[FRENCH] Hal Worth est un super-héros un peu (beaucoup même !) oublié de DC car il n’est apparu que dans une seule histoire. Ce personnage ailé a finalement été laissé de côté au bénéfice d’Hawkman. Mais les origines de cet homme-oiseau « avorté » font preuve d’une certaine énergie. On sent qu’il aurait fallu peu de choses pour que ce prototype devienne viable. Et c’est sans doute un coin de l’univers DC qui aurait été changé…

Dans les années cinquante Strange Adventures était une anthologie d’histoires courtes consacrées à la science-fiction (façon « Twilight Zone »). Le super-héros Captain Comet, qui avait le fil rouge de la revue dans les premières années, avait disparu au bénéfice d’un contenu totalement renouvelé d’un numéro à l’autre. Le plus souvent il s’agissait pour un simple passant de repousser une invasion de saturniens ou des choses de ce genre. A titre d’exemple le 65ème numéro de la série contenait des récits aux noms évocateurs comme « The Prisoner from Pluto! », « The Rock-and-Roll Kid From Mars! » ou encore « War of the Mind Readers! ». Dans ce climat de guerre froide, l’Amérique extériorisait sous des formes fantastiques sa propre peur d’une nouvelle guerre avec le bloc de l’ESt. La série ne s’intéressait pour ainsi dire plus du tout aux super-héros. Barry Allen (le deuxième Flash) n’apparaîtrait qu’en octobre 1956 et l’impulsion réelle de la deuxième génération de héros costumés n’avait donc pas encore démarré (bien que le Martian Manhunter classique ait été lancé en 1955). Il n’y avait pas d’impératif éditorial ou d’incitation à lancer de nouveaux héros. La plupart du temps les scénaristes en mal de nouvelles créations devaient donc se contenter d’injecter des personnages secondaires dans les histoires de Superman ou Batman en espérant que la tentative isolée se transforme un ajout régulier. D’une manière générale, si on voulait créer un nouveau super-héros, il fallait le faire sous le nez de son responsable éditorial et c’est un peu ainsi qu’est né l’étrange « Homme qui pouvait faire pousser des ailes ! ».

Dans Strange Adventures #65, le scénariste Otto Binder lance une histoire en commençant les choses par une comparaison bien connue des amateurs de comics : faire référence au règne animal pour expliquer que si certaines bestioles peuvent accomplir certains exploits l’Homme devrait être en mesure de pouvoir les imiter : « La Nature a donnée des ailes aux oiseaux et aux insectes, permettant à ces créatures de voler. Tandis que les êtres humains peuvent seulement le faire à l’aide d’avions ! Mais si un scientifique doué découvrait un élément secret qui lui donnait le pouvoir de voler naturellement ? Quelle utilisation ferait-il de ce nouveau pouvoir ? ». Assez curieusement l’image qui accompagne ce texte est beaucoup plus spectaculaire qu’une expérience en laboratoire : on y voit un homme ailé, vêtu d’un costume jaune, en train de poursuivre un OVNI et s’écriant : « Avec ma vitesse de vol de 6000 miles à l’heure, je peut rattraper ce vaisseau et résoudre le grand mystère des soucoupes volantes ! ». D’emblée, on sent qu’il y a comme deux histoires distinctes dans ce récit : la genèse de l’homme ailé et quelque chose lié aux extra-terrestres. La suite confirmera cette impression.

