[FRENCH] Le cheptel d’adversaires de Wildcat (membre de la Justice Society of America) a laissé assez peu de souvenir. Pourtant, en 1947, ce boxeur au costume félin allait combattre une mystérieuse Masked Marvel qui, sous d’autres noms, allait ensuite connaître une carrière longue de plusieurs décennies.

Dans l’été 1947, l’univers de DC Comics a connu une véritable explosion en matière de femmes fatales. Black Canary (ennemie de Johnny Thunder), The Thorn, Star Sapphire (d’abord opposées à Flash) ou the Blue Lama (adversaire de Sargon le Sorcier) firent leur apparition en l’espace de quelques semaines à peine, comme si les responsables éditoriaux avaient donné des ordres ou que les auteurs s’étaient donné le mot. En fait, il y a un peu de ça puisque la plupart des criminelles concernées furent la création de Robert Kanigher (par la suite éditeur et scénariste de Wonder Woman). L’auteur était assez adepte du modèle de la femme fatale « mangeuse d’hommes » (et pas exclusivement d’ailleurs puisqu’il alimenta pendant des années la série Wonder Woman avec une horde de super-criminelles), un peu dans la lignée de la Dragon Lady de Terry & les Pirates ou des nombreux personnages féminins croisés par le Spirit. En 1947, Kanigher lança ainsi plusieurs criminelles mémorables en un temps relativement cours. Officiellement, rien ne permet d’identifier le scénarise de l’épisode de Wildcat qui nous intéresse. Mais nous verrons plus loin pourquoi les présomptions se tournent vers cet auteur…

Sur la page de présentation, Wildcat est derrière les barreaux. Non pas ceux d’une prison mais bien ce qui ressemble à une roulotte de cirque. Wildcat est proprement comme un lion en cage. Et devant lui, triomphante, une femme vêtue d’une peau tigre savoure sa victoire. Le commentateur attise alors la curiosité du lecteur: « Quel triomphe pour la pègre ! Leur plus puissant adversaire, le tourbillonnant Wildcat (qui est en réalité le champion du monde poids-lourd, Ted Grant) a été jeté en cage, comme n’importe quel animal ! Et en plus par une femme ! Tout a commencé quand… ». A ce moment-là la scène de Wildcat prisonnier cède la place à des unes de journaux. La presse sportive s’extasie devant les prouesses d’un mystérieux boxeur nommé The Masked Marvel (La Merveille Masquée). A l’évocation du mot « Marvel », les fans de comics auront sans doute tiqué mais il ne s’agit pas d’une référence à l’éditeur destiné à devenir le principal concurrent de DC. Non. « Masked Marvel » fait au contraire référence à plusieurs combattants masqués réels qui se sont fait connaître sous ce nom dans les sports américains à partir de 1915. Encore qu’à l’époque il s’agissait de catch plutôt que de boxe. L’idée était qu’un lutteur masqué captivait plus l’attention du public…

Ici c’est également le cas, même si notre Masked Marvel est supposé être un boxeur. Sur la foi des articles qui paraissent alors, les journalistes sportifs se ruent dans la salle de sport où s’entraîne Ted Grant, le champion de boxe. Ted Grant qui est aussi, secrètement, le héros masqué Wildcat. Tout le monde demande à Stretch, le manager de Ted, quand il organisera un combat entre son protégé et le mystérieux Masked Marvel. Ce grand échalas de Stretch (qui est l’époque l’élément comique de la série) explique alors qu’il attend justement un coup de téléphone de Masked Marvel d’un instant à l’autre pour régler les détails de l’organisation. Mais quelques instants plus tard, lorsque la conversation a lieu, Stretch est surpris par la tournure des choses. Masked Marvel n’acceptera un combat qu’avec le seul Wildcat. Et Stretch, qui ignore complètement la double identité de Ted Grant, est catastrophé. Comment pourrait-il contacter Wildcat puisque personne ne sait qui il est ?

