Alan Moore et Kevin O’Neill ont, de longue date, fait de Mina Murray le personnage central de leur League of Extraordinary Gentlemen. Au point d’ailleurs que le concept de « League » puisse paraître flou à ce point. Mais cette fois-ci plus encore les deux auteurs tournent leur attention vers les héroïnes. Qu’il s’agisse de l’origine d’Emma ou de la vie tragique d’Electrogirl, les « dames extraordinaires » sont à l’honneur…

League of Extraordinary Gentlemen - The Tempest #3League of Extraordinary Gentlemen – The Tempest #3 [IDW/Top Shelf]
Scénario d’Alan Moore
Dessins de Kevin O’Neill
Parution aux USA le mercredi 19 décembre 2018

Un peu comme au moment de Black Dossier, le casting des League of Extraordinary Gentlemen s’est considérablement élargi avec cette (ultime ?) série. Qui plus est Alan Moore continue d’emprunter aussi bien à la tradition littéraire mais aussi, quand la chronologie le permet, aux vieilles BD anglaises où à certains shows télévisés vieux d’une cinquantaine d’années. A ce petit jeu-là, reconnaître les sources et les allusions n’est pas toujours aisé (ce n’est sans doute pas fait pour, d’ailleurs). D’autant qu’il y a certains combos où se mélangent allégrement certaines œuvres d’Orwell avec des personnages des Avengers (Chapeau Melon & Bottes de Cuir) et d’autres choses encore. Comme Black Dossier, donc, The Tempest peut s’avérer quelque peu labyrinthique pour quiconque veut absolument mettre un nom sur chaque visage ou chaque titre mentionné. La spécificité de The Tempest, et en particulier sur ce troisième épisode, semble cependant reposer sur un autre point. Annoncé comme le chant du cygne d’Alan Moore en matière de comics (ou en tout cas pour ce qui concerne cette League), la série semble être l’occasion pour le scénariste de revisiter son parcours, au moins au second degré. Ainsi Captain Universe est un personnage que Mike Anglo avait introduit en 1954 pour remplacer Captain Marvel/Shazam. Et difficile, même si Moore fait référence à une autre oeuvre, de ne pas tiquer quand il est question d’un savant qui a créé une forme de vie végétale, laquelle créature « explose » au milieu d’un bâtiment dans une scène digne des derniers épisodes de Watchmen. Tout ça sans référence au premier degré à Marvelman ou à Swamp Thing. Et difficile de savoir (il faudra attendre la morale de l’histoire) si Moore veut dire par là que tout ce qu’il a fait chez les américains n’était jamais qu’une continuation de la culture anglo-saxonne (symbolisé ici, entre autres, par le(s) Monstre(s) de Frankenstein) ou bien s’il s’agit de clore les différents chapitres de son parcours. D’où peut-être une tonalité qui est la plus super-héroïque, en un sens, qu’on ait pu voir dans la League mais pour les besoins d’un sentiment crépusculaire.

« Holy space! It’s every british cosmic character I’ve ever heard of! »

Kevin O’Neill est bien entendu indissociable de la League of Extraordinary Gentlemen et représente tous ces personnages d’époques et de médias différents avec une grande régularité. Encore que cela ne veuille pas dire qu’il est uniforme. Un passage sur des personnages utilisant des tenues dignes du S.H.I.E.L.D. a un petit côté psyché, comme si – sans pour autant lui ressembler – O’Neill canalisait quelqu’un comme Jim Steranko. Plus loin, c’est carrément un roman-photo qui sert de respiration graphique… L’artiste s’amuse aussi avec les quelques fausses pages rédactionnelles glissées dans l’épisode, certaines contribuant à cette thématique féminine évoquée plus tôt. C’est parfois destroy en apparence (le chat d’Electrogirl) mais en fait mélancolique dans le même temps (la solitude de cette même héroïne). La « Tempête » permet à Moore et O’Neill de convoquer beaucoup de personnages et même si au premier certains portraits peuvent paraître cyniques, ils leur donnent finalement beaucoup d’humanité.

[Xavier Fournier]