Le scénario démarre réellement quand on nous présente Hal Worth, biologiste qui arrive au terme de plusieurs mois de recherches. Worth s’intéresse visiblement de longues dates aux ailes. On le découvre devant les images d’un pingouin et d’un faucon, se demandant pourquoi l’un ne peut pas voler tandis que l’autre atteint des vitesses folles dans les airs. Worth enchaîne ensuite en se demandant pourquoi les fourmis n’ont pas d’ailes tandis que leurs « cousines », les guêpes, volent ! La différence, d’après Worth, c’est un « mystérieux élément X » qu’il a découvert et qui d’après lui pourrait donner le pouvoir de voler à un insecte rampant. D’ailleurs Worth brandit devant lui une éprouvette visiblement pleine de l’élément X en question. Le lendemain, au réveil, Hal peut inspecter une fourmi qu’il a exposé à l’élément X la veille. Et celle-ci a bien sûr désormais des ailes ! Malheureusement, quand il veut l’inspecter, la fourmi s’envole hors de sa portée : « Il y a fort à parier que cette fourmi va faire sensation quand elle va rejoindre sa colonie ! ». L’expérimentation sur les insectes est un poncif des comics de super-héros. Ce genre de raisonnement était déjà là dans le premier épisode de Superman dans Action Comics #1 pour justifier certaines capacités du personnage. Et le Black Terror tenait lui aussi sa force supérieure de la mise au point d’un « extrait formique ». Sans parler, bien sûr, du futur Ant-Man qui allait apparaître quelques années plus tard. Mais Worth ne s’arrête pas à cette première expérience. Il injecte bientôt l’élément X à un pingouin qui lui aussi, du coup, peut voler (ses ailes pouvant désormais le porter). On pourra quand même se demander ce qu’est exactement l’élément X pour arriver à des effets si différents. Car dans le cas de la fourmi il créé l’apparition d’ailes qui n’existaient pas la veille. Injecté à un animal très différent, le même élément muscle des ailes existantes.

L’affaire va se compliquer alors qu’Hal Worth prépare une troisième expérience. Non, il n’est pas totalement fou et ne compte pas expérimenter sur lui-même (ce qui déjà le distingue de la plupart des savants des comics, en général assez pressés de s’injecter des substances qu’ils ne maîtrisent pas). Non, là Hal est simplement en train de préparer ses éprouvettes d’élément X quand survient un événement qui sera sans doute très familier pour les Marvelophiles : il est mordu ! Mordu par la fourmi volante sur laquelle il avait expérimenté quelques jours plus tôt. Et se produit alors une certaine métamorphose : le lendemain, au réveil, Hal s’aperçoit qu’il a désormais des ailes dans le dos. Mais là encore l’élément X échappe à toute définition logique puisque les nouvelles ailes d’Hal ont des plumes. Elles sont semblables à celles d’un oiseau et absolument pas à celle de la fourmi (ou du pingouin). En ce qui concerne Hal, la pousse des ailes est plus longue (il y a plus de masse musculaire à créer sans doute). Ce n’est qu’au bout d’une semaine que ses ailes sont assez grandes pour le porter et lui permettre de voler, dépassant les faucons les plus rapides. Hal réalise donc un rêve. Bientôt, même, il optimise son vol grâce à une combinaison jaune et un masque rouge aux propriétés visiblement aérodynamiques. Le masque, un peu ridicule avec son nez pointu, lui donner l’air d’être un oiseau géant. Mais l’ensemble fonctionne et lui permet de voler « comme un missile humain ». Très vite Worth découvre qu’il peut voler à la vitesse phénoménale de 6000 miles par heure ! Soit plus de 9650 km/h ! A titre de comparaison Ariane 5 décolle à 8 000 km/heure ! Si Hal Worth devait faire la course avec la plupart des héros ailés comme Hawkman ou le Angel des X-Men, il les laisserait probablement sur place en quelques secondes ! Hal découvre bien vite que l’élément X lui donne « une autre aptitude spéciale des oiseaux » (ce qui est idiot puisque l’expérience de la fourmi montre au demeurant que le fait de voler n’a rien à voir avec les seuls oiseaux) : il possède la même vision perçante que les faucons. Après avoir été mordu par une fourmi, Hal est donc devenu un personnage qui a les aptitudes proportionnelles d’un oiseau. Une sorte de Spider-Man aviaire…