Stretch ne manque pas d’expliquer son problème à Grant. Ce dernier, intérieurement, commence à s’inquiéter. Tout ceci est très étrange. Pourquoi demander au manager de Ted Grant d’organiser un combat de Wildcat ? Ted se demande si ce Masked Marvel n’aurait pas tout simplement percé son secret. Mais comme Stretch n’arrive pas à joindre Wildcat, le mystérieux Masked Marvel décide d’utiliser une méthode plus spectaculaire. Bientôt le boxeur inconnu passe des annonces dans la presse, défiant Wildcat de venir se battre sur le ring, dans une salle de Gotham (visiblement Wildcat veille sur le même territoire que Batman et le Green Lantern du Golden Age). Comme le défi a été lancé de manière publique, le soir venu la foule se masse à l’entrée de la salle de sport, alors qu’une enseigne annonce bien un combat opposant Wildcat au Masked Marvel. Mais encore faut-il savoir si les deux protagonistes vont se montrer. Après tout on ne connait pas la « Merveille Masquée » et Wildcat, lui, n’a pas d’obligation de venir.

Dans la foule, il y a Stretch, qui n’a toujours pas digéré la manière avec laquelle le Masked Marvel a refusé son poulain. Assis sur le trottoir le garçon se lamente : « J’aimerais bien m’asseoir dans le coin de Wildcat (NDLR: comprenez faire partie de l’équipe rapprochée du héros) quand il combattra Masked Marvel) mais je pense que je n’ai aucune chance ! ». Mais sans doute que Ted Grant le connaît assez bien pour savoir ce qu’il pense : L’instant d’après Wildcat arrête sa moto devant Stretch et lui demande s’il est prêt à le seconder. C’est un rêve éveillé pour Stretch, qui saute sur l’occasion. D’autant plus que le manager en profite pour redorer son blason, expliquant qu’il avait bien dit à tout le monde que Wildcat viendrait. Stretch peut donc passer celui qui a convaincu le héros de participer. La foule s’attend alors au combat du siècle…

Mais il y a un petit problème : Masked Marvel n’est toujours pas là. Wildcat, Stretch et l’arbitre attendent en vain. On parle même d’annuler la rencontre puisque le deuxième combattant ne fait pas mine de venir. Mais soudain une silhouette costumée saute sur le ring. Le Masked Marvel ! Sauf que tout le monde est passablement surpris : il s’agit d’une femme habillée dans une peau de tigre. On pense, bien sûr, au modèle de Catwoman mais il est fort probable que cette nouvelle arrivante ait été aussi largement inspirée de The Cheetah, une adversaire féline de Wonder Woman. Une femme ? Bigre. Pour les canons de l’époque, cette présence est surprenante. Wildcat est confus : « Une femme ! Je ne peux pas me battre contre elle ! ». Hé oui ! Car Ted Grant est un gentleman et un vrai héros ne peut se battre contre le sexe dit faible. L’arbitre, tout aussi surpris, a du mal à croire à la scène : « Où est le Masked Marvel ? ». En donnant un violent coup de poing à Wildcat, la femme tigre s’exclame « JE suis Masked Marvel ! ». Le héros proteste : « Arbitre ! Faites quelque chose ! Je peux pas la frapper ! ». La femme ironise « c’est justement ce sur quoi je compte ! ». Et puis soudain la lumière s’éteint et la salle est plongée dans le noir. Quand on rallume, le ring est vide à l’exception de Stretch et de l’arbitre. Wildcat et Masked Marvel ont disparu…

Une heure plus tard, Wildcat revient à lui. Quelqu’un a profité de l’obscurité pour l’assommer. Et il réalise immédiatement qu’il n’est plus sur le ring mais… dans une cage, digne d’un cirque. Il reconnaît vite, de l’autre côté des barreaux, celle qui l’a capturé : Masked Marvel ! Mais la jeune femme le détrompe : C’est ce que je t’ai fait croire, Wildcat ! J’ai publié ces fausses histoires dans la presse pour te débusquer ! Mais je suis la Chasseresse (NDLR : « Huntress » en VO) ! Et je t’ai mené là où je le voulais ! Dans une cage dans mon zoo privé ! ».

