Rich Buckler (1949-2017)

Le dessinateur et scénariste Rich Buckler, ancien dessinateur des Avengers, des Fantastic Four, du All-Star Squadron, Black Panther et créateur du cyborg Deathlok s’est éteint vendredi dernier, à l’âge de 68 ans.

Après quelques pages publiées à la fin des années 60 chez King Feature puis dans quelques fanzines, Rich Buckler fit véritablement son entrée sur la scène des comics au tout début des années 70, d’abord chez l’éditeur Warren spécialisé dans l’Horreur et le fantastique (Eerie, Creepy). Après un rapide passage chez l’éphémère éditeur Skywald, lui aussi porté sur ce genre d’histoires (Nightmare, Psycho…), c’est cette « carte de visite » qui permet à Buckler d’entrer chez DC en 1971, d’abord pour leurs anthologies fantastiques (The Unexpected, House of Mystery). Une fois arrivé chez DC, il « déborde » assez facilement sur d’autres genres et produit des pages pour Superman, Superman’s Girl Friend Lois Lane et Batman (pour des aventures en solo de Robin). Jusqu’en 1972, quand Marvel lui confie directement… les Avengers.

A l’époque les principaux éditeurs sont dans le ressac de l’Age d’Argent et cherchaient un nouveau souffle. Cette situation explique la rapide progression de ce jeune dessinateur, alors âgé de 22 ans. Chez Marvel, on fait face au départ de Jack Kirby pour DC mais aussi à la désaffection de John Buscema envers les super-héros. L’éditeur s’évertue à entretenir un « style maison » sans ces artistes et c’est dans ce contexte que s’inscrit l’ascension rapide de Buckler. De la même manière que Marvel utilise, à la même époque, Herb Trimpe comme un Jack Kirby de substitution pour les aventures d’Incredible Hulk, Buckler a un style qui a, par endroits, des accents de Kirby ou de Buscema. Ce qui fait que non content de lui confier les Avengers pendant un peu plus d’un an (et après un passage sur Daredevil), Marvel va enchainer en lui proposant, à partir de 1974, les dessins des Fantastic Four et en le poussant à cultiver les ressemblances (par exemple en lui donnant comme encreur Joe Sinnott, ex-encreur de Kirby). Ce qui sera d’ailleurs à la longue un cadeau empoisonné, ses prestations sur Avengers ou Fantastic Four laissant l’image d’un imitateur. Et pour cause…

En fait l’artiste est passé directement du stade de débutant qui aligne quelques pages de Lois Lane au rang de dessinateur des groupes les plus en vue de Marvel. Si bien que, sans avoir pu avoir le temps de trouver ses marques, sans avoir pu se « former », la solution qu’il va trouver va être de « swiper »… de plagier pratiquement en permanence la moindre pose sur des épisodes de Kirby, Buscema et quelques autres, ce qui explique du coup la ressemblance. Dans ces conditions très particulières, Buckler va cependant dessiner un certain nombre d’épisodes marquants. Le retour du Whizzer et de Miss America et la création de Nuklo dans Giant-Size Avengers #1 ? C’est lui. La confrontation Avengers/Inhumans/Fantastic Four au moment de l’union de Crystal et Quicksilver ? C’est lui… Buckler est là aussi pour le début de la saga Panther’s Rage, dans Jungle Action, qui va marquer durablement le héros Black Panther. Buckler sera l’un des premiers à donner du travail à un jeune encreur nommé Klaus Janson.

Copieur, le jeune Rich Buckler l’est assurément. Mais il n’est pas QUE copieur et son style, sa volonté d’imposer un style propre, se fait plus précise sur des projets où il y a moins de pression. Ainsi dans Supernatural Thrillers #5 (1973) il cocréé, avec Steve Gerber, le personnage de N’Kantu la Momie Vivante. Et si sa capacité à créer se matérialisait plus à travers des personnages inédits que lorsqu’il y a la pression éditoriale de coller à des auteurs reconnus ? En refaisant le match, il y a un épisode qui est sans doute déterminant pour Buckler : Fantastic Four #142, dans lequel, avec Gerry Conway, ils introduisent le personnage de Darkoth, démon apparent qui va rapidement se révéler être un ancien militaire déclaré mort, que le Docteur Fatalis a configuré comme cyborg pour en faire son esclave. En y regardant bien on y trouve deux trames que Buckler va développer dans les mois suivants. A peine le numéro de Fantastic Four est-il envoyé à l’impression que Buckler pense à réutiliser l’idée. Quelques semaines plus tard apparaît sa nouvelle création dans les pages d’Astonishing Tales : Deathlok (un temps traduit Cyberman en VF), un cyborg post-apocalyptique qui est en fait… un ancien militaire qui, après sa mort, est transformé en véritable machine à tuer. Accessoirement on noter que N’Kantu était déjà un héros mort, revenu à la vie dans un corps en décomposition. Deathlok sera ensuite réinventé en diverses incarnations, un Deathlok finissant par faire son apparition dans la série TV Agents of S.H.I.E.L.D. On reconnaît des éléments de Darkoth mais avouons aussi qu’il est difficile de croire qu’un jeune James Cameron n’a pas lu les aventures de Deathlok.

