[FRENCH] Si on dit « Atlantis » à un lecteur moderne de comics, il y a des chances que les noms de Sub-Mariner ou Aquaman lui viennent à l’esprit. Pendant l’Age d’Or des comics, cependant, les choses étaient bien différentes. Aucun des deux héros aquatiques n’était associé à cette ville mythique. Et pourtant Atlantis inspirait de nombreux scénaristes de comics. C’est ainsi qu’en 1943 ce serait Batman lui-même découvrirait la ville sous les eaux… Mais c’était alors une cité bien différente du souvenir qu’en garde l’univers DC contemporain.

Pendant les premières années de sa carrière, Batman ne s’intéressa guère au vaste monde. Oh, vous trouverez bien quelques épisodes où il s’aventure en Europe (en particulier Detective Comics #31-34) on encore part en croisière (Batman #1). Mais il ne s’agissait que d’une idée de distance plus qu’un réel intérêt pour ce qui pouvait se passer ailleurs. Contrairement à Superman qui n’hésiterait pas à traverser des océans pour arrêter des guerres, Batman ne faisait pas spécialement attention aux premiers signes de la seconde guerre mondiale. Plus tourné vers l’éradication du crime, il affrontait régulièrement de nombreux gangsters mais aussi des adversaires grotesques comme le Joker ou Two-Face. Peut-être, tout simplement, que les auteurs de Batman avaient assez d’imagination pour remplir les rues de Gotham de criminels spectaculaires sans avoir besoin de faire allusion aux nombreux saboteurs crypto-nazis qui emplissaient les pages de beaucoup d’autres séries à la même époque. Et puis à la fin 1941 il eut Pearl Harbor et les USA furent projetés dans le conflit mondial. A partir de là les couvertures de Batman et Detective Comics devinrent de véritables supports patriotiques, encourageant les jeunes lecteurs à faire don de leur argent de poche pour soutenir l’effort de guerre via l’achat de « war bonds« . Vers 1942/1943 les histoires commencèrent aussi à faire allusion à ce qui se passait dans le reste du monde. Batman restait un « anti-crime hero » mais c’était aussi un patriote. On peut ainsi noter Detective Comics #78 (août 1943) dans lequel il décide d’organiser une tournée patriotique à travers les états-unis pour récolter des dons. Bien sûr, les espions nazis tentent de saboter la tournée… La chose importante dans l’histoire est de réaliser que quelques mois auparavant Batman ne serait jamais lancé dans un tel projet. Pas seulement parce que l’Amérique était moins engagée dans la guerre mais aussi parce que de telles aventures étaient plutôt la spécialité de héros comme Captain America, Human Torch ou Sub-Mariner. Batman, en un sens, s’était mis au diapason de Timely/Marvel. Le fait que Joe Simon et Jack Kirby, transfuges de Timely, soient arrivés chez DC en 1942 et aient rencontré un gros succès avec leurs Boy Commandos (qui étaient justement publiés dans Detective Comics) y était aussi sans doute pour quelque chose. A la fin de l’été 1943, donc, Batman était tout à fait conscient du problème posé par le nazisme et s’en occupait désormais de manière active. Pas dans tous les épisodes, mais assez pour que le lecteur ne puisse douter de l’effort de guerre de Batman. C’est cette fibre patriotique qui va mettre le héros sur la piste d’Atlantis…

Dans Batman #19 (Oct. 1943), le scénariste Don Cameron et le dessinateur Dick Sprang se lancent ainsi dans une histoire explicitement titrée « Atlantis Goes To War » (« Atlantis s’en va-t-en guerre« ). Les auteurs nous rappellent d’abord qu’Atlantis est une contrée légendaire dont « l’existence a emballé l’imagination des scientifiques comme des historiens ». Mais qu’est-il arrivé à sa culture après que ce continent oublié ait été englouti par l’océan il y a plusieurs millénaires ? Personne ne le sait, explique le narrateur. Personne sauf Batman et son intrépide auxiliaire, Robin, car « la chasse aux sous-marins nazis les a mené vers la plus fantastique des aventures ! ». Le récit commence réellement au large des côtes américaines, alors qu’un soir un navire lance un appel de détresse. Il a été torpillé par un sous-marin allemand. Toutes ses chaloupes ont été détruites. Et les nazis semblent sur le point de les achever. L’aviation américaine donne alors à plusieurs de ses pilotes l’ordre de survoler l’endroit afin de jeter des canots gonflables aux survivants (s’il y en a) et de repérer le sous-marin ennemi. Mais les avions ne trouveront ni l’un ni l’autre. Pas de survivants car le terrible capitaine Kurt Fritzl aime mitrailler tout survivant qui flotterait à la surface de l’eau. Quand à trouver le lui-même ? Impossible. Avant l’arrivée des avions l’engin a disparu. Et ce n’est pas qu’une simple question de glisser sous la surface de l’eau. Fritzl a une « base secrète » que les avions américains ne pourraient pas découvrir, « même s’ils cherchaient pendant dix millions d’années » se vante le nazi. Vu que l’histoire est titrée « Atlantis s’en va-t-en guerre », même le moins éveillé des lecteurs aura compris où tout ceci nous mène. Mais visiblement les nazis ne sont pas très malins puisqu’un des membres de l’équipage demande à Fritzl où ils doivent se rendre. Le gradé lui explique alors qu’après cette « bonne nuit de travail, il leur faut retourner à leur port d’attache… Atlantis ! ». Et effectivement l’armée américaine ne retrouvera pas trace du mais les attaques continueront, dans une zone maritime proche des caraïbes. Bientôt la presse américaine s’empare de l’affaire. Journaux et radios parlent d’une mystérieuse flotte de nazis qui attaque les navires tout en échappant aux recherches. Un soir, alors que Bruce Wayne et Dick Grayson écoutent les informations, ils apprennent ainsi la destruction de quatre nouveaux bateaux américains. Dick est furieux : « Pourquoi la marine ne détruit pas ces sous-marins ? ». Bruce lui explique alors qu’elle ne pourra le faire que lorsqu’elle aura trouvé leur port d’attache. Mais, explique l’adulte « C’est un grand océan, Dick, et c’est comme rechercher une aiguille dans une meule de foin ». Dick demande alors : « Mais est-ce que Batman et Robin ne pourraient pas aider ? ».

A ce moment le scénariste négocie un virage pour expliquer que, oui, les héros pourraient aider, tout en faisant attention à ne pas froisser l’opinion publique en insinuant que l’armée américaine ferait mal son travail. Bruce Wayne répond donc que les « pilotes en patrouille sont les meilleurs du monde… Mais le Batplane pourrait couvrir un grand secteur… ». C’est décidé. Dick encourage alors son mentor à participer aux recherches en expliquant qu’ils pourraient trouver ce que d’autres n’ont pas vu. Bientôt ils enfilent leurs costumes de Batman et Robin. Aux commandes de leur avion, le Batplane, ils prennent alors la direction de l’océan. Mais bientôt l’ampleur de la tache leur saute aux yeux. Après un moment Robin constate : « J’ai du voir l’océan un millier de fois mais je n’ai jamais réalisé à quel point il était grand ! ». Les recherches se poursuivent assez pour que l’aube apparaissent. Bientôt les deux super-héros aperçoivent un homme seul, à bord d’une chaloupe. Le Batplane étant aussi un hydravion, ils se posent à la surface de l’eau pour venir en aide à l’inconnu. Il s’agit d’un vieux loup de mer, Ben Stunsel, dont le navire a été coulé par les sous-marins allemands. L’homme est assoiffé et affamé mais Robin lui promet qu’ils ont des provisions à bord du Batplane et qu’ils vont pouvoir l’aider. Mais la promesse va rester vaine car alors que les trois hommes remontent dans l’avion ils ont l’impression d’entendre comme une grosse explosion, un peu l’effet d’un tremblement de terre mais… dans l’eau. Et effectivement un tourbillon commence à se former. Le Batplane n’ayant pas encore décollé et ne pouvant le faire sans élan, il est alors pris dans la force centrifuge et s’enfonce dans le gouffre ainsi formé. Néanmoins il semble qu’en suivant les parois le Batplane arrive enfin à voler. Plutôt que de partir vers le haut, à l’abri, les héros décident cependant de descendre et de voir ce qui déclenche cet étrange phénomène (sans se dire que le tourbillon pourrait se refermer d’un instant à l’autre. Mais d’un autre côté ce sont des héros alors que voulez vous…). Bientôt ils approchent d’une grande lueur, semblable à celle « d’un volcan sous l’océan ». La lumière est en fait causée par une cité dorée irradiante, dont les tours, comme autant de phares, balayent l’obscurité. Bientôt le Batplane survole le port de cette ville mystérieuse. Batman, Robin et Ben peuvent alors apercevoir les sous-marins allemands à quai. C’est ça la base secrète des nazis ! Une ville sous l’eau !

Mais si les héros ont remarqué la ville, l’inverse est vrai. L’amiral Von Buritz, commandant de la flotte de U-Boats, reconnaît immédiatement l’étrange avion noir : « Ca doit être le Batman ! Cet aventurier fou dont nous avons entendu parler ! ». Un de ces hommes lui donne la réplique : « Ja, Herr Amiral ! Nous devons le tuer avant qu’il détruise notre amitié avec les Atlantéens ! ». Donc, c’est réglé : si jusqu’ici on pouvait se dire que la ville sous les eaux n’était qu’une construction fantastique (façon roman de Jules Verne) des nazis, qui auraient pu la nommer Atlantis par allusion à la légende, il y a bien des Atlantéens d’origine. Mais quand Batman, Robin et Ben descendent de l’avion, c’est bien par des allemands qu’ils sont accueillis. Et les trois américains se défendent comme des diables. Mais même un combattant hors pair comme Batman est finalement dépassé par le nombre. Ils sont capturés et l’amiral nazi leur promet alors qu’ils vont mourir comme des chiens qu’ils sont. Robin lui répond alors que ce serait un plaisir s’il pouvait d’abord voir l’allemand périr… comme le rat qu’il est. Mais cet échange d’amabilité est bientôt interrompu par un bomme à la barbe blanche, portant une coiffe singulière (qui ressemble un peu à la Tour de Babel dans les gravures classiques). Il s’agit de Kano, le grand prêtre d’Atlantis. Il explique qu’aucun homme ne peut-être mis à mort dans Atlantis sans que les dirigeants de l’empire l’aient décidé. Kano ordonne alors que tous le suivent jusqu’au Temple de la Justice. En route Batman le questionne sur cet étrange royaume. Kano explique alors que 10000 ans plus tôt les Atlantéens avaient déjà domestiqué l’électricité et créés des avions. Mais le conseil des sages s’était interrogé sur le futur et avait prédit un terrible cataclysme. Un tremblement de terre associé à un raz-de-marée. Mais ce n’était pas tout. Les Atlantéens avaient aussi déterminé que la catastrophe serait suivie de guerres et de maladies. L’Humanité était folle, courait à sa perte… Les sages préfèrent régler tous ces problèmes avec une solution unique : se couper du reste du monde en construisant un grand dôme autour de la ville. De cette manière, quand le niveau des eaux monta, Atlantis fut considérée comme détruite par le reste du monde mais la cité était en fait à l’abri sous l’océan, libre de continuer de vivre loin de toute guerre.