Alors qu’on approche une autre cage montée sur roues, Huntress reprend : « Mais tu n’es pas seul ! Voici le maire, le procureur et le chef de la police ! ». Il faut croire que les personnages concernés étaient dans le public pendant le combat et qu’Huntress en a profité pour les capturer eux aussi. Encore que la situation est cocasse puisque l’action se déroule à Gotham. Peut-on réellement penser qu’Huntress pourrait enlever le maire ou le chef de la police de Gotham sans attirer l’attention de Batman ?

Bien qu’elle soit déguisée en féline, Huntress ne se prend pas véritablement pour une panthère. Son costume est sans doute à interpréter comme une sorte de trophée (un peu à l’instar de Kraven le Chasseur, qui viendra plus tard enquiquiner Spider-Man). Comme son nom l’indique, Huntress est intéressée surtout par la chasse. Et elle explique à ses proies humaines : « Vous autres, défenseurs de la loi, avez collectionné les trophées de vos chasses pendant trop de temps ! Je me suis toujours moquée de la Loi. Et maintenant je vais diriger les choses à ma façon ! Vous, les chasseurs, deviendrez les chassés ! ». Encore une fois, si les choses se déroulent à Gotham, on s’étonnera qu’Huntress n’ai pas pensé à capturer aussi cet autre défenseur de la Loi qu’est Batman… Bientôt les notables sont libérés de leur cage (tandis que Wildcat reste enfermé dans la sienne). Huntress ordonne à ses prisonniers de choisir entre fuir, se cacher ou combattre. Elle leur laisse une demi-heure. Passé ce délai elle les chassera selon la seule loi de la jungle. « Dépêchons nous ! » s’exclame le policier : « Elle veut dire qu’elle va nous tuer de sang-froid ! ».

Trente minutes plus tard Huntress démarre sa traque et s’élance. Wildcat est un peu surpris qu’elle semble le laisse de côté, dans sa cage, mais elle explique alors qu’elle se le réserve pour un sport spécial, comme elle le lui montrera dès qu’elle sera revenue de la chasse des trois autres. Huntress disparaît mais ses hommes restent dans les parages pour monter la garde. Très vite ils s’approchent pour se moquer du prisonnier : « Alors le grand Wildcat a été mis en cage par une femme ! ».

Mais comme ils veulent voir le héros de près, ils font l’erreur de se mettre à sa portée. Wildcat s’empare de l’un d’entre eux, qu’il soulève et menace d’écraser entre les barreaux si on n’ouvre pas sa cage. Finalement, désirant aider leur camarade, les bandits obéissent. Après tout ils sont plusieurs et armés. Wildcat est seul et sans arme. Ils ne risquent rien à lui obéir. Sauf que, bien sûr, Wildcat est non seulement un as de la bagarre mais il est aussi agile qu’un félin. Dès que la porte s’ouvre, il saute donc sur les hommes. Ils sont à trois contre un ? Et eux ont des armes ? Peut-être mais ça ne suffit pas contre Wildcat. Bientôt, c’est lui qui a le dessus.

Victorieux, Wildcat peut donc se lancer à la poursuite d’Huntress. Il découvre ainsi une véritable jungle privée dans laquelle la tueuse organise ses chasses. En fait, la priorité de Ted est de retrouver les notables : « Je dois remonter leur piste avant Huntress. Sinon ils finiront comme autant de trophées dans sa salle d’exposition ! ». Mais, forcément, Huntress est partie avec de l’avance sur lui. Au sein de cette jungle, elle est comme chez elle. Et se moque des astuces de ses proies : « Quels crétins ces hommes de Loi ! Penser m’échapper en faisant demi-tour et en marchant dans leurs propres traces. Je les vois clairement. Encore quelques instants et… ». Mais à sa grande surprise Huntress trouve le chef de la police, mort, au fond d’un ravin : « Il est probablement tombé ! Je ferais bien de me dépêcher avant que la terreur pousse les deux autres à ce genre d’accident ! ». L’instant d’après Huntress trouve le corps du procureur au bord d’un bassin. Et elle voit une silhouette qui s’éloigne en nageant. Elle en déduit que c’est sa dernière proie : « Le procureur est mort ! Mais je n’arrive pas trop tard pour finir le maire avant qu’il traverse ce bassin ! ». Huntress prend son élan et saute sur le nageur qui s’éloigne… Pour découvrir que ce n’est pas le maire mais bien Wildcat !

Aussitôt un combat s’engage dans l’eau. Ce qui n’est pas franchement l’habitat naturel déguisé en chat noir et d’une femme vêtue d’une peau de tigre. Mais Huntress n’a pourtant rien perdu de son sentiment de supériorité : « Le crétin ! Oser me défier ! Je vais m’amuser avec lui maintenant ! ». Wildcat arrive à sortir hors de l’eau mais ne trouve plus de trace de son adversaire : « Elle a disparu ! Je me demande si l’ai perdu ? ». Mais Huntress surgit soudain de la direction opposée, armée d’une dague : « J’ai vu quelle piste tu étais en train de prendre ! Je suis passée par les arbres et je t’ai devancé ! ». La criminelle s’apprête à poignarder le héros : « Ta réputation comme combattant du crime est exagérée, Wildcat ! Je ferais bien d’en finir dès à présent ! ». Mais alors qu’Huntress va pour donner un coup fatal, sa lame accroche ce qu’elle croit être une liane. C’est en fait une corde que Wildcat avait disposé là. Un piège s’actionne alors et une cage tombe sur la chasseresse : « Un piège à tigre ! Je vois que tu sais te battre dans la jungle aussi, Wildcat ! Mais tu as quand même échoué puisque les autres sont morts ! ».

Mais à ce moment-là surgissent le maire, le procureur et le chef de la police. Tous sont bien portants ! Huntress n’en revient pas ! Elle les avait vus morts pourtant ! Le policier explique alors que leurs morts ont été mises en scène. Il s’agissait d’un plan de Wildcat pour qu’elle cesse de faire attention à eux et qu’elle suive la piste qui allait l’amener dans le piège ! Wildcat a donc réussi à chasser la chasseresse ! C’est encore mieux que l’arroseur arrosé ! Plus tard Wildcat regarde le fourgon de police qui emporte Huntress vers la prison : « Salut, Huntress, et merci pour l’exercice ! ». Derrière les barreaux, l’autre est furieuse : « Jusqu’à ce qu’on se croise à nouveau, Wildcat ! Est-ce que tu pense que cette faible cage me retiendra longtemps ? ».

D’ailleurs ces paroles sont prophétiques. Quelques temps plus tard, après que Wildcat soit redevenu Ted Grant, Stretch lui apporte le journal : « Dis donc Ted, tu as entendu la dernière ? Huntress s’est échappée ! Je parierais qu’elle va à nouveau combattre Wildcat ! ». Méditatif, Ted conclut l’épisode par un « Je n’en serais pas surpris ! » qui promet d’autres rencontres avec cette femme fatale… Et la promesse serait tenue dès le mois suivant. En fait, pendant quelques temps, Huntress allait devenir l’ennemie la plus régulière de Wildcat, obsédée par l’idée de le battre (et le plus souvent prise à son propre jeu). Le scénario fournirait cependant assez peu d’information sur l’origine et les motivations de cette chasseresse, qui ne semblait pas avoir d’autre vie en dehors de ses activités costumées. Bien qu’elle soit parfois emprisonnée à la fin des épisodes, Wildcat et les autres personnages ne font pas mention d’un nom civil. Il semble que les pouvoirs publics n’arrivent pas à l’identifier. D’ailleurs dès Sensation Comics #69 (septembre 1947) Huntress fait abattre un homme qui avait posté un « indice important concernant son identité secrète ». Ce qui suppose que, dans la version initiale tout au moins, Huntress n’était pas supposée être n’importe qui et cachait une autre existence. Tout semble indiquer qu’Huntress était pensée comme une riche rentière (elle ne manquait pas de moyens puisqu’elle avait assez de ressources pour faire aménager des jungles artificielles) qui s’amusait à jouer les criminels. Mais le scénariste n’explorera guère cet aspect des choses.

Le scénariste. Parlons-en du scénariste. Si le dessinateur initial est identifié comme étant Mort Meskin, le nom de l’auteur de l’histoire reste officiellement inconnu. Mais on peut s’orienter vers deux suspects : Le premier est Bill Finger. Co-créateur de Batman, il avait aussi participé au lancement de Wildcat (d’où de petits touches comme le fait d’établir Wildcat dans la même ville que Batman). Finger était aussi le créateur de Catwoman et on pourrait donc penser que l’inventeur de Wildcat aurait voulu lui donner son équivalent de Selina Kyle. Seulement à l’époque Finger n’écrivait plus guère les aventures de Wildcat. A l’inverse Robert Kanigher contribuait régulièrement à des épisodes du personnage. Qui plus est, en 1947 Kanigher s’était lancé dans une création en masse de criminelles costumées. Chaque série que Kanigher touchait se voyait systématiquement affublée d’une criminelle positionnée. Kanigher lança ainsi Black Canary (d’abord présentée comme une voleuse), Harlequin (Molly Mayne, adversaire amoureuse de Green Lantern) mais aussi, comme nous l’avons dit en introduction, les versions premières de Star Sapphire ou de Thorn. Auteur de plusieurs épisodes de Wildcat et créateur « d’ennemies jurées » à la pelle, Kanigher est donc bien positionné pour être aussi le père de cette Huntress.

Encore qu’il ne faille pas déduire automatiquement que Kanigher était forcément le créateur de TOUTES les meurtrières de l’époque. Mais l’étude du scénario laisse paraître plusieurs caractéristiques propres à Kanigher. Huntress n’est pas seulement une tueuse mais aussi une manipulatrice, qui joue au jeu du chat et de la souris et qui ne présente pas directement ce qu’elle veut. La méthode d’Huntress ressemble beaucoup à celle de Black Canary quand cette dernière n’était encore qu’une adversaire de Johnny Thunder. Un autre indice tombe en place juste après la dernière apparition d’Huntress dans Sensation Comics (#76, en avril 1948). Rapidement parait All-Star Comics #41 (juin 1948), une aventure de la Justice Society of America dans laquelle le groupe de héros est attaqué par une nouvelle version de l’Injustice Society. Bien que l’épisode soit écrit par John Broome, la nouvelle Injustice Society est composée majoritairement de nouveaux personnages créés par… Robert Kanigher.

On trouve ainsi Icicle, Harlequin, le Fiddler (le Violoniste) et Huntress. Quand, en plus, on sait que ce même épisode sert à recruter officiellement Black Canary (autre création de Kanigher) dans la Justice Society, il est évident que l’épisode est tout spécialement consacré à l’univers dressé par ce scénariste dans les mois précédents. Soit John Broome a voulu faire un clin d’œil à un collègue, soit Kanigher lui-même a participé de manière non-créditée à l’écriture de ce numéro. L’autre solution serait que Broome soit lui-même le créateur d’Huntress. Car lui aussi participa à la vague de féminisation des criminels DC en 1947. Broome, qui collaborait également à Sensation Comics, est très probablement le créateur de Blue Lama, l’ennemie jurée de Sargon le Sorcier. Mais Broome ne semble pas avoir écrit le moindre épisode de Wildcat. L’important reste donc que dans une Injustice Society tout spécialement axée vers les créations de Kanigher, on retrouve Huntress. Ce qui, d’une certaine manière, tend à officialiser la connexion Huntress/Kanigher.

D’ennemie de Wildcat, Huntress était donc passée au rang d’adversaire de la JSA et c’était assurément une promotion (la revue All-Star Comics disposant de plus de lecteurs que Sensation Comics). Au passage elle usage dans ce numéro d’une carabine (normal, elle chasse!) mais aussi d’un « lasso invisible » dont l’existence n’est pas expliquée. Mais pourtant ce combat serait le dernier d’Huntress pour tout le Golden Age. On ne reverrait pas la chasseresse en peau de tigre avant des décennies. Son utilisation avait pourtant été intensive dans les mois précédents et les aventures de Wildcat ne cesseraient qu’en 1949 (Sensation Comics #90). Pourtant après le #76 on ne la reverrait pas dans la série. Mais on peut remarquer qu’à ce moment là l’identité du dessinateur se stabilise. Au lieu de Mort Meskin ou de Gil Stack (pseudonyme de Gil Kane) qui avaient dessiné les précédents numéros, c’est soudain Arthur Peddy qui se « sédentarise » comme illustrateur des aventures de Wildcat. Et comme certains personnages n’apparaissent plus, tout porte à croire que la présence de Peddy trahit un changement de l’équipe créative. C’est sans doute un autre scénariste qui avait repris la série. Et qui préférait sans doute raconter ses propres histoires que se coltiner Huntress mois après mois…