Il continue ses vols d’expérimentation, qui l’entraînent très haut dans la stratosphère (« 25 miles en l’air ! Aucun avion ne peut voler si haut ! »). Bien sur on pourra se demander comment un homme qui vole à 9650 km/h à une telle altitude peut trouver le moyen de parler tout seul (la friction de l’air devrait normalement lui poser quelques problèmes). Il faut croire que le costume mis au point par Hal a vraiment des capacités aérodynamiques insoupçonnées. Mais le scientifique se trouve très vite un autre centre d’intérêt : il aperçoit bientôt… un objet volant non identifié. Une soucoupe volante. Surpris, Hal vole jusqu’à l’engin en s’interrogeant : « Pourquoi cet étrange engin aurait tourné autour de la Terre pendant neuf longues années, depuis qu’on les a vu pour la première fois en 1947 ? Avant qu’ils me voient et me tirent dessus, je vais plonger hors de vue ! ». La réaction de Worth est surprenante à deux niveaux. D’abord on voit bien qu’il tient pour acquise l’existence des soucoupes volantes. Ce n’est pas une « première » pour lui et sans doute que les événements de 1947 auxquels il fait allusion sont ceux liés aux rumeurs autour de Roswell. Mais comment Worth pourrait-il savoir qu’il s’agit d’une soucoupe d’une même provenance ? Et pourquoi sait-il de manière instinctive que les extra-terrestres sont hostiles et risquent de lui tirer dessus ? Hal Worth retourne à son laboratoire et décide d’élucider le mystère des soucoupes volantes de manière originale, en se déguisant pour mieux pouvoir les approcher, « au cas où il s’agirait d’ennemis de la Terre » (ce dont il ne semblait pas douter dans la scène précédente). Il enduit alors son costume de glue et y colle des plumes d’aigle (car c’est bien connu tout bon scientifique doit garder dans son labo un stock suffisant de plumes d’aigles pour pouvoir s’en recouvrir le corps en cas de besoin). Cette idée de coller des plumes, associée à la volonté d’Hal de voler, laisse supposer qu’à un certain niveau le scénariste Otto Binder avait sans doute dans l’idée de livrer une version modernisée du mythe d’Icare.

N’empêche que couvert de plumes Hal Worth a une allure plutôt ridicule, digne du futur Condorman de Disney. Sous ce déguisement, l’homme-oiseau remonte dans la stratosphère et cherche à nouveau la soucoupe volante. Comme elle pourrait se situer au dessus de n’importe quel endroit du globe, c’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin mais nous n’en sommes déjà plus à ça. Worth retrouve donc bien l’Ovni et sa super-vitesse lui permet de le rattraper. Deux extra-terrestres se trouvent à l’intérieur mais comme « ils parlent par télépathie » Hal peut donc capter leurs pensées. Et aussi leur dialogue. Les extra-terrestres expliquent justement qu’après neuf ans d’observations ils sont enfin prêts à attaquer la Terre. Une des créatures commente que plusieurs ils ont du reculer leurs plans en raison de la foudre, qui est totalement inconnue sur leur monde d’origine. Elle pour effet de neutraliser leurs canons à fission. Et l’autre renchérit : « … Et 144.000 éclairs frappent la Terre chaque jour ! Mais nos prévisions annoncent une météo claire sur le continent pendant les prochains trois jours ! ». Le « Continent », bien sûr, c’est l’Amérique du Nord. Et il faut croire que c’est la première fois en neuf ans qu’il y a trois jours de beau temps consécutifs… Sans éclairs en vue, la soucoupe est rejointe par toute une armada de vaisseaux similaires qui plongent vers les USA pour les conquérir. Hal, qui a tout perçu par la pensée, réalise qu’il faudrait un orage pour les arrêter. Et par ailleurs il n’est plus temps de prévenir le gouvernement de l’invasion imminente.

