. Comme l’adversaire porte un parachute et que Green Arrow est sur un avion, on se doute que la scène se passe à une certaine hauteur dans le ciel. Est-ce que Speedy aurait sauté vers la mort ? Ce n’est pourtant pas la préoccupation première du commentateur. Ce dernier s’intéresse en effet beaucoup plus à l’ennemi qui fait ses débuts dans cette histoire : « Attention aux griffes du Cat ! Ce criminel défiait les forces de la Loi et de l’Ordre comme un chat jouant avec une souris… Jusqu’à ce que les archers ensorcelés (NDLR: le surnom du tandem étant en anglais « The Wizard Archers »), Green Arrow et Speedy prouvent qu’il y avait plus d’une manière de coincer un chat dans… « Le Chat et la souris ! » (« The Cat and the Mouse !« ) ». Nous voici donc fixé. Le nouveau criminel s’appelle The Cat. D’ailleurs on voit bien que sa cagoule est surmontée d’une paire « d’oreilles » similaires à celles que portent Batman ou Catwoman sous le crayon de certains dessinateurs.

L’histoire commence vraiment quand on assiste à un hold-up en plein jour. Des gangsters arrachent de l’argent à des vigiles. Puis les voleurs demandent ce qu’ils doivent faire ensuite. Ils sont en effet radioguidés par le chef, The Cat, qui leur indique alors l’itinéraire pour s’enfuir tout en évitant les patrouilles de police. Alors que la bande s’engouffre dans une voiture, un des vigiles dépouillés leur hurle « Vous n’irez pas loin, rats ! ». Un des gangsters lui répond « C’est ce que tu crois le flic, mais un chat à neuf vies ! ».

En fait leur chef, le Cat, se trouve au même moment dans l’un des immeubles les plus hauts de la ville. Depuis sa cachette il a donc vu sur les rues et surveille lesquelles sont utilisées par les forces de l’ordre. Il lui suffit alors d’indiquer à ses hommes à quel carrefour tourner pour éviter de se faire arrêter. Portant quelque chose à mi-chemin entre le masque-à-gaz et une cagoule stylisée imitant vaguement une tête de chat, le Cat fait plus que guider ses hommes. Il les protège aussi : Alors qu’une voiture de la police s’est mis à poursuivre celle du gang, elle soudain arrêtée par un projectile qui diffuse un épais brouillard dans la rue. Un des policiers hurle alors ; « Arrêtez la voiture ! C’est un gaz empoisonné – Le Cat en a déjà utilisé lors de ses autres opérations ! ». L’automobile des gangsters étant passée avant l’arrivée du nuage de gaz, elle peut continuer sans être inquiétée. Les policiers n’oseront pas traverser cette barrière gazeuse…

Le lendemain le procureur demande de l’aide aux deux combattants du crime que sont Green Arrow et Speedy. Immédiatement Green Arrow suggère de se rendre à l’endroit le plus haut de la ville. Ce qui surprend plutôt le procureur mais le héros lui explique avoir une intuition. Qui s’avère fondée. Ils découvrent bientôt une tache noire sur un mur. Green Arrow déduit le reste : « Voici la réponse… Le Cat a dirigé le crime depuis cet endroit mais a aussi utilisé une sorte de bazooka pour tirer ses capsules de gaz ! Cette marque a été laissée par la déflagration à l’arrière ! ». Mais comprendre ce qui s’est passé ne veut pas pour autant dire avoir une piste. Oliver Queen et Roy Harper, qui déduisent que les ordres étaient donnés à distance, sont quittes pour épier les ondes radios en espérant tomber sur la fréquence du Cat. Quelques jours plus tard les deux héros captent quelqu’un en train de donner ses ordres à ses « chatons », les envoyant attaquer la boutique Piffany’s. Immédiatement les deux héros préviennent la police et foncent dans la Arrow-Car pour se mêler à la poursuite. Mais à nouveau un nuage de gaz mortel bloque la rue. Cette fois pourtant il n’y a pas d’immeuble à proximité et le jeune Speedy se demande d’où peu venir l’attaque.

