[FRENCH] Dans le Golden Age de DC Comics, un autre héros que Batman aurait mérité le surnom de « Dark Knight ». Le Doctor Mid-Nite (Charles McNider) était lui aussi un justicier portant une cape noire, préférant opérer la nuit. Mais il avait une particularité de plus. Il était aveugle…

DC Comics est de nos jours la maison-mère de Superman, Batman, Wonder Woman, Green Lantern et de bien d’autres héros. Dans les années 40, cependant, la chose était beaucoup plus confuse. Ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de DC était en fait une nébuleuse de sociétés plus petites. Essentiellement il y avait d’un côté deux compagnies sœurs National Allied Publications et Detective Comics, toutes les deux dirigées par Harry Donenfeld. Mais en 1938 Max Gaines proposa a Donenfeld de prendre des parts dans une autre société qu’il était en train de fonder : All-American Publications. Tout comme la société Detective Comics avait pour navire amiral la revue du même nom, All-American Publications publiait (entre autres choses) All-American Comics (revue de Green Lantern ou encore d’Atom). Même si Gaines avait lancé All-American dans l’idée de surfer sur le succès de personnages comme Superman, sa société avait donc des actionnaires et des intérêts en commun avec les deux autres. Aussi, lorsque fut lancée la Justice Society of America (le premier groupe de super-héros), il ne faut pas s’étonner d’y retrouver aussi bien des personnages gérés par National Periodical (Spectre, Doctor Fate, Hourman, Sandman…) que des héros produits par All-American (Wonder Woman, Flash, Green Lantern…). Cette relation très particulière entre les diverses branches du futur DC tenaient selon les moments de l’entente cordiale ou de « je te tiens par la barbichette ». Dans certaines périodes tout ce beau monde s’entendait à merveille. Dans d’autres cas, les branches éditoriales refusaient de prêter leurs jouets les plus prestigieux (c’est sans doute une des raisons du peu d’implication de Superman ou de Batman dans la Justice Society). Les trois branches ne seraient réellement unifiées qu’après la seconde guerre mondiale. Et, en attendant, il pouvait à l’occasion régner une certaine ambiance de « guerre des services ». Officiellement tous les partenaires étaient sur le même bateau. Officieusement ? On lorgnait « amicalement » sur les ventes du petit copain en espérant faire mieux ou en cherchant à copier certaines recettes.

Il faut donc remettre dans ce contexte le lancement de Doctor Mid-Nite en avril 1941. Création du scénariste Charles Reizenstein (par ailleurs père d’un autre super-héros de DC, Mister Terrific) et du dessinateur Stan Asch (Stanley Aschmeier), Mid-Nite démarra à son tour sa carrière dans All-American Comics dans une ambiance qui se rapprochait énormément de Batman. Max Gaines voulait sans doute avoir sous la main son propre héros de la nuit et chasser un peu sur les terres de Detective Comics. Ainsi, dès la première case, on voit Doctor Mid-Nite s’élancer d’un toit à un autre, sur fond de ciel nocturne, avec un croissant de lune bien visible. Ainsi vu de loin, la cape noire et la cagoule du personnage évoquent un peu le costume de Batman (à la différence qu’ici il n’y a pas d’oreilles stylisées surmontant le masque). Finalement ce qui distingue le plus le costume de Doctor Mid-Nite de celui de Batman, c’est le plastron rouge qu’il porte. Mais même ce trait singulier nous ramène indirectement vers Batman puisqu’il rappelle la tunique du jeune Robin. Pour enfoncer le clou, un court chapitre introductif laisse peu de place au doute : « As dark as night itself is Dr. Mid-Nite, the avenging figure of darkness who appears and strike at evil with the speed of lightning » « Aussi noir que la nuit, ainsi est le Docteur Mid-Nite, une figure ténébreuse qui apparait pour frapper le Mal avec la rapidité de l’éclair ».

Pour autant, celui qui va devenir le Doctor Mid-Nite est très différent de Bruce Wayne. On fait en effet la connaissance du docteur Charles McNider, en train de réaliser des expériences dans son labo, à la veille de faire une découverte historique. Là où Wayne est brun, McNider est blond. On notera que le personnage a le même prénom que son scénariste. Mais le nom de McNider n’est pas dû au hasard : Il s’agit d’évoquer phonétiquement le mot « Midnighter » (terme qui servait à désigner les « couche-tard » où les fêtards qui rentraient après minuit). C’est à se demander d’ailleurs si Charles Reizenstein n’a pas envisagé, à un moment, de baptiser son héros le Midnighter (des décennies plus tard le nom serait finalement utilisé par Warren Ellis pour créer une autre copie de Batman). Pour l’instant, McNider travaille à la finalisation d’un sérum. D’après l’assistante de McNider, Myra Mason (qui est visiblement, d’après sa tenue, une sorte d’infirmière, comme on nous le confirmera dans des épisodes ultérieurs), cette découverte pourrait sauver des milliers de vies. Mais McNider n’a pas encore totalement fini ses travaux. Il lui faudrait encore environ une semaine de « dur labeur ».

Mais bientôt un policier fait irruption dans les locaux. Il cherche un docteur car il y a eu un accident terrible et quelqu’un est mourant. Il faut croire que Myra Mason n’a qu’une définition très vague du serment d’hippocrate. Car son premier réflexe est de faire barrage, expliquant au policier que le docteur McNider est trop occupé pour ce genre de chose. Heureusement, le héros a entendu de loin la discussion. Il surgit de son laboratoire, en expliquant : « Je ne suis jamais trop occupé pour une bonne action ! Qu’on me guide immédiatement jusqu’à cet homme ! ». Et le docteur saute dans la voiture de police qui l’emmène vers son patient. Le narrateur insiste alors sur la prochaine tournure des évènements : « Le Dr. McNider ne réalisait pas qu’il fonçait ainsi vers une nouvelle vie d’aventures étranges et passionnantes ! ». Pendant le trajet, le policier explique plus en détail la nature de l’accident… qui n’en était pas un : « Cet homme est un témoin important contre « Killer » Maroni, le roi du racket. Un des mafieux lui a tiré dans le dos alors qu’il rentrait du travail ! ». C’est l’occasion pour démontrer que McNider ne porte pas la pègre dans son cœur : « De tels tueurs de sang-froid devraient être traqués et éliminés de la surface de la planète… ».

Quelques instants plus tard, McNider est au chevet du blessé : « C’est un cas très sérieux mais je serais capable de sauver sa vie ! ». Une femme (sans doute une proche du blessé) le remercie alors avec gratitude. Par la fenêtre, un homme observe cependant la scène avec autre chose que des remerciements en tête. C’est, à l’évidence, un membre du gang qui a tenté d’éliminer l’homme : « Alors cette crapule est toujours vivante ! ». Le gangster se saisit alors d’une grenade : « Je vais rectifier ça ! Ça m’attirera les faveurs de Killer… ». La chambre du blessé est alors détruite par une explosion. Les secours se précipitent alors dans les décombres mais ils ne trouvent qu’une seule victime vivante : « Regardez ! On dirait le fameux Docteur McNider ! J’ai vu sa photographie dans les journaux ! ». Une ambulance emmène alors Charles à l’hôpital. Mais on ne peut que constater l’état des blessures du héros de notre histoire : » Il vivra mais il ne sera plus jamais capable d’utiliser ses yeux ! Quel dommage ! Il a tant fait pour aider l’humanité ! ». Pendant ce temps, dans le gang Maroni, on jubile. Le lanceur de grenade se vante d’avoir éliminé le témoin gênant. Maroni (reconnaissable à un bandeau qu’il porte sur l’œil gauche) le félicite : « Tu as bien fait, Mike. Tu iras loin dans ce business !! ». Pendant que la carrière de McNider est détruite, celle du tueur semble décoller. Mais, comme vous pouvez le deviner, on n’en a totalement fini avec ce cher Charles.

Même si, privé de sa vision, il ne peut plus procéder à ses expériences, l’homme reste décidé à travailler. Mais dans un autre champ. Il explique à Myra Mason qu’elle a été une bonne assistante dans ses recherches et qu’il souhaite continuer à l’employer. Myra est passablement étonnée. L’employer ? « Mais docteur… vos yeux… ». Charles McNider explique alors qu’il peut encore faire beaucoup de choses. Même si ce ne sera plus dans la même discipline : « J’ai toujours voulu être un écrivain. Maintenant j’écrirais ! Des histoires qui aideront à apporter la justice aux oppressés ». Myra Mason n’en demande pas plus et décide sans autre raison d’en finir avec sa propre carrière médicale : « … Et je serais vos yeux… Vous me dicterez vos histoires… Je vous ferais la lecture et vous aiderait de toