[FRENCH] En 1941 Captain America a à peine six mois d’existence quand il doit partager son propre magazine avec un collègue aussi nouveau qu’énigmatique. Là où Captain America utilise comme arme un accessoire défensif (son bouclier), Father Time règle leur compte aux criminels des années quarante en utilisant principalement une grande faux….

Les comics ont toujours été friands des personnifications, c’est à dire des héros qui utilise l’image et le folklore de concepts connus du grand public ou d’équivalents de certaines images d’Épinal. On citera ainsi en exemple le célèbre Uncle Sam supposé incarné les USA et que l’éditeur Quality s’était en son temps dépêché d’adapter un super-héros patriote. « Father Time » (ou, comme on dirait chez nous le « Père Temps ») est une autre notion populaire dont les racines remontent à l’image mythologique de Chronos. D’où l’idée assez ancienne que le Temps est incarné par un vieillard (une sorte de variation des Parques) qui marque le passage du temps avec une grande faux, prêt à trancher la vie de ceux dont l’heure a sonné. Dans la première moitié du XXème siècle cette image était assez populaire aussi bien dans la littérature américaine que sur des simples cartes de voeux où le vieux « Father Time » représentait souvent l’année qui s’achevait, tandis que le nouvel an était représenté par un bébé. Le nom et les attributs du personnage était en tout assez connu pour qu’en 1941 chez Timely (ancien nom de Marvel) Comics décide de s’en inspirer pour créer un héros nouveau. C’est en tout cas ce qu’on peut penser au premier coup d’oeil en découvrant pour la première fois dans Captain America Comics #6 un super-héros nommé Father Time. L’homme est masqué, encapuchonné et pourvu d’une cape bleue ainsi que d’un costume gris et rouge. Sans oublier son arme de prédilection (visible dès la scène d’introduction): une grande faux qu’il agite au milieu de ses adversaires. En sous le folklore apparent du Father Time, il semble que chez Timely on avait envie de s’offrir une sorte de « Batman maison ». D’ailleurs il convient de noter que dans Batman #5 (publié au printemps 1941 et donc quelques semaines à peine avant que les auteurs ne commencent à travailler le Father Time de Marvel), l’homme chauve-souris est plongé dans le « livre des enchantements » et y rencontre diverses personnifications mythique, y compris un Father Time. En tout cas la cape bleue et l’uniforme gris commun aux deux personnages semblent valider la filiation. Mais plus précisément on notera qu’en juillet 1941 l’éditeur MLJ avait lancé un clone de Batman nommé le Hangman (le Bourreau), qui devenait super-héros après n’avoir pu empêcher le meurtre de son frère et utilisait comme « gimmick » une imagerie à base de potences, de guillotines et de cordes de pendues. Deux mois plus tard surgissait le Father Time de Timely avec quelques similarités assez marquées. Quand à savoir si la ressemblance conceptuelle entre Hangman et Father Time est délibérée ou si elle ne tient qu’à l’air du temps et à une même inspiration « batmanienne », difficile de trancher. Mais on notera, comme « circonstance aggravante », que dans le même numéro Captain America combat un adversaire nommé… le Hangman (ce numéro de la série est donc presque un « spécial pendaison » !). D’ailleurs la présence de ce « Bourreau » dans une aventure de Captain America vaudra à Timely/Marvel quelques problème avec MLJ. Pour éviter un procès, Timely devra promettre de ne plus réutiliser son Hangman. Mais il est clair que l’ombre du héros de MLJ plane sur ce numéro…

