Batman ne rigole pas beaucoup, contrairement à ce que le titre de la série, pris au sens littéral, pourrait laisser croire. Il est au contraire aux prises avec plusieurs sombres reflets de lui-même. Le « Batman qui rit », flanqué d’une autre version alternative qui tient plus du Punisher. Face à eux, le Bruce Wayne doit se demander si la fin justifie les moyens et s’il doit lui aussi sombrer dans les ténèbres.

Batman Who Laughs #4The Batman Who Laughs #4 [DC Comics]
Scénario de Scott Snyder
Dessins de Jock
Parution aux USA le mercredi 10 avril 2019

Il y a une certaine mode ces dernières années qui consiste à nous montrer des versions « bad » de Superman ou de Batman, comme si DC Comics voulait un peu casser l’image de boy scouts de ses principaux personnages. Ce n’est pas nouveau, cela a été déjà remarqué dans certaines de nos précédentes chroniques. Dans le cadre de cette minisérie, l’une des plus grosses ventes actuelles aux USA, on ne pas prétendre être surpris ou trahis puisque le Batman qui rit a déjà roulé sa bosse dans l’univers DC, qu’on parle de Metal ou de la Justice League. La perversité du personnage correspond donc à la promesse. Ce qui surprend plus, c’est la route empruntée pour que le Batman classique lui-même devienne subitement plus cinglé. Là où le Batman qui rit peut être comparé au Judge Death de Dredd, là où son homme de main, le Grim Knight, peut être associé, comme on l’a dit, à une sorte de Frank Castle, voilà donc que le Bruce Wayne « normal » en vient à prendre des allures de « Batman Gollum », corrompu par les accessoires de son homologue rigolard. Et cela, c’est plus un problème. Scott Snyder n’a jamais épargné Bruce Wayne, choisissant de faire de lui un personnage faillible et parfois hésitant, là où d’autres scénaristes voyaient en lui une sorte de dieu invincible de la justice. Mais le renversement qui intervient dans cette minisérie à tendance à gommer les différences. On se retrouve avec trois « Batmen » corrompus dans un nombre de pages resserré et à un moment on regrette qu’il n’y ait pas un peu plus de contraste, voir de subtilité. Batman (le vrai), intoxiqué par le pouvoir, en vient donc à devenir une brute épaisse qui maltraite son plus ancien allié sans l’ombre d’une hésitation, d’un débat interne. On le comparait à Gollum mais même Gollum avec son anneau arrive encore à débattre entre ses différentes personnalités. Là, c’est un peu bourrin, alors qu’en face les deux autres versions alternatives de Batman n’ont jamais prétendu à beaucoup de subtilité. En fait, ils le peuvent quand ils ont beaucoup d’espace (le récent one-shot sur le Grim Knight le prouve). Mais trois Batman vraiment méchants qui se bouffent le nez dans une vingtaine de pages et puis allez, rajoutez le Joker pendant qu’on y est… Tout cela est un peu trop serré pour qu’on ressente vraiment de l’empathie, même envers le Batman classique.

« You’re… you’re not Bruce anymore. »

Dessinateur connu pour sa gestion des ombres, de la noirceur et déjà collaborateur de Snyder sur d’autres projets, Jock est un artiste totalement indiqué pour cette série. Il lui donne un caractère impressionniste, irréel, parfois démesuré, qui fonctionne assez bien avec la perte de contact de Bruce envers la réalité. On voit bien, à travers le rôle de James Gordon Jr., que Snyder et Jock veulent à la fois boucler la boucle par rapport à leur cycle initial dans Detective Comics et en même temps parler de la subjectivité du mal (la descente aux enfers de Batman étant parallèle à une forme de rédemption hésitante du côté de James). Mais par manque de nuance, l’émotion peine à décoller. Et c’est dommage parce que Jock fait le job et que dans le même temps les intentions de Snyder ne sont pas mauvaises. Mais tout cela est un peu trop abrupte et manque un peu d’un élément qui apporterait un peu de lumière, ne serait-ce que pour mieux débattre avec les ténèbres. The Batman Who Laughs, c’est un peu un Bat-Silence des Agneaux si vous voulez. Mais en face du Batman « Hannibal Lecteur » (celui qui rigole), le Batman qui devrait être l’équivalent de « Clarice Starling » devient pratiquement aussi cinglé que son adversaire, et tout ça sans trop d’introspection.

[Xavier Fournier]