Bien sûr, il faut cependant renouveler l’air et deux fois par mois Atlantis ouvre une sorte de grand tourbillon qui rejoint la surface, permettant de faire des réserves pour respirer. C’est par un de ces tourbillons que le Batplane est arrivé. Kano explique aussi que quatre siècles plus tôt un navire anglais a été pris de la même manière. Un philosophe qui voyageait à bord leur a appris l’anglais (une des rares occasions où un scénariste se donne la peine d’expliquer qu’un royaume étranger puisse parler la même langue que les héros). Kano explique que le philosophe fut le dernier visiteur venu de l’extérieur jusqu’à l’arrivée des « amis nazis, qui aime la paix et la justice comme nous, trouvent l’entrée d’Atlantis par accident ». En entendant une telle description « pacifique » des nazis, Batman tique. Mais il n’a pas le temps de détromper Kano. Les voici déjà arrivés au Temple de la Justice où ils leur faut attendre l’arrivée des fameux dirigeants qui vont statuer sur le sort des trois américains. Mais Batman et ses deux compagnons sont une nouvelle fois surpris quand ils réalisent que les deux empereurs d’Atlantis sont… deux enfants. Il s’agit d’un frère et d’une soeur qui ont le même âge que Robin. D’ailleurs le garçon ressemble précisément à Robin. Mais le jeune compagnon ami de Batman n’a d’yeux que pour la jeune impératrice, s’exclamant quelle est sans doute « la plus belle fille qu’il ait vu ! ». L’ennui, c’est que les nazis sont arrivés à Atlantis depuis des semaines et qu’ils ont pu convaincre les habitants que l’Amérique voulait réduire en esclavage le reste du monde tandis que l’Allemagne serait un peuple pacifique. L’amiral explique aux deux empereurs que s’ils laissent repartir les trois intrus, ils guideront l’Amérique jusqu’à leur porte et réduiront aussi Atlantis à l’esclavage ! Bien sûr Batman raconte une toute autre histoire et tente de rétablir la vérité. Mais pour le jeune empereur d’Atlantis, c’est la parole de trois intrus américains contre celle d’une centaines de marins allemands. Il préfère s’en tenir à ce que ses « amis » ont pu lui raconter. Le monarque atlantéen décide alors que les trois intrus doivent être exécutés. Mais sa soeur plaide en faveur de Robin. Il a le même âge qu’eux et ne peux pas être considéré comme maléfique. S’il est mauvais, c’est sans doute qu’il a été mal éduqué, en mauvaise compagnie. Malgré les protestations de Robin (qui, si Batman doit mourir, veut périr en compagnie de son mentor), le jeune héros est donc épargné…

Batman et Ben sont menés sur une grande place et attachés à des poteaux. Un jeu de miroirs concentre la chaleur sur leur front, un peu comme une sorte de laser artisanal. Pendant ce temps deux gardes emmènent Robin vers un cachot. Mais Robin est le « Garçon Merveille ». Il sort de l’ordinaire et est capable de venir à bout de deux hommes. Il arrive donc à se débarrasser de son « escorte » en poussant les hommes du haut d’un escalier (et les faisant tomber sans doute vers une mort certaine). Vite, Robin remonte des geôles atlantéennes pour venir en aide à Batman. Mais le premier individu qu’il croise est le jeune empereur. Robin l’assomme alors et décide de profiter de leur ressemblance. Il lui dérobe son costume impérial et se précipite au balcon où l’empereur est supposé assister à l’exécution. Tout en faisant exprès de parler un anglais antique, semblable à celui pratiqué par les Atlantéens, le faux empereur ordonne alors qu’on relâche les prisonniers. La jeune impératrice est heureuse que la paix l’emporte mais réalise bien vite que « l’empereur » n’est pas son frère Taro. Robin arrive cependant à la convaincre de ne pas révéler la supercherie. Mais les nazis sont furieux. Si l’empereur ne donne pas des ordres qui leur conviennent alors ils décident qu’il faut prendre le pouvoir de manière plus explicite. Le capitaine nazi monte jusqu’au balcon, dégaine son revolver et prend en otage « l’empereur », menaçant de le tuer si les Atlantéens ne continuent pas l’exécution de Batman et de Ben. Bizarrement c’est Ben, le vieux marin, qui arrive à se libérer plus vite que Batman et qui lance un lourd casque de bronze atlantéen vers le nazi, l’assommant. Le capitaine allemand sombre dans l’inconscience, ayant à peine le temps d’ordonner à ses hommes qu’ils tuent cet insolent. Ben est mortellement blessé.

Mais l’incident a permis de révéler le vrai visage des nazis. Quand l’amiral monte à son tour au balcon, le faux Taro fait preuve des talents de Robin pour repousser les agresseurs, sous les yeux admiratifs de l’impératrice. Batman, libre à son tour, monte pour assommer l’amiral. La foule atlantéenne se retourne contre les allemands et c’est bientôt l’émeute, Robin/Taro bondissant sur la place pour participer à la bataille. Bientôt les nazis sont battus et l’impératrice ordonne qu’on les enferme dans les donjons. « Quel combat ! » s’exclame Batman. « Quelle fille ! » répond Robin qui n’arrive pas à détacher son attention de l’impératrice. Mais la victoire a un goût amère car bientôt le marin Ben pousse son dernier souffle, avec la satisfaction d’avoir aidé à vaincre le nazisme. Quand le vrai Taro revient à lui, il reconnaît que Batman et Robin ont été d’un grand secours à Atlantis. Il les autorise d’ailleurs à rentrer chez eux à une condition : qu’ils s’engagent à ne pas révéler l’existence d’Atlantis. La ville veut en effet continuer à vivre loin du reste de l’humanité (l’incident avec les nazis l’y aura sans doute encore plus encouragée). Le Batplane décolle alors tandis que Robin est occupé à faire ses adieux à la jeune impératrice, prénommée Lanya. Remontés à la surface, les deux héros sont encore très étonnés de leur périple. Batman se félicite : Atlantis ne servira plus de port pour les nazis ! C’est la fin de la destruction causée par ces sous-marins ! Mais Robin n’a de pensée que pour Lanya. Batman est attendri par la réaction du jeune homme, se moquant de lui en le traitant de « canaille romantique ». C’est à ce moment-là que l’adulte révèle que l’impératrice Lanya lui a remis une lettre pour qu’il la remette à Robin (pourquoi Lanya ne pouvait-elle pas remettre elle-même la lettre à Robin ? Allez savoir…).

Robin lit alors le message avec impatience. L’Atlantéenne lui explique alors qu’ils ne se recroiseront probablement jamais puisque leurs deux mondes ne doivent pas avoir de contact. Mais néanmoins elle lui assure qu’après constaté la malfaisance du nazisme Atlantis se battra à côté de l’Amérique contre l’Allemagne (même si elle le fait secrètement) « pour la dignité de la race humaine ». Lui demandant encore de conserver le secret de leur existence, Lanya lui demande alors de conserver le souvenir non pas d’une souveraine mais d’une amie. Il est manifeste que Lanya partage les sentiments romantiques dont Robin a déjà fait preuve. Ce qui n’est d’ailleurs pas forcément très sain, l’impératrice étant implicitement amoureuse… d’un sosie de son propre frère ! Mais qu’importe : quelques jours plus tard Bruce Wayne, en lisant le journal, apprend que trois sous-marins nazis ont été découvert dans les caraïbes, prisonniers d’un grand filet métallique. Personne n’étant capable d’expliquer la provenance du filet. Implicitement il apparaît donc qu’Atlantis a mis sa science au service de la lutte contre la marine allemande, même si le commun des mortels l’ignore. Ce qui est ironique, c’est que le scénariste Don Cameron fournit comme par anticipation une explication au mystère du Triangle des Bermudes (le fameux triangle couvrant une partie des Caraïbes) en donnant une raison aux disparitions de bateaux ou d’avions. Alors qu’en 1943 l’imagination populaire ne s’est pas encore intéressé au mystère des Bermudes… Dick Grayson lui, à d’autres soucis plus concrets. Il se lamente et prononce la dernière phrase de l’épisode : « Et dire que je ne la reverrais probablement jamais ! ».

Et il n’a pas tort, Dick, puisqu’au final on ne fera plus jamais allusion à cette version bien spéciale d’Atlantis… Qui n’est d’ailleurs pas la première ou la dernière référence à ce royaume mythique à l’intérieur de l’univers DC. Une autre Atlantis, très différente, avait été découverte par le magicien Zatara dès Action Comics #18. Et l’origine première d’Aquaman dans les années quarante en donnait encore une autre version : dans le premier épisode le père du héros trouvait les ruines d’Atlantis, ville tombée en ruine depuis longtemps. Dans les décombres l’homme trouvait le secret de la technologie permettant de transformer les humains en êtres amphibies et c’est ainsi qu’il se livrait à des expériences sur son fils. D’où les pouvoirs d’Aquaman. Superman ou Wonder Woman rencontreraient eux aussi leurs propres versions d’Atlantis (on peut d’ailleurs se tourner vers French Collection #111 pour un tour d’horizon des variantes d’Atlantis chez DC). Dans cette « cacophonie atlante », on pourrait se dire que l’Atlantis découverte par Batman et Robin n’est jamais qu’une version parmi les autres mais elle reste cependant particulièrement digne d’intérêt pour diverses raisons. D’abord il y a la conclusion qui laisse Atlantis capable de continuer à interférer avec le monde extérieur en livrant une guerre secrète aux nazis. Ce qui est intéressant dans ce cas précis c’est que l’empire de Taro et Lanya fonctionne selon certains ficelles retrouvées chez d’autres éditeurs. Par exemple cette histoire de cité sous-marine utilisée comme un port clandestin par des nazis se faisant passer pour des bienfaiteurs a d’énormes ressemblances avec « The Mystery of the Disappearing Island« , une aventure de Namor publiée dans Sub-Mariner Comics #3 en 1941. Bien que le royaume ne soit pas dirigé par deux enfants, il existe assez de similitude pour qu’on se demande si « l’île » engloutie découverte par Namor n’a pas largement inspiré Don Cameron au moment d’écrire « Atlantis Goes To War ». Il y a aussi un côté parabole dans ce genre d’histoires où les nazis se font passer pour des pacifistes avant que les habitants d’un pays non concerné par la guerre ne réalisent qu’ils ont été trompés. Les auteurs américains décrivent là, en un sens, une situation qui était celle des USA quelques mois plus tôt, quand ils n’avaient pas encore choisi entre les forces de l’Axe et les Alliés, se voyant comme un pays neutre. Cette civilisation pacifique mais trompée et décidant finalement de s’impliquer dans la seconde guerre mondiale, c’est aussi (un peu) l’Amérique.

L’Atlantis de Batman #19, c’est aussi une des rares occasions pendant le Golden Age où Robin fait preuve de sentiments romantiques envers une jeune fille. Lanya peut donc être considérée comme un de ses premiers amours. Et la situation n’est donc pas très différente de ce que le jeune Superman pourra ressentir en 1959 en tombant amoureux de la sirène atlante Lori Lemaris. Là aussi les deux personnages seront séparés parce qu’ils ne vivent pas vraiment dans le même monde et que la femme vient d’Atlantis (même si ce n’est pas la même Atlantis que Lanya). Cependant on noter que la fin de Batman #19 laisse la porte ouverte à des suites puisque si Lanya dit adieu à Robin, celui-ci termine par « Et dire que je ne la reverrais probablement jamais ! ». Probablement jamais ! Pas « jamais » tout court. Et en effet, si on y regarde bien, Batman et Robin étant dans le secret de l’existence d’Atlantis, leur retour occasionnel dans la ville engloutie ne poserait pas de problème. Ils savent où Atlantis se trouve et, d’après la date de leur incursion dans la cité, sont capable de déterminer à quelles périodes du mois le tourbillon s’ouvre pour renouveler l’air. Ils seraient de plus probablement accueillis en héros. Et puis bien sûr il y a l’intérêt scénaristique de reconnaître l’existence d’un sosie de Robin (fait qui pourrait servir dans d’autres intrigues). Rien n’empêcherait donc Robin d’aller voir de temps à autre sa belle. Si ce n’est, bien sur, la continuité…

