[FRENCH] Auteur capable d’adapter son écriture à tous les médias modernes, « entertainer » autant qu’artiste, J. Michael Straczynski est, depuis une grosse quinzaine d’années, bien connu des amateurs de SF comme le père de la série télé « Babylon 5 ». Plus récemment, il a recueilli les honneurs d’un succès public et critique plus large pour l’adaptation cinématographique de son roman « The Changeling » (« L’échange », 2008), réalisé par l’immense Clint « Harry le Charognard » Eastwood. Jamais « artish », ce scénariste a longtemps flirté avec l’univers des comic-books sans franchir le pas. Dès les années 80, il avait scénarisé de nombreux épisodes de séries pour ados telles que « Masters of the Universe » ou « Captain Power » (les collectionneurs de jouets vintage s’en souviennent encore !).

En 1999, son retour dans le monde des comics (il avait très lointainement écrit des choses comme Teen Titans Spotlight) fut aussi fulgurant que la bien nommée série « Rising Stars » (Top Cow, 1999-2003). Passé rapidement chez Marvel par l’entremise de Joe Quesada, il présida entre 2001 et 2007 aux destinées du plus célèbre des tisseurs et obtint très rapidement des coudées suffisamment franches pour œuvrer sur des projets assez différents. Ainsi, dès 2003, J. Michael Straczynski relançait-t-il une équipe tombée dans l’oubli, le « Supreme Squadron » qui avait connu plusieurs itérations depuis les seventies avant de péricliter. La douzaine d’épisodes proposés dans ce premier tome narrent la genèse de cette équipe solidement armée pour le succès.

Mark, que vas-tu faire de tes pouvoirs ?

Tout était programmé. L’enfant venu de l’espace devait renverser le grand échiquier. Après que sa capsule spatiale fût recueillie par un gentil couple lambda, le bambin avait été rapidement accaparé par l’armée nord-américaine qui allait développer autour de son « conditionnement » le très vaste projet « Hyperion ». Vingt ans plus tard, celui que l’on nomme dorénavant Mark Milton est en passe de révéler son existence et ses vrais pouvoirs au monde des humains. Brusquement, les chercheurs et généraux qui ont tenté de bunkeriser sa jeunesse et de falsifier ses origines devront réaliser qu’ils ont omis un paramètre : la révélation de Mark au grand public a semble-t-il donné des ailes à d’autres « oubliés »…

La Distinguée Concurrence, en vrai ?

En 1971, lorsqu’ils créèrent le « Supreme Squadron », Roy Thomas et John Buscema ne nièrent aucunement le fait d’avoir offert une relecture de la « Justice League » à l’univers Marvel. Pour cette version 2003, le papier calque reste d’actualité et chacun des héros introduits ici demeure une version plus « psychologisante » des célèbres Superman, Wonder-Woman, Batman, Flash et Green Lantern. Et finalement, peu importe, car la magie opère grâce au grand talent de J. Michael Straczynski, auteur dont on sait combien le récent « One More Day » (Spider-Man, 2007) a pu écorner l’image auprès des fans. Dans un registre qu’il affectionne particulièrement – celui de la création de mythologies ex nihilo –, il met en scène une saga aussi ambitieuse que « Rising Stars », mais aussi bien plus consistante. Ces super-héros en puissance tergiversent, se sentent trahis, réagissent et prennent des décisions qui les rattachent à une « humanité » malgré tout conservée. Même lorsqu’ils viennent de l’espace…

Plus constante aussi que « Rising Stars », à la faveur d’un dessin particulièrement chiadé, celui de Gary Frank, que la série « Hulk » avait fait exploser dans les 90’s, avant un passage sur « Gen 13 » puis sa rencontre avec le même Straczynski pour « Midnight Nation » (Top Cow, 2000-2002). Le design des costumes, la classe américaine des splash-pages, la précision du dessin… Gary Frank est exactement le crayonneur qu’il fallait pour faire le pont avec le côté sculptural de l’attitude propre aux icônes de DC.

Outre les questions les plus esthétiques, l’ancrage « réaliste » de ces 12 épisodes passe également par la présence de références à des personnalités politiques de ces trente dernières années, avec notamment l’intégration de George Bush (père) et de Bill Clinton dans les événements géostratégiques qui ont motivé le programme Hyperion. Réalisme toujours, avec la manière dont les parents du jeune bébé Milton sont choisis : retenus sur la base d’un casting, la petite famille vit sous l’œil des caméras de l’armée et doit se trouver une salle « CSA » pour retrouver une intimité… Straczynski s’amuse à tout suggérer, et on est donc bien loin de l’image lisse des fermiers Kent…

Un Escadron est né

Quel que soit le degré de « repompe » – un tropisme désormais naturel entre les Big Two, Marvel, gagnait avec ce « Supreme Power » une nouvelle équipe exploitable sur des aventures à la fois réalistes et puissamment super-héroïques. Rien d’étonnant donc à ce que ces personnages, a priori pensés pour une Terre différente de celle des Vengeurs, ne soient finalement amenés à rencontrer les Ultimates dans une mini-série ultérieure intitulée « Ultimate Power » (2006-2008). En août dernier, nous avions évoqué la fureur du Plutonien (« Irrécupérable », par Mark Waid), ce leader déchu guidé par l’amertume. Si Hyperion et ses futurs équipiers possèdent l’épaisseur émotionnelle de cet autre surhomme, eux, en revanche, n’ont pas encore sombré dans la haine. En septembre dernier, le deuxième tome de ce « Supreme Power » paraissait toujours chez le même éditeur. Une raison supplémentaire de monter à bord et découvrir cet Escadron Supreme aux promesses des plus planantes.

[Nicolas Lambret]

« Supreme Power – T1 Jeux de pouvoir », par J. Michael Straczynski (scénario) et Gary Frank (dessin), Editions Panini Comics, Coll. Marvel Deluxe, septembre 2009, 240 p.