Les soucoupes attaquent une heure plus tard mais alors que les canons à fission sont prêts à tirer, de noirs nuages se massent et bientôt la foudre tombe, neutralisant les armes avancées. Frappés, les soucoupes s’écrasent dans un lac proche. Avant de mourir, les extra-terrestres se demandent alors comment ils ont pu se tromper à ce point sur des prévisions météo qui ont provoqué leur perte. Quand les soucoupes ont sombré dans les eaux, Hal Worth surgit dans son étrange costume emplumé, tenant à la main une sorte de bouteille : « Leurs prévisions étaient correctes ! Mais ils n’ont jamais pris en considération que nous pouvons faire pleuvoir en ensemençant des nuages avec l’Iodure d’argent ! J’ai créé l’orage ! ». En fait la fabrication d’orages est un peu plus complexe et problématique que cela et il y a fort à parier qu’Hal Worth n’aurait pas pu générer un tel événement avec sa petite bouteille. Soyons bons clients et laissons nous convaincre que la bouteille est sans doute la dernière de tout un stock qu’il vient de déverser dans les airs…

La victoire tombe bien car Hal s’aperçoit que le sérum de vol perd de son effet : sa vitesse baisse et ses ailes diminuent en taille. Elles n’étaient donc pas permanentes et ne peuvent continuer d’exister sans une nouvelle dose. Malheureusement quand Hal Worth retourne à son laboratoire, il le trouve détruit par les flammes : la foudre qu’il a lui-même provoqué a frappé l’édifice. Hal ne peut que constater les dégâts. Et la disparition de sa découverte : « L’éclair a détruit mon chalet, détruisant mes notes et ma formule pour fabriquer l’élément X ! Je me demande si je redécouvrirait un jour le secret pour voler ? ». La question reste ouverte, sans doute pour voir si les lecteurs vont reprendre la balle au bond. Comment croire qu’Hal Worth pourrait vraiment avoir perdu le secret de la formule ? Ce n’est pas comme s’il n’était pas lui-même l’inventeur de l’élément X ! Mais il faut croire que les lecteurs passèrent à côté de cette conclusion ou ne surent se manifester en assez grand nombre pour provoquer un retour d’Hal Worth, l’homme ailé. Il est vrai qu’avec son costume couvert de plumes il avait l’air idiot (mais une version modifiée du costume jaune et rouge aurait pu être utilisée). Et Hal Worth ne possédait pas d’un nom de code, élément essentiel pour permettre de reconnaître un super-héros.

Pour DC Comics, Hal Worth resta cet éphémère savant qui faisait pousser des ailes, au lieu de devenir « Birdman », « Wingman » ou quelque chose de ce genre… comme « Hawkman » ? Finalement le destin d’un héros tient à peu de choses. Il s’en serait fallu de peu pour qu’Otto Binder puisse installer son super-héros dans la durée. A partir de là, si DC Comics avait pu utiliser ce héros ailé à partir de 1956, il y a fort à parier que l’éditeur ne se serait pas embêté à lancer un nouvel Hawkman (Katar Hol, le héros extra-terrestre). A partir de là est-ce que c’est Hal Worth qui aurait pu intégrer les rangs de la Justice League à une date ultérieure ? Allez savoir… Et est-ce que chez Marvel Stan Lee aurait osé nommer son mutant ailé Angel Warren WORTHington si par ailleurs le principal héros ailé de la concurrence avait été Hal WORTH ? Là aussi on ne le saura jamais. Les questions liées à ce personnage sont caduques: Hal Worth aurait pu faire un bon héros secondaire dans des équipes comme les Outsiders mais DC ne le ramena jamais. A part un reprint dans les pages d’Hawkman #24 (mars 1968), ce qui officialise d’une certaine manière la filiation entre ces deux héros. Si on considère que Barry Allen/Flash est vraiment le premier héros du Silver Age (et que ce n’est donc pas le Martian Manhunter apparu un an plus tôt), alors Hal Worth, l’homme ailé sans nom de code, est d’une certaine manière le dernier héros du Golden Age de DC. L’univers DC ayant cependant été rebooté quelques fois depuis, il y aurait cependant la place pour un Hal Worth modernisé, débarrassé de ses aspects les plus baroques, sorte de Peter Parker des hommes-oiseaux…

[Xavier Fournier]