Et ce n’est pas le seul point d’interrogation de cette première page. Sous le logo du Father Time on trouve cette curieuse inscription : « Basé sur le fameux personnage créé par Joe Simon & Jack Kirby, tel que raconté à Stan Lee« . Le « FAMEUX » personnage ? Mais c’est la première fois qu’on le voyait ! Visiblement la machine à buzz de Marvel était déjà bien en place, vantant la réputation d’un personnage qui, à ce stade, ne risquait pas d’en avoir une. Et puis il y a la répartition même du scénario qui pose question. Officiellement la plupart des sources modernes considèrent que Stan Lee fut le créateur (en compagnie du dessinateur Al Avison et de l’encreur Al Gabriele) de Father Time. D’ailleurs ce fait a été en quelque sorte entériné récemment par une histoire écrite par Roy Thomas dans « Stan Lee Meets The Thing », en 2006, où un jeune Stan Lee rencontrait symboliquement trois personnages (Jack Frost, le Destroyer et Father Time) dont il avait « créé » les aventures. Mais cette inscription révèle que la vérité est un peu plus compliquée. Selon toute vraisemblance l’idée de départ vient donc bien de Simon et Kirby, Lee ne s’occupant sans doute que de la mise en forme. D’ailleurs c’est ce que dit un peu du bout des lèvres la réimpression moderne de cet épisode (dans le deuxième volume des Marvel Masterworks consacré à Captain America Comics. Dans le sommaire les noms de Simon et Kirby sont passés sous silence mais Stan Lee n’est crédité que du « script » (c’est à dire la mise en forme du texte plus que le scénario à part entière). Enfin le slogan « The Grim Reaper deals with Crime » (qu’on traduira approximativement par « le Grand Faucheur s’attaque au Crime ») sert de titre à l’histoire. On en déduira qu’en raison de sa faux Father Time est également désigné sous le surnom de « Grim Reaper » (de la même manière qu’Iron Man est parfois surnommé le Vengeur doré). A moins que le personnage n’ait un temps manqué de s’appeler le Grim Reaper [1] (c’est à dire une personnification de Mort plutôt qu’une référence au « Père Temps ») et que ce titre en soit un dernier reliquat.

Entrons maintenant dans le vif du sujet. L’histoire commence là où d’habitude de nombreux enquêtes s’achèvent, à savoir dans un tribunal où un certain John Scott est accusé de meurtre et condamné à être pendu « dans la nuit de juin à Minuit« . Le fait que le juge parle de la « nuit de juin » sans donner de date précise n’est qu’une première bizarrerie dans un récit qui, par ailleurs, montre en plusieurs endroits que son scénariste est alors débutant. Mais pour l’instant John Scott est occupé à clamer son innocence… Sans pour autant que la Justice ne veuille l’écouter. Le sort de Scott semble joué. Mais l’affaire ne fait que commencer, en un sens. Deux semaines plus tard Chips Brant, un joueur professionnel célèbre, reçoit un visiteur qui s’adresse à lui ainsi : « Enfin je t’ai rattrapé, Chips ! Et maintenant tu va venir au tribunal pour raconter comment tu as fait accuser mon père !« . Brant proteste : « Tu es fou gamin ! Je n’ai jamais entendu parler de John Scott !« . Là, bien sur, si le fils Scott était un bon limier, il saisirait aussitôt l’aveu tacite que vient de balancer Chips Brant. Car personne n’a prononcé le nom de John Scott ! C’est le joueur lui-même qui l’a laissé échappé dans sa protestation. Mais le fait est que Larry Scott se moque un peu des lapsus que pourrait faire Chips Brant car il a par ailleurs des documents qui prouvent la culpabilité du joueur dans le meurtre de Lew Simms ! Des documents qu’il a dans la poche d’ailleurs ! Entendant cette nouvelle, un des hommes de main de Brant assomme Larry. Deux heures plus tard, le jeune homme est toujours dans les pommes tandis que Chips Brant termine visiblement de feuilleter les documents trouvés dans la poche. Larry ne plaisantait pas ! Il y avait bien de quoi incriminer Brant ! Encore heureux qu’ils l’ont arrêté !

Oui. Ou encore heureux que Larry Scott n’est pas, disons, très astucieux. Car s’il avait vraiment sur lui les documents permettant d’innocenter son père, quel besoin avait-il de se confronter au criminel au lieu de se ruer directement au tribunal ? Au pire, si Larry avait vraiment tenu à mettre la main sur le responsable, il aurait pu déposer les documents au tribunal (ou les faire déposer par un proche) avant d’aller lui-même trouver Brant. Mais dans l’état sa démarche est carrément irresponsable (bien que cet aspect ne soit pas traité comme tel dans l’histoire). C’est comme s’il avait lui-même livré les documents à Brant et en mains propres ! Tout ça sans avoir la moindre arme sur lui. Mais même le scénariste n’a pas l’air de s’en étonner. Le pire, c’est que ces événements se déroulent lors de la fameuse « nuit de juin » au cours de laquelle John Scott doit être exécuté. Autrement dit les secondes filent, le temps est compté et les précieux documents doivent absolument être confiés à la Justice avant que le père Scott soit mis à mort. Ce qui rend encore plus incohérente la désinvolture avec laquelle Larry s’est arrête d’abord chez Brant. En fait le seul moyen de faire fonctionner l’histoire c’est que les documents prouvent indirectement que Brant avait une raison directe d’abattre la victime mais que Larry Scott a peur que cette preuve indirecte mettent du temps à convaincre la Justice. Il aurait donc opté pour une confrontation dans l’espoir d’obtenir des aveux. Cela dit, reste quand même que Larry Scott est quand même un fieffé idiot de ne pas avoir pris la peine d’assurer ses arrières (par exemple en venant armé ou accompagné, oui encore en prévenant des gens de là où il allait).