C’est Green Arrow qui remarque un autogyre (ancêtre de l’hélicoptère) qui passe dans le ciel. Cette fois le Cat a choisi un poste d’observation mobile ! (Quand à savoir comment il peut utiliser son pseudo-bazooka dans l’espace confiné d’un autogyre, ça c’est une autre histoire…).

Le Cat se croit sans doute en sécurité dans les airs mais c’est oublier un peu vite que l’Arrow-Car dispose de puissants sièges catapultes. Green Arrow est ainsi projeté dans l’air en direction de l’avion. Mais The Cat le voit arriver et change la trajectoire de l’engin. Autant dire que du coup Green Arrow fonce vers le vide et qu’il risque de s’écraser. Mais heureusement l’archer est équipé. Il tire une de ses flèches spéciales, munie d’une corde, qui vient se ficher dans le train d’atterrissage de l’avion. Sa chute est interrompue et le voici en prime transporté par l’avion du criminel, assuré de ne pas le perdre de vue. Sauf bien sûr que The Cat n’a pas du tout l’intention de conserver ce « passager clandestin ». Le criminel dégaine alors un pistolet pour supprimer son poursuivant.

Heureusement Green Arrow ne se laisse pas faire. Tout en tenant la corde avec les pieds (ne me demandez pas comment il y arrive avec une paire de bottes), l’archer se retourne et bande à nouveau son arc : « Maintenant c’est mon tour, espèce de monstruosité féline ! Prends ça pour voir si c’est à ta taille ! ». Et le héros tire une nouvelle flèche qui vient arracher le revolver du Cat. L’archer n’a plus qu’à se hisser au niveau du cockpit. Mais The Cat est vraiment un adversaire préparé à tout : le criminel saute dans l’air, ouvrant un parachute : « Je déteste te quitter maintenant mais j’ai du travail. Un hold-up, tu te souviens ! ».

Sans parachute, Green Arrow est coincé sur l’autogyre, qu’il doit poser quelque part avant de suivre son ennemi. C’est donc au tour de Speedy de prendre la relève (nous sommes quand même dans des circonstances très éloignées de ce que nous proposait l’image d’ouverture avec un Speedy semblant projeté en plein air). Quand The Cat se pose dans la rue, le jeune héros tente de l’arrêter. Mais la silhouette féline l’assomme… avec une clé anglaise (ne me demandez pas ce que quelqu’un qui vient de sauter en parachute fait avec une clé anglaise dans la main…).

The Cat saute dans une voiture mais même sonné Speedy a la présence d’esprit de sauter sur le pare-choc arrière du véhicule. Et là… cette tournure des choses rappelle certaines choses, comme les poursuites en voiture d’Angel ou Captain America lancés après des criminelles félines nommées toutes les deux… Catwoman. A ce stade, il est trop tôt pour tirer la sonnette d’alarme et dire qu’Adventure Comics #104 est identique à ces autres histoires (ce n’est d’ailleurs pas le cas). Les scènes de « filatures » sur le pare-choc arrière n’étaient pas rare à l’époque. Mais quand même notre Cat commence à se rapprocher d’un archétype de bandit félin reconnaissable.

Pendant ce temps les « Chatons » sont en train de piller la bijouterie Piffany’s. Le « hic » dans l’histoire c’est qu’avec tout ça The Cat n’est plus en l’air pour les guider et que du coup ils ne reçoivent plus d’ordre. Alors les voleurs sautent dans leur voiture et prennent la fuite au hasard… Pour finalement tomber sur un nuage de gaz. Le gaz que The Cat utilise d’habitude !

Car, oui, Green Arrow étant resté dans l’avion, il a accès aux cartouches de gaz de la bande et s’en sert (en les projetant au bout de ses flèches) non pas pour bloquer la police mais bien pour s’attaquer aux bandits. La chose est cependant scénaristiquement étonnante de la part de Green Arrow puisqu’on se souviendra que le gaz du Cat est mortel. Il est curieux que Green Arrow n’ait pas dans sa panoplie une flèche fumigène ou soporifique qui neutraliserait tout autant sans tuer. Là, pris de court, les gangsters tente d’enfiler leurs masques à gaz mais ils n’ont pas le temps. La voiture file s’écraser contre un réverbère. Ce qui nous rappelle là aussi des choses publiées en 1945 dans Marvel Mystery Comics #63 ou Captain America Comics #45, quand les deux versions de Catwoman de Marvel finissaient par aller s’écraser en voiture contre un réverbère du même genre !

Cependant si les gangsters ont bien perdu les commandes de la voiture ils ont réussi à mettre leurs masques. Ils sortent du véhicule prêts à tirer sur Green Arrow, qui les survole avec l’avion. Seulement il ne faut jamais sous-estimer les ressources d’un homme qu’on vient de voir tenir une corde par ses pieds. Green Arrow tire une multitude de flèches qui viennent se ficher dans chaque revolver des criminels, les rendant inutilisables. Puis il lance une nouvelle volée de flèches qui… clouent les pantalons des hommes au goudron de la chaussée. Et là mine de rien ce n’est pas mince comme exploit parce que Green Arrow, tout en pilotant un autogyre, arrive quand même à tirer plus vite que quatre hommes et sans manquer ses cibles. Une remarquable maîtrise… ou du grand n’importe quoi selon que vous décidiez d’être (ou pas) bon client du scénario. D’ailleurs dans le genre nous retrouvons Speedy, toujours juché sur le pare-choc arrière de la voiture de The Cat qui lui a trouvé une technique amusante pour laisser une trace derrière lui : il lance des flèches derrière lui (comme le Petit Poucet le faisait avec des cailloux) de manière à laisser une piste que Green Arrow pourra remonter. Et là on a juste envie de lui demander combien de flèches il a dans le carquois et sur quelle distance il compte tenir à cette allure.

Mais la question devient vite caduque. La voiture de The Cat sort de la ville et ralenti dans les bois. Le criminel approche de sa cachette. Mais surtout, en regardant dans le rétroviseur, the Cat s’aperçoit de la présence de Speedy : « Ainsi ce coup sur la tête ne l’a pas arrêté ! ». Le gangster costumé arrête la voiture et se jette sur le garçon avant que ce dernier puisse réagir… Ce qui là aussi pose question car le temps que l’automobile stoppe et que The Cat en descende, Speedy aurait normalement du avoir tout le temps d’attaquer. Sauf bien sûr si avec son « astuce » pour laisser des flèches derrière lui Speedy n’en a tout simplement plus (ce qui ne serait pas spécialement une preuve d’intelligence de sa part). The Cat lui saute dessus et lui donne… un coup de clé anglaise (oui, encore, visiblement The Cat aime bien le bricolage et ne se déplace jamais sans sa clé anglaise).

Cette fois Speedy tombe assommé et The Cat le traîne dans une cabane. Avant d’être interrompu par l’arrivée d’un autogyre : « Green Arrow ? Mais comment savait-il où me trouver ? ». Green Arrow, qui aime bien parler tout seul quand il est aux commandes de ce genre d’engin, dit à voix haute « La trace des flèches m’a directement guidé vers cette cabane. Je me demande où se trouve Speedy ? ». Et bien je ne sais pas, Green Arrow… Voyons, est-ce que chercher dans la seule cabane du coin ne serait pas un bon début de piste ? Seulement voilà, quand il approche de la construction, le héros se fait tirer dessus par une mitraillette. Green Arrow n’est pas touché mais son arc, brisé par les balles, est inutilisable : « Ce tir à coupé mon arc en deux et voici qu’approche The Cat pour terminer le travail ! Hmm… Je me demande si ce Cat serait intéressé par une souris… ». Est-ce que Green Arrow a perdu l’esprit ou bien le scénariste veut-il simplement justifier le titre de l’histoire (« Le Chat et la souris ! ») ? Sans explication apparente, le héros cache un bout de son arc, encore lié à la corde, dans l’herbe. Pendant ce temps The Cat approche avec sa mitraillette, prêt à tirer. Là aussi The Cat ne brille pas par son intelligence car s’il a pu couper en deux l’arc de Green Arrow depuis son poste de tir dans la cabane, il n’a absolument pas besoin de s’approcher pour tirer sur le héros. Mais peut-être veut-il simplement narguer son adversaire avant de l’éliminer : « Tu m’as croisé une fois de trop ! ». Et Green Arrow de rétorquer « Je suis certain que ce sera la dernière fois ! ».

