[FRENCH] Trade Paper Box «52», comme le nombre de semaines dans une année… Une année pleine, d’un « Halloween » à l’autre… En ce début de mois d’octobre, les indices concordaient pour faire de cette semaine le moment idéal pour aborder ensemble un monument du comic-book moderne : « Batman : Un long Halloween », 13 épisodes d’une intensité et d’une créativité rares, réalisés entre 1996 et 1997 par le célèbre binôme Jeph Loeb / Tim Sale (« Superman For All Seasons », « Daredevil : Yellow », « Spider-Man : Blue »). A l’occasion de cette réédition chez Panini, nous avons donc eu le plaisir de retrouver, quinze ans après sa première parution, le meilleur détective de Gotham aux prises avec l’insaisissable meurtrier qui aura été capable de le mener en bateau pendant 12 mois. Et à l’image d’un excellent millésime, le vin de cette enquête a probablement encore gagné en puissance avec les années.

Qui est (Phil) Holiday ?

Sur fond de guerre des clans mafieux, un mystérieux tueur en série semble prendre un plaisir sadique à ôter la vie pendant les jours de fête. Tout commence à l’occasion d’Halloween, par le meurtre de Johnny Viti, neveu du célèbre et redouté Carmine « Le Romain » Falcone. Sur la scène du crime, la police retrouve un pistolet de calibre 22, une tétine qui avait visiblement servi de silencieux ainsi qu’une citrouille. Quelques semaines plus tard, pour Thanksgiving, ce sont des hommes de main du Romain qui sont abattus, à froid, pendant leur gueuleton… Une année durant, Batman, James Gordon et le jeune procureur Harvey Dent vont mener l’enquête afin de découvrir l’identité de celui que la presse, fébrile, appelle désormais « Holiday »…

I believe in Gotham City

Le « Long Halloween » est, de par sa structure même, un hommage au format fascicule du comic-book. Alors au sommet de son art, le scénariste Jeph Loeb parvenait en effet à tirer le meilleur parti du traditionnel « cliffhanger » de fin d’épisode et nous emmenait, près de 400 pages durant, pour un long tour de montagnes russes. Tout en s’en distinguant d’un point de vue esthétique, « Un long Halloween » partage avec « Year One » l’ambition commune d’une recherche de crédibilité. Et effectivement, tout dans ces 13 épisodes inscrit notre vigilante préféré dans une fantaisie « réaliste ». Batman apparaît avec classe, tel une silhouette dans la pénombre, et non comme un homme en costume. Chacun des principaux nemesis du caped crusader joue ici son morceau de partition et apporte une réelle contribution à la narration, au-delà des traditionnels gimmicks scénaristiques qui sont souvent associés à cette joyeuse ménagerie.

Retenons aussi l’exceptionnelle ambiance de polar qui soutient, comme dans une bonne pelloche, l’ensemble des rebondissements, jusqu’au dénouement assez inattendu. Cet ancrage dans le monde des « mobsters » italo-américains passe notamment par de nombreuses références explicites à la trilogie cinématographique du Parrain – pensons au patriarche Falcone plus que calqué sur Marlon Brando ou encore la mise en scène d’un mariage familial en tout début d’aventure… En retour, lu depuis notre belle année 2011, il est clair que l’influence de cette BD a été énorme. Et en premier lieu dans les récentes adaptations de Christopher Nolan, en particulier « The Dark Knight », auquel Jeph Loeb apporte indirectement une contribution majeure. Le serment que se font nos 3 idéalistes sur le toit d’un immeuble de Gotham, la nuit venue, a ainsi pu trouver son pendant au cinéma, tout comme – autre exemple- l’immense butin amassé dans un hangar…

Artistiquement parlant, cet album est juste exceptionnel. Chaque plan, chaque case, fait l’objet d’une stylisation poussée de la part d’un Tim Sale inspiré, et en quête permanente du cadrage parfait. Les planches sont aussi percutantes qu’un crochet de Christian Bale dans sa période « American Psycho ». On en prend plein les mirettes. Alors certes, les personnages de Sale ont des « tronches » assez caricaturées, certes le nez de son Batman est un triangle, mais tout lecteur capable d’entrer dans ce monde visuel y trouvera une cohérence énorme et un talent immense. On adore ! Foi de lecteur qui, dans sa prime jeunesse a pu bêtement dénigrer le cross-over « Wolverine / Gambit – Victims », il est clair que Tim Sale est vraiment un artiste majeur de la bande-dessinée mondiale. Un géant de la mise en scène dont l’œuvre peut être notamment parcourue via le colossal « Black & White » traduit aux éditions Akileos (2008).

Le crime qui tue

Tellement généreux et ambitieux, scénaristiquement irréprochable, « The Long Halloween » est définitivement le « year two » de Batman. Il n’y a pas de secret et il suffit, pour s’en assurer, de regarder les meilleures ventes des grands sites marchands : ce TPB est un must de la popculture, le genre de BD qu’on pourra sans hésitation, sans aucune appréhension, proposer à un profane des comics. Elle vous emporte, vous fait passer un incroyable moment en suspension, dans un monde sombre entre musique jazz et dessin animé psyché. Depuis sa première publication chez feu Semic, il reste probablement encore des amateurs de BD qui n’ont pas eu l’occasion de lire ce chef d’œuvre. La présente réédition, sur un papier de belle qualité, représente donc une superbe opportunité de découvrir une histoire qui compte parmi les meilleures jamais écrites pour Batman. Trop court, ce Long Halloween ? Notez enfin que la maxi-série se prolonge directement dans les pages de « The Dark Victory », suite réalisée en 1999-2000 toujours par le même « dynamic duo » du réel que forment Jeph Loeb et Tim Sale.

[Nicolas Lambret]

« Batman : Un long Halloween », par Jeph Loeb (scénario) et Tim Sale (dessin), Editions Panini, Coll. DC Deluxe, août 2011, 392 p.