Buckler est à ce moment-là assez en vue pour qu’en 1975 Atlas Comics (la petite société montée par la famille Goodman après avoir perdu le contrôle de Marvel) lui fasse les yeux doux. Avec David Anthony Kraft, Buckler puise à nouveau dans les éléments de Darkoth, avec un ancien militaire qui, cette fois, n’est pas un cyborg mais penche du côté démoniaque. Le héros s’appelle Demon-Hunter mais ne connait qu’un seul numéro avant qu’Atlas mette la clé sous la porte. En 1977, Buckler sauvera les meubles en reformulant (à peine) le personnage sous le nom de Devil-Slayer dans les pages de Marvel Spotlight #33. Appartenant de fait à Marvel, Devil-Slayer deviendra ensuite un membre régulier des Defenders.

Mais la carrière de l’artiste se heurte à quelques tracas. D’abord il déménage loin des bureaux de Marvel et est physiquement moins là quand il s’agit de se voir confier un projet. Puis la plupart des gens qui l’ont supervisé chez Marvel… ne sont plus là. Et le nouveau régime commence à avoir des exigences concernant Deathlok, qu’on aimerait voir mieux fusionner avec l’univers présent de Marvel. Considérant qu’il y perd en indépendance, le dessinateur se désintéresse du personnage. Buckler devient au fil des mois un « cover artist » qui travaille aussi bien pour Marvel que pour DC. L’ironie est que chez Marvel, il travaillait avec Gerry Conway sur Fantastic Four pour imiter le style Kirby. Une fois Conway passé chez DC (et Jack Kirby repassé chez Marvel), DC fait appel à Buckler pour tenter de canaliser une ambiance… à la Kirby, sur des couvertures comme New Gods… Devenu plus rare pour ce qui est des pages intérieures, en 1978 il dessine néanmoins All-New Collectors’ Edition C-58, un numéro dont les fans se souviennent sans doute plus sous le nom « Superman vs. Shazam ». A un moment, pour qui suit les seuls comics, Buckler semble considérablement disparaître. Mais c’est que pendant six mois Marvel fait appel à lui pour dessiner le strip de Hulk publié dans les journaux. Buckler travaillait aussi parfois sans signer : pendant des mois il dépanne le strip de Flash Gordon, sans que personne n’avoue au public que ce n’est plus Dan Barry qui illustre la série.

Il y cependant la sensation d’un passage à vide vers la fin des 70’s. Et c’est en un sens logique. Marvel et DC lui avaient déballé le tapis rouge pratiquement dès le début parce qu’on avait besoin d’entretenir une certaine continuité de style. Mais vers la fin de la décennie le sentiment général avait changé (c’est l’époque où Jack Kirby se voyait affublé du surnom peu flatteur de « Kirby The Hack »). Marvel et DC avait vu de nouveaux styles arriver, qu’on parle de Jim Starlin, Michael Golden, George Pérez, de John Byrne ou de quelques autres (Miller n’allait pas tarder à faire son apparition).

Si bien que ce type a qui l’on avait confié les Avengers ou les Fantastic Four n’était plus autant à la mode. Ou en tout cas moins nécessaire aux éditeurs. D’un coup, on retrouve Buckler dans des séries moins en vue (Star Hunters) ou dans des back-up (Black Lightning), nettement quelques étages en dessous. Il ne faut sans doute pas s’étonner de le voir alors travailler sur des projets plus personnels, qui verront le jour en 1981. Cette année-là, on le retrouve d’abord pour quelques épisodes de Justice League of America, écrits par son compère Gerry Conway. Mais entretemps Buckler a travaillé son ambition et devient le rédacteur-en-chef d’un tout nouveau magazine indé, Galaxia (chez Astral Comics).

Le magazine est presque entièrement habité par des créations ou des cocréations de Buckler. Il y lance une nouvelle version de son Demon-Hunter/Devil-Slayer, cette fois nommé Bloodwing. Il co-scénarise « Warlords of Light », dessiné par deux petits jeunots nommés Mark Texeira et Jackson Guice. Enfin il y créé aussi un « nouveau héros », Sojourner aux basques d’un certain Godwulf… un personnage qui semble se connecter mystérieusement à ce que Buckler avait produit sur Deathlok (le personnage publié par Marvel rencontrait en effet là aussi un mystérieux Godwulf). Publié par un micro-éditeur, Galaxia n’aura qu’un seul numéro. Mais Buckler est déjà passé à autre chose.