Car l’Atlantis de Batman et Robin fait d’une certaine manière pâle figure dans l’univers DC comparée à celle d’Aquaman. Non pas qu’on puisse dire l’Atlantis d’Aquaman a effacé celle gouvernée par Taro et Lanya… Techniquement la cité vue dans Batman #19 n’avait attendu personne pour s’effacer d’elle-même, les auteurs n’y faisant plus référence par la suite, bien avant qu’on songe à donner un royaume à Aquaman. L’Atlantis contemporaine de DC n’est donc responsable de la disparition de celle de 1943. N’empêche que, techniquement parlant, l’une semble empêcher le retour de l’autre. Encore qu’il faille se méfier des apparences. D’abord DC s’est débrouillé pour intégrer dans le mythe d’Aquaman d’autres versions d’Atlantis pourtant bien différentes de la sienne. C’est ainsi que la Atlantis habitée par Lori Lemaris (l’ex-amour de Superman) et une race de sirènes a été fusionnée dans un semblant de cohérence avec le royaume d’Aquaman : Les auteurs ont choisi de dire qu’il s’agissait de différentes cités appartenant un royaume global d’Atlantis. Pourrait-il en être de même pour la ville de Taro et Lanya ? Dans un premier temps on est tenté de dire non car la représentation de leur ville paraît peu compatible. Mais si on y regarde de plus près des portes s’ouvrent. Historiquement Mera, l’épouse d’Aquaman, était supposée venir d’une autre réalité, la Dimension Aqua. Récemment, dans les pages de Brightest Day, les scénaristes Geoff Johns et Peter Tomasi ont révélé que la Dimension Aqua était en fait Xebel, une sorte de communauté pénitentiaire dans laquelle une faction séparatiste d’Atlantéens avait été bannie il y a des siècles, à la suite de guerres civiles. Le portail qui mène à Xebel se trouve dans le Triangle des Bermudes (et donc, peut-être, dans les Caraïbes), semble lié à des disparitions de bateaux et d’avions. Qui plus est on sait que Mera, ancienne reine de Xebel/Aqua a une soeur jumelle (prénommée Hila dans les épisodes des années 60, à ne pas confondre avec une autre sœur, Siren, vue dans Brightest Day). Donc Xebel et l’Atlantis vue dans Batman #19 se trouvent toutes les deux dans le même secteur, ont toutes les deux une technologie qui permet de manipuler l’eau et sont traditionnellement dirigées par des jumeaux. Et les habitants de Xebel, venant d’Atlantis, s’auto désigneraient probablement comme de vrais Atlantéens. La répugnance de l’Atlantis version Lanya envers les guerres pourrait tout à fait venir du souvenir des guerres civiles qui ont provoqué l’isolement de la ville. La grosse différence entre Mera/Hila et Taro/Lanya c’est que les Atlantéens vus dans Batman #19 ne font pas mine de vivre dans l’eau, comme de vrais êtres amphibies. Mais ils ne disent pas non plus le contraire et, en un sens, ne sont pas différent d’une Mera quand elle respire à la surface. A ce compte-là on pourrait très bien envisage qu’ils captent de l’air deux fois par mois non pas pour respirer mais pour permettre à certaines de leurs machines de fonctionner en milieu « sec ». L’Atlantis de Layna pourrait donc être Xebel. Ou tout au moins la Xebel de Terre-2 (réalité liée au Batman des années 40). Dans un certain contexte, cette ville engloutie pourrait donc être intégrée dans l’univers DC moderne sans trop de problème. Batman et Robin n’étant plus supposés avoir opéré pendant la seconde guerre mondiale il faudrait sans doute des aménagements mais Taro ou Layna pourraient être l’un des parents ou grand parents (si on les maintenait dans les années 40) de Mera… Il est néanmoins peu probable que l’actuel DC Comics se donne du mal pour ramener cette précédente version d’Atlantis dans son giron. C’est bien dommage car, selon ce qu’on vient de voir, cela ne demanderait finalement pas tant d’efforts que ça pour réunir Dick Grayson et Lanya…

[Xavier Fournier]