Quand Larry reprend connaissance, il est attaché et s’aperçoit avec effroi qu’il ne reste plus que dix minutes avant l’exécution. Il implore alors les gangsters de le laisser aller empêcher la pendaison mais il ne s’attire que ricanements, les criminels lui expliquant que « ce sera bientôt fini ». De la même manière que les méthodes de Larry peuvent poser question, celles du gang elles aussi ont leurs zone d’ombre. Par exemple pourquoi ne pas s’être directement débarrassé de Larry Scott ? Pourquoi l’avoir retenu en otage ? Et pourquoi semblent-ils particulièrement attendre la mort de John Scott alors qu’elle n’a pour eux qu’une valeur d’alibi ? Il est difficile de ne pas rapprocher ces « flous » des manigances similaires d’un autre gang vu dans les origines du Whizzer, où des criminels faisaient tremper le père du héros dans un crime puis menaçait de s’en prendre au fils si le père n’acceptait pas de prendre la responsabilité du gang. Il ne serait pas illogique d’imaginer qu’il s’agit d’une seule et même organisation (vu l’époque et les ressorts scénaristiques des comics, mettons qu’il s’agit en fait de dangereux nazis) qui s’en prend à divers notables ou savants américains en faisant d’une pierre deux coups, en tuant une partie de leurs cibles tout en faisant accuser l’autre partie. Du coup, si les techniques des hommes de Brant sont les mêmes que celles des adversaires du Whizzer, les bandits visent aussi à l’élimination de John Scott. Et le fils est donc gardé en otage au cas où l’exécution serait annulée pour une autre raison, pour garder un moyen de pression sur le père Scott. Tout ça, bien sûr, n’est pas dit dans l’histoire sous sa forme publiée, mais s’il fallait à nouveau raconter les origines de Father Time ce sont les « bouche-trous » les plus efficaces qu’on puisse imaginer dans les incohérences de l’histoire.

Larry Scott n’est cependant pas un incapable. Bien qu’il ait les mains attachées dans le dos, il arrive à défaire les liens, à bondir sur les documents et à s’enfuir en courant. Pendant ce temps, à la prison, on commence à escorter John Scott vers la potence : « Si seulement Larry était là ! Il pourrait prouver que je suis innocent !« . Et le prêtre présent lui conseille alors de garder la foi. D’ailleurs Larry arrive effectivement à l’entrée de la prison. Il court jusqu’au bureau du directeur en présentant les preuves et demandant qu’on annule la pendaison de son père. Le directeur, très surpris, lui dit alors qu’il pense que c’est trop tard (qu’est ce que c’est que ce directeur de prison qui n’assiste pas à une exécution se déroulant dans son établissement ?). Il s’élance alors en compagnie de Larry vers le hall où l’on va procéder à l’exécution. Les deux hommes crient d’attendre… Mais trop tard ! La corde vient de se tendre et d’étrangler John Scott. Il n’y a plus rien à faire. Un innocent est mort. Larry Scott et le directeur retournent, défaits, au bureau de ce dernier : « Si seulement j’avais eu ces papiers quelques minutes plus tôt, fiston, cette terrible tragédie aurait été évitée !« . Là, normalement, on s’attendrait à voir Larry s’effondrer en comprenant que la faute est sienne, qu’il n’aurait jamais du perdre du temps à aller chez Chips Brant. Mais non ! Son discours est bien autre. Avec un air théâtral il s’exclame « Le Temps ! Toujours le Temps ! Pourquoi le Temps devrait-il être du côté du Mal ? Pourquoi les meurtriers devraient-ils tirer parti du Temps ?« .

Le directeur est peu étonné devant la détermination du jeune homme, tente de le calmer. Mais Larry Scott s’en va d’un air décidé. Quand l’autre lui demande où il se rend, Larry répond simplement « Je vais faire quelques changements dans le temps« . En fait, Larry retourne chez lui et s’assoit devant la cheminée pour lire un livre. Au premier degré cette attitude n’a aucun sens mais on comprendra que Stan Lee imite ici une scène typique de l’origine de Batman, celle où le notable s’installe dans une ambiance cozy tout en réfléchissant à la forme que prendra sa revanche. Dans Detective Comics #27, Bruce Wayne s’installe pour lire, juste avant qu’une chauve-souris ne traverse son champ de vision. Ici, donc, Larry Scott s’installe devant le feu d’une cheminée sur laquelle trône une horloge.

Larry est toujours lancé dans son monologue contre le Temps : « Le Temps est toujours du côté du Mal ! Il aide les crapules à fuir ! Il fait que la Police finit par les oublier ! Mais c’est terminé ! Je vais apprendre à tous ceux qui font le Mal à craindre le Temps. Je vais leur faire savoir qu’il peut être également pour le camp du Bien…« .

Et ainsi, en pleine nuit, Larry Scott se fabrique un costume gris et bleu, avec le dessin d’une horloge jaune sur la poitrine et surtout… Une grand faux ! Où un notable vivant en ville peut-il trouver une faux en pleine nuit ? Mystère ! Mais en tout cas Father Time est né : « Et maintenant le monde va apprendre à craindre et à respecter Father Time ! Mais je vais m’occuper en premier de  Chips Brant !« .

A l’appartement de Brant, le criminel et son homme de main se réjouissent de l’exécution de John Scott en estimant qu’ils sont désormais tirés d’affaire… Mais que le fils Scott, lui, pourrait poser problème et les dénoncer. Il leur faudra donc quitter la ville au petit matin. Mais qu’est-ce que c’est que ces criminels qui ont peur de rouler la nuit ? Et s’ils ont conscience que les documents de Larry Scott vont permettre de les identifier, alors pourquoi se réjouir de la mort du père Scott… Si ce n’est pour une raison cachée, comme nous avons pu l’évoquer plus tôt ?

Mais soudain Father Time fait une entrée fracassante en traversant la fenêtre dans un fracas de vitre brisée : « Cela aurait été la seconde fois où le Temps aurait été en votre faveur. Vous aviez compris que vous auriez le loisir de quitter la ville alors que la police serait encore occupée à vérifier l’authenticité des documents vous incriminant !« .

Médusés, les hommes demandent à l’individu masqué qui il est (sans réaliser apparemment que seul Larry Scott connaît l’endroit où ils se trouvent et l’existence des documents). Les criminels n’entendent pas se faire arrêter par un seul homme. Ils se ruent sur lui mais Father Time se sert du manche de sa faux pour les précipiter vers le murs.

Cette fois, ils ne rigolent pas et sortent leurs revolvers. Mais Father Time évite les balles (en tout cas c’est ce que nous dit le scénario, sans expliquer comment Larry Scott pourrait être assez vif pour éviter des balles). Father Time fini par coincer les deux hommes contre le mur, le manche de sa faux leur coinçant la gorge.

Après ? Father Time grave le dessin d’une horloge et d’un petit crâne sur le mur, comme un signe de passage. Il ne fait pas mine d’attacher particulièrement ses adversaires (mais gageons que Larry Scott les entrave pendant une ellipse, entre deux cases) mais juge que son travail est fait et s’en va dans la nuit en se balançant d’un toit à l’autre, sa faux lui servant de grappin. « Et ainsi Father Time s’enfonce dans la nuit, dans son éternelle quête de justice » épilogue le script de Stan Lee. On voit bien que l’origine est un tantinet bancale par endroits mais au terme de cette histoire, l’univers Marvel du Golden Age dispose d’une sorte de Batman qui privilégie la faux en lieu et place du fameux batarang.

A partir de Captain America Comics #7, cependant, le costume de Father Time allait être modifié (peut-être justement pour l’éloigner un peu plus du modèle de Batman, à une époque où DC Comics n’hésitait pas attaquer les éditeurs des personnages les plus ressemblants aux siens). Fini le gris du costume, remplacé par une couleur chair qui donne l’impression que sous sa cape bleue Father Time ne porte qu’un slip rouge. En fait, quand on regarde le dessin, on s’aperçoit que l’artiste continuait de dessiner les plis du vêtement et qu’il ne s’agit donc pas d’une poitrine nue.

Captain America Comics #7 contient également un court texte de Stan Lee qui présente tous les principaux héros du magazine ainsi que leurs caractéristiques et on a la surprise d’en apprendre un peu plus sur les capacités du personnage. Rien sur sa surprenante capacité à éviter les balles dans le premier épisode. Selon les écrits de Stan Lee le costume de Father Time « est utile autant qu’il sert à dissimuler. Par exemple les bottes en caoutchouc qu’il porte servent à isoler des pieds contre la chaleur et l’électricité. Il peut donc marcher sur des charbons ardents ou même sur le troisième rail du métro (NDLR: celui qui est électrifié) et s’en sortir sans le moindre mal ! Sa cape sert non seulement à le dissimuler mais forme une protection et fait de lui une mauvaise cible pour les criminels, qui ne savent pas où viser. Et sa faux, bien sûr, est aussi utile qu’une petite armée« .

Curieux choix d’accessoire que ces bottines qui protègent de la chaleur ou serviraient spécifiquement à Father Time s’il voulait marcher dans les tunnels du métro. Et pourquoi avoir protégé spécialement ses pieds et pas le reste du corps ? Dans l’état on se dit que de telles bottes ne serviraient guère que si Father Time s’était dit qu’un jour il risquait d’avoir à combattre Human Torch. Mais auquel cas on serait curieux de voir un tel combat, discuté seulement à coups de pieds…

Father Time se fera une spécialité de défendre les gens qui, comme son père, sont faussement accusés d’un meurtre qu’ils n’ont pas commis. Et souvent à l’occasion il s’agit de personnes que Larry Scott connaît. Dans Captain America Comics #7, c’est un de ses amis qui est ainsi accusé à tort. Le hasard est un peu « gros » mais tout cela serait réglé, en termes de continuité, si on établissait bien qu’il y a une conspiration globale pour faire accuser des gens de meurtres, conspiration que Larry Scott combattrait alors sans s’en rendre compte. Ce qui est étonnant c’est que si on pouvait s’attendre à ce que Father Time, puisque armé d’une faux, soit un « vigilante » sanguinaire, il n’en sera rien. Le héros ne fait pas particulièrement usage d’une violence disproportionnée. Par contre c’est souvent le cadre qui est lugubre, qui évoque par exemple des doutes sérieux sur l’efficacité de la Justice. D’abord il y a cette origine qui repose quand même sur une erreur judiciaire. Il y aura aussi d’autres aventures un tantinet horrible comme dans Captain America Comics #8, où le héros poursuit une bande de voleurs de banques qui a l’habitude d’enfermer les otages dans la salle des coffres forts, où ils finissent par mourir asphyxiés. Bien qu’on ne voit pas les corps, la course contre la montre pour les sortir de la pièce puis l’ouverture de la porte blindée qui intervient trop tard pour sauver qui que ce soit instaure une certaine ambiance lugubre. Typiquement le genre de scènes que les comics n’auraient pas u publier dix ans plus tard, à l’instauration du Comics Code, quand il devint obligatoire de représenter les choses sous un jour positif.

Si Father Time n’aura pas le même succès (loin s’en faut) que Captain America, Human Torch ou Sub-Mariner, en termes d’apparitions il ne sera pas le plus « pauvre » des héros Timely/Marvel, arrivant à totaliser 9 aventures (Captain America Comics #6-12, Young Allies #3 et Mystic Comics #10) entre septembre 1941 et août 1942. Par comparaison, la plupart des héros du Golden Age ramenés dans le cadre de la série The Twelve ne sont apparus que dans trois ou quatre épisodes… Il est même surprenant, en un sens, que Father Time n’ait pas fait partie des Twelve vu sa prédisposition à parler du Temps ! Mais pourquoi Marvel aurait cherché à imposer un personnage pendant un an avant de s’en désintéresser du jour au lendemain ? Il y a en fait un faisceau de raisons. La première (et sans doute la principale) étant qu’à partir d’un moment Marvel décida d’arrêter d’utiliser de « nouveaux personnages » et préféra mixer ses héros les plus célèbres. Ce qui explique qu’on trouve comme un bouillonnement de héros masqués dans les revues Marvel publiées entre 1939 et 1942, qui s’estompe ensuite. Marvel préférait mettre des aventures de Human Torch pour rehausser Captain America Comics qu’essayer d’imposer des figures moins connues.

La deuxième raison c’est qu’en 1942 Stan Lee part sous les drapeaux jusqu’en 1945 et qu’à partir de là les héros qu’il a contribué à créer n’ont plus la même valeur sentimentale (ou ne serait-ce qu’un simple facteur d’habitude) pour son remplaçant, Vince Fago. Enfin, pour ce qui est plus précisément du cas de Father Time, il y a aussi l’inconvénient d’avoir un nom qui provient du domaine public et qui est, du coup, utilisable un peu par tout le monde. Par exemple le problème se pose dès la troisième apparition de Father Time (Captain America Comics #8, novembre 1941), celle où les voleurs enferment les gens dans des salles hermétiques. L’histoire s’intitule « The Vault of Doom » (« le coffre de la fatalité »). Le même mois (dans Weird Comics #19), chez Fox Comics, parait une aventure de la Sorceress of Zoom dans laquelle elle rencontre le Father Time mythique. L’épisode est intitulé « The Vault of Time ». Vu les délais, aucun des deux éditeurs n’a pu copier sur l’autre. Il s’agit d’une coïncidence. Mais l’incident prouve que, contrairement à un nom comme Captain America, Marvel aurait eu du mal à conserver la maîtrise du nom. Le dernier clou à la carrière de Larry Scott est porté en juillet 1943, dans Marvel Mystery Comics, quand un autre héros, le jeune Jimmy Jupiter, voyage jusqu’à la « vallée du Temps » et y rencontre divers personnages personnifiant le temps qui passe, parmi eux il y a le Father Time mythologique. Marvel ne fait alors plus aucune référence au héros masqué et, pire, utilise le nom pour d’autres personnages… L’héroïne Blonde Phantom rencontre encore un autre Father Time en 1949 (Blonde Phantom Comics #22). Larry Scott semble alors totalement oublié. En mars 1991, dans Captain America #383, l’apparition d’un autre Father Time se présentant comme étant un des Anciens de l’Univers fit même croire à certains fans que l’histoire personnelle de Larry Scott avait été purement et simplement annulée et que rétroactivement le justicier des années 40 avait toujours été un extra-terrestre passionné par le Temps. Les divers flashbacks publiés depuis ont heureusement prouvé l’existence du Father Time originel dans les années 40. Dans l’état, sa dernière apparition chronologique connue remonte à la chute de Berlin, en 1945 (Twelve #1).

Sur le plan de la continuité moderne, cependant, tout prédisposait Larry à faire partie des personnages qui reviendraient dans l’ère moderne (c’est à dire l’univers Marvel tel qu’il est à partir de Fantastic Four #1, en 1961). D’abord il y a ce discours étrange sur le Temps qui fait que Father Time ne pouvait qu’avoir conscience qu’il ne serait pas toujours là pour lutter contre le crime. Si un seul héros parmi ceux du Golden Age de Marvel pouvait avoir préparé un plan « B », une sorte de logique de succession, c’était bien Father Time. Première piste: outre le titre de « Grim Reaper », il est également surnommé le « Sourge of Crime » dans Captain America Comics #11, ce qui pourrait le positionner pour jouer un rôle dans la création des Scourge, des adversaires de Captain America pourchassant sans pitié les criminels pour les éliminer. Mais d’une part la création des Scourge a été attribuée (avec plus ou moins de bonheur) à un autre héros du Golden Age, le Angel. Et par ailleurs Father Time avait une conduite peu sanguinaire qui fait qu’on le voit mal organiser un groupe d’exécuteurs. A défaut, Father Time est typiquement le genre de héros qu’on imaginerait s’investir dans le V-Battalion (sorte de confrérie réunissant des anciens héros du Golden Age, plutôt active en Europe et lié à l’héritage du Citizen V). Autre possibilité : l’immortalité. La solution n’est pas aussi capillo-tractée qu’on pourrait le croire puisque dans sa dernière aventure publiée en 1942, Father Time sauve une émeraude « maudite » qui provient d’une statue indienne. Pour qui voudrait sauver Larry Scott de l’oubli, il serait assez facile d’établir que cette émeraude est du même ordre que la pierre de Cyttorak, qui donne ses pouvoirs au Juggernaut (le Fléau, ennemi des X-Men). A partir de là les aventures initiales de Father Time pourraient être préservées dans l’état, tout en expliquant qu’après il ait obtenu des pouvoirs surhumains qui le maintiendraient aujourd’hui encore en activité. Et puis avouez que ça aurait plus de gueule que des bottines servant à éviter les rails électrifiés, non ?

[Xavier Fournier]

[1] Il y aurait par ailleurs un super-héros nommé le Grim Reaper pendant le Golden Age, publié chez l’éditeur Nedor mais il est postérieur au Father Time de Marvel. Qui plus est le Grim Reaper de Nedor utilisait de préférence des armes à feu et pas vraiment de faux.