En 1981, DC lui propose en effet de dessiner les premiers épisodes d’All-Star Squadron (l’Escadron des Etoiles), toute nouvelle série que Roy Thomas conçoit en s’inspirant de ce qu’il faisait chez Marvel : une équipe rétroactive, opérant dans les années 40, mais composée pour la plupart de seconds couteaux du Golden Age. Non seulement c’est la première série régulière que l’on propose à Buckler depuis un bail mais c’est aussi son premier projet majeur qui ne soit pas passé d’abord dans les mains d’un auteur classique. Buckler, aidé par l’encrage de Jerry Ordway, peut personnaliser à sa guise les costumes de Liberty Belle et de quelques autres sans avoir peur de froisser personne. Mais l’artiste a de l’ambition et un besoin de reconnaissance, peut-être né d’avoir été si longtemps « celui qui passait derrière les autres ». Il vit mal, en particulier, le fait que DC choisisse, au bout de quelques numéros, de confier les couvertures de la série à Joe Kubert. Buckler y voit comme un désaveu, comme si on lui disait qu’il ne peut pas vendre la série sur ses seules épaules. Au bout de quelques mois, il claque la porte. A côté de quelques petits boulots de « fill-in » par ci par là, Buckler renoue avec ses ambitions éditoriales du temps de Galaxia quand Archie Comics décide de relancer (brièvement) sa gamme de super-héros. Buckler supervise alors le retour de personnages comme le Shield originel ou les Mighty Crusaders.

Mais la résurrection d’Archie, comme Astral Comics ou Atlas, n’est qu’un éphémère projet qui ne rencontre pas son public. Ajoutez à cela que dans les années 80 il est « rattrapé par ses premiers épisodes » : la presse des comics est alors en train de prendre le parti de Jack Kirby, en guerre contre Marvel et DC. On démonte alors comment les éditeurs ont exploité le travail du King et, dans ce contexte, fait différents articles qui exposent, preuve à l’appui, comment bon nombre d’épisodes des Avengers ou des Fantastiquess de Buckler appliquaient une logique de copié/collé. Pour sa défense, Buckler expliquait aussi, il convient de le noter, qu’il n’avait jamais employé le moindre assistant pendant toute sa carrière, par opposition à certains artistes se vanter de « tout faire » alors que de petites mains anonymes étaient à l’œuvre sur toute une partie de la page. Mais, même sans la résurgence de cette polémique, si l’on prend en compte que l’industrie avait « migré » vers des styles comme celui de Byrne, le public ne s’intéresse alors plus vraiment à Buckler, qu’on retrouve alors surtout sur des projets « datés » (comme la Saga de Sub-Mariner).

Dans une dernière phase de sa vie, Rich Buckler, essentiellement retiré des comics, s’était tourné vers la peinture. Il aimait à raconter dans certaines interviews que lors d’une exposition dans une galerie, à Paris, la responsable de l’endroit, qui ne le connaissait que comme peintre et ignorant totalement ce qu’il avait fait avant, avait eu la surprise de voir débarquer… des fans de comics, qui avaient appris que Buckler exposait là. La dame, verte d’ignorer le parcours de son invité, en avait été quitte pour demander à Buckler de la briefer de toute urgence.

Malade depuis de long mois, Rich Buckler s’est éteint ce vendredi 19 mai 2017.

Comments: 4

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  1. découvert sur un tard lors de mes rattrapages sur la Mort de Jean Dewolff

  2. C’est bien par les aventures mouvementées de PANTHERMAN, euh non, de LA PANTHÈRE NOIRE en solo via les « INATTENDU » d’Artima donc, que je découvris pour ma part ce Graphiste pour le moins « caméléon » certes, mais plutôt pas mal efficace pour le coup, néanmoins.
    Une prime bonne Impression confirmée un semestre plus tard, coté Lug cette fois grâce au SPÉCIAL STRANGE n° 2. Assez terrifiante pour-pas-dire-Apocalyptique histoire haute en couleurs des 4 FANTASTIQUES aux prises avec … Quatre Cavaliers porteurs d’abominations comme la Guerre, la Famine, la Pestilence et (brrrrr) la Mort . Cette sinistre bande là encrée par JOE SINNOTT sema il est vrai, quelques troubles dans ma tête de tout jeune communiant (42 years ago today !), de par son étrange confusion hors continuité avec les FF de KIRBY qu’on dévorait encore d’ailleurs – n’en déplaise au ci-devant chevaucheur fomenteur de disettes fatales – in situ, surtout ici dans cette tétralogie d’épisodes particuliers quand « Alors (re)Vint Galactus ».
    Retour ensuite deux ans environ plus tard au vénérable Editeur tourquennois (snif) des-petits-formats-noir-et-blanc-expert-en-cases-odieusement-retouchées-avec-les-textes-tapés-à-la-machine pour clore enfin ce petit triptyque personnel dédié au grand « petit Maître » qui vient de se rappeler à notre souvenir par la plus regrettable des manières. Autrement dit (brrrrr) la Mort. CYBERMAN, euh non, DEATHLOK bien sûr, via des « FRANKENSTEIN » frappés par la défection subite de leur rôle-titre en pleine continuité pourtant. Le mort-vivant robotisé autant qu’excité à la sauce seventies qui remplace au pied levé (quoique admirablement musclé) son pathétique homologue recousu par la science chirurgicale du dix-neuvième (siècle), c’était toujours bon à prendre comme belle association d’idées.
    Reposez en paix, Monsieur RICK BUCKLER, la qualité – même controversée – de vos meilleurs travaux est déjà ressuscitée. Dans nos petites mémoires, tout au moins.

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