Mais qui était donc la Chasseresse ? Pendant des années la question n’aurait aucune réponse. A plus forte raison quand les super-héros DC furent moins populaires et que l’éditeur fut obligé de tailler dans son cheptel. Tour à tour des personnages comme Wildcat puis la Justice Society toute entière furent rangés dans la naphtaline. Les criminels qui étaient leurs ennemis attitrés furent eux aussi condamnés à l’oubli. Il faudrait attendre The Brave and the Bold #62 (1965) pour revoir Huntress. Dans cet épisode scénarisé par Gardner Fox et dessiné par Murphy Anderson, ce sont Starman et Black Canary les héros. Mais Huntress revient bien pour se venger de Wildcat, qu’elle enlève et enferme dans une cage. Il appartient à Starman et Black Canary de libérer leur collègue.

Au fil de l’histoire, on découvre que qu’Huntress a profité de ses années d’absence pour épouser un de ses co-équipiers de l’Injustice Society : Le Sportsmaster. Comme il est obsédé par le sport tout comme elle fait une fixation sur la chasse, le couple se retrouve autour de l’idée de compétition. Bien entendu ils n’arriveront pas à faire le moindre mal à Wildcat et seront battus par les héros. Mais l’épisode a le mérite de réintroduire Huntress et son époux dans la continuité du Silver Age. Seulement, avec tout ça, on ne sait toujours pas qui est réellement Huntress (ça valait bien la peine d’abattre quelqu’un en 1947 pour protéger ce « secret »).

Il faut dire que les jeunes lecteurs de cette époque ignoraient, pour la plupart, les épisodes initiaux de Wildcat. L’intérêt autour de cette criminelle ne revint graduellement qu’à partir de 1973, quand DC, pour donner à ses revues une pagination plus ambitieuse, se lança dans un programme de réimpressions de diverses aventures du Golden Age. Y compris des enquêtes de Wildcat ou de la JSA dans lesquelles on pouvait voir Huntress en plein action. Dans Justice League of America #123, Huntress revint parmi les membres de l’Injustice Society. Autant dire qu’elle était à nouveau dans le radar du public, même si elle n’était pas un personnage majeur.

Le drame d’Huntress, cependant, c’est que son nom de code était sans doute trop générique pour être préservé longtemps. Dès 1966 Aquaman allait affronter une plongeuse nommée Huntress (et qui porte un bikini en fourrure au point qu’on serait tenté de penser qu’elle est sans doute la version Earth-1 de l’ennemie de Wildcat). Mais surtout, dès 1976, Marvel commença à publier sa propre Huntress (Bobbi Morse, plus tard rebaptisée Mockingbird). Pourtant le duo formé par Huntress et Sportsmaster restait efficace quand il s’agissait de fournir une menace à un tandem de héros (idéalement un tandem mixte, de manière à la jouer « couple contre couple »). Par exemple dans Batman Family #7 (oct. 1976) ils affrontent Batgirl et Robin. Mais une autre ressemblance de nom allait remettre en cause le destin de la tueuse en peau de tigre. All-Star Comics avait été relancé (racontant de nouveaux exploits de la Justice Society) et l’idée était d’éliminer les doublons que pouvaient être les Superman ou Batman d’Earth-2 en les remplaçant par une nouvelle génération. De la même manière que Power Girl avait succédé à un Superman vieillissant, Paul Levitz inventa donc Helena Wayne (la fille du vieux Batman d’Earth-2 mais aussi de la Catwoman de ce monde). Et Levitz nomma sa création… Huntress. Comme souvent dans ces cas-là, le scénariste décida de mettre en scène un combat pour régler l’affaire. La Huntress criminelle, apprenant qu’une héroïne utilisait le même nom qu’elle, décida de l’affronter. Helena Wayne gagna et garda donc ce nom de code. Un petit peu morte de honte de s’être fait battre, la première Huntress, elle, préféra se faire oublier.

Si on ne pouvait plus guère utiliser la Huntress initiale, Roy Thomas décida d’explorer ce que pouvait donner le fruit de l’union entre Sportsmaster et Huntress. Dans Infinity Inc. #34 (janvier 1987), ce scénariste inventa donc Artemis (du nom de la déesse de la chasse), qui était la fille des deux criminels et une sorte de « mise à jour » du concept. L’année 1987 allait se révéler déterminante pour l’ex-Huntress puisqu’en plus de cette nouvelle fille, on allait lui découvrir un passé insoupçonné. Dans une autre série (Young All-Stars), qui se déroulait pendant la seconde guerre mondiale, Roy Thomas décida de montrer qu’avant d’être l’ennemi de Wildcat, Huntress avait… peut-être… été une héroïne. En tout cas une jeune fille portant un costume similaire (mais se faisant appeler Tigress) fit son apparition au sein des Young All-Stars.

L’origine de la Tigress n’avait rien à voir avec Wildcat : On découvrait que la jeune Paula Brooks était une fan de chasse et qu’elle admiré Paul Kirk, le plus grand spécialiste de la chasse dans les années 40. Au point que l’expérience de Kirk lui avait permis de devenir le super-héros Manhunter. Paula admirait tellement la technique de Kirk qu’elle reconnut vite son style en voyant le Manhunter en action. Suivant l’exemple de son idole, Paula devint elle aussi une héroïne costumée et fut donc finalement acceptée dans les rangs des Young All-Stars (#9, février 1988). Mais très vite les autres héros allaient tiquer par sa tendance un peu trop manifeste à la violence. Jusque-là, rien de bien terrible. Paula/Tigress pouvait passer pour la « Wolverine » du groupe.

Avec les Young All-Stars, Roy Thomas avait dans l’idée de fournir des analogues à divers héros du Golden Age qui devenaient inutilisables en raison des retombées du Golden Age. En lieu et place de Superman ou de Wonder Woman, il introduisit donc Iron Munro et Fury. Au début Flying Fox avait été pensé comme un remplaçant de Batman, même si l’idée l’entraîna bien vite vers un personnage beaucoup plus mystique. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un héros nouveau, Dyna-Mite était à l’évidence un équivalent de Robin. Tigress avait été « modifiée » en un sens puisqu’elle utilisait de manière régulière une arbalète (ce qui en faisait, en un sens, une version féminine de Green Arrow). Mais Roy Thomas avait visiblement décidé d’explorer un autre concept : Celui du héros du Golden Age dont le destin est de mal tourner (idée que le même Roy Thomas réutiliserait dans Invaders vol.2). Outre le côté cynique de Paula, il y avait un autre élément de tension. Elle montrait des signes évidents d’attirance pour Iron Munro. Alors que ce dernier n’avait d’yeux que pour la blonde Fury. D’où une frustration et une jalousie croissante chez Tigress.

Néanmoins le scénariste allait donner un coup d’accélérateur à l’évolution de Paula Brooks. Dans un épisode, Tigress est tuée pendant une bataille et ramenée à la vie par Gudra, une valkyrie ennemie de Wonder Woman et de l’All-Star Squadron. Il semble que puisque Paula ait été contaminée par la magie noire de Gudra lors de cette résurrection et que la manœuvre ait amplifié les travers de Tigress, la poussant rapidement à devenir une hors-la-loi. On notera que cette corruption via une résurrection n’est pas sans évoquer avant l’heure le retour à la vie de Jason Todd (le deuxième Robin) et sa transformation en Red Hood. Vers la fin de la série Young All-Stars (#31), Tigress avait déjà basculé du côté obscur et n’était plus membre de l’équipe. Roy Thomas n’aura pas le temps d’aller au bout de sa logique et n’explorera donc pas plusieurs pistes.

D’abord il aurait fallu expliquer comment, si Paula avait été membre des Young All-Stars dès 1945, Wildcat ne l’aurait pas reconnu en 1947, quand elle apparaît en se présentant sous l’identité de Masked Marvel. Et le fait que les autorités ne puissent l’identifier pose aussi question. Ensuite il y avait des pistes intéressantes. Si Tigress était corrompue, elle n’en connaissait pas moins les secrets de différents héros (après tout, dès sa première apparition chronologique elle devine la double identité de Manhunter). Pour résumer l’approche de Roy Thomas, il est clair qu’une fois la série Young All-Stars terminée, le scénariste part du principe que Tigress est devenue Huntress. C’est relativement simple et la boucle est ainsi bouclée.

Ou en tout cas serait ainsi bouclée puisqu’il a bien fallu, forcément, que d’autres auteurs s’en mêlent. Ou s’emmêlent, d’ailleurs. Young All-Stars racontait des évènements situés en 1942. Dans le crossover JSA Returns, dont l’action se déroulait vers la fin de la seconde guerre mondiale, Paula Brooks est représentée comme la partenaire (et la maîtresse) de Manhunter. C’est à dire qu’entre 1942 et 1944 elle a visiblement retourné sa veste une nouvelle fois. Et au passage Wildcat la croise, la reconnaissant clairement par rapport à l’époque où elle était une des Young All-Stars (ce qui rend encore plus illogique le fait qu’il n’identifie pas Paula Brooks quand il voit Masked Marvel en 1947 ou encore que plus tard Paula tue quelqu’un pour protéger son identité). Par contre la chronologie classique (pré-New 52) de Paul Kirk implique que ce dernier a été tué vers 1945 puis cloné par une organisation criminelle, avant de revenir seulement à l’ère moderne. On peut théoriser que Paula, depuis toujours fascinée par Kirk, aurait pu combattre par amour les effets de la résurrection de Gudra. Kirk déclaré mort, Tigress/Huntress n’avait plus son point d’encrage et aurait donc replongé du côté obscur. Dans ce registre, on peut citer la minisérie The Golden Age de James Robinson et Paul Smith, même si elle se déroule en dehors de toute continuité classique. Dans cette version alternative, Huntress est amnistiée dès 1948 à condition de rejoindre la lutte contre le communisme. Paula est à nouveau considérée comme une héroïne. Mais en 1950 son amant est tué et le choc est suffisant pour replonger Huntress dans la criminalité. Même si la continuité est différente, les deux situations se ressemblent assez pour qu’on puisse en déduire que l’effet est similaire : Peu de temps après JSA Returns, Paula, perdant l’appui de Manhunter, serait redevenu criminelle, empruntant alors un chemin qui l’emmènerait jusqu’aux événements de Sensation Comics #68, en 1947.

Par la force des choses, il y a peu de chances que les auteurs s’intéressent à nouveau à l’aspect « corruption » de Paula. Si on y regarde bien, le passé que lui ont forgé les différents auteurs depuis les années 80 fait d’elle une héroïne certes un peu corsée mais pas foncièrement mauvaise, qui a été « détournée » par la magie de Gudra. Aucun de ses alliés passés n’a fait mine de l’en délivrer et elle n’y est arrivé qu’à l’occasion, par amour. Huntress est donc devenu un personnage beaucoup plus tragique qu’on pourrait le croire au premier abord. Mais on imagine mal DC explorer ce potentiel dans un univers rénové, où Paula Brooks reste à recréer. Par contre, hors comics, Huntress/Tigress a refait une apparition surprenante, dans le dessin animé Young Justice. Elle y apparait comme une femme asiatique (renommée Paula Nguyen) vieillissante et handicapée. Elle est la mère d’Artemis (qui, dans le contexte du dessin animé, est une héroïne patronnée par Green Arrow) et de la criminelle Cheshire. En un sens on est bien loin du concept d’origine mais le fait d’avoir une fille dans le camp du Bien et une autre du côté du Mal est finalement assez proche de la dualité qui s’est installée chez ce personnage au fil des ans…

[Xavier Fournier]