Mais quand The Cat approche, Green Arrow tire sur la corde de son arc cassé. Le fragment caché fait bouger l’herbe et Green Arrow s’écrit « Oh! Une souris ! ». The Cat sursaute et, terrifié, lâche son arme : « Une…une souris ! ». Le héros se jette sur l’adversaire désormais désarmé et lui arrache son masque. The Cat s’avère être… une jolie rousse ! Et la criminelle s’écrie « Oui, une fille ! Mais tu le savais sinon tu n’aurais pas employé l’astuce de la souris ! ». Green Arrow explique simplement : « Une vague odeur de parfum dans l’avion t’as trahie ! ». Et là, à nouveau, on se dit que le scénariste n’a pas peur de faire dans le caricatural. D’abord peut-on vraiment penser qu’une femme dans une combinaison hermétique pour la protéger du gaz et se trouvant à bord d’un autogyre qui doit vaguement sentir l’odeur de ce gaz laisserait une odeur reconnaissable de parfum. Admettons qu’elle soit d’une coquetterie folle et qu’elle utilise des tonnes du n°5 de Chanel… Mais même si Green Arrow découvre que The Cat est en fait une « chatte » pourquoi en déduire absolument qu’elle a peur des souris. Ce n’est pas non plus comme si TOUTES les femmes avaient peur des rongeurs. Certaines les adorent ! Bref, on nage dans le cliché.

Puis la police arrive et The Cat bredouille en réalisant qu’ils vont la jeter en prison. Impassible Green Arrow lui rétorque simplement « Tu n’étais pas si timide quand il s’agissait de meurtres ! ». Les policiers, eux, sont surpris : « Le procureur ne va pas en revenir quand il va découvrir que The Cat n’est qu’une simple fille ». Speedy, libéré de la cabane, est moins macho : « Cette simple fille m’a quand même assommé deux fois avec une clé anglaise ! ». Bientôt le procureur félicite Green Arrow & Speedy au nom de la ville pour leur « combat contre le crime » et le héros adulte explique avec humilité que c’est son auxiliaire qui a fait tout le travail en laissant derrière lui un « parcours fléché ». Puis la nuit tombée, revenus chez eux, Oliver Queen et Roy Harper peuvent ajouter le masque de The Cat dans leur collection de trophées. « The End » aussi bien pour l’histoire que pour The Cat, qu’on ne reverra pas…

Si on reconnaît sur les planches le style du dessinateur George Papp l’identité du scénariste est inconnue. Néanmoins on notera que l’originalité de l’histoire tient surtout dans le fait qu’on ignore pendant une partie de l’épisode que The Cat est une femme. Car pour le reste l’inspiration est évidente. Dans le souci de copier la galerie d’adversaires de Batman, l’auteur n’est pas allé chercher midi à quatorze heures : il a purement et simplement repris le concept originel de Selina Kyle (Catwoman) dans les premiers épisodes de Batman, en 1940. A l’époque elle opérait sous le pseudonyme de… The Cat (« Catwoman » n’est venu que par la suite) et portait un masque de chat mais pas véritablement un costume de super-criminelle. C’est le cas aussi de cette seconde Cat même si sa combinaison d’aviatrice lui donne un look plus action. En 1946 Catwoman n’était pas un personnage si régulier que ça dans les titres Batman et Detective Comics. Elle avait du faire en tout et pour tout une demi-douzaine d’apparitions en six ans. Elle n’est vraiment devenue régulière qu’à partir de la fin 1946, quelques semaines après la parution de cet Adventure Comics #104. On comprendra donc qu’en écrivant son script l’auteur pouvait penser que son « emprunt » passerait inaperçu mais qu’inversement, quelques mois plus tard, avec le brusque regain de popularité de la vraie Catwoman, cette autre femme-chat adversaire de Green Arrow aurait fait double emploi. Néanmoins il ne faut jamais jurer de rien dans l’univers des comics et même les plus anodins des personnages reviennent parfois des décennies plus tard (qui plus est avec les multiples reboots de DC Comics qui remettent parfois sur scène des créations anciennes). Si d’aventure un jour vous tombez sur une pseudo-Catwoman qui tient une clé anglaise, tenez vous le pour dit !

[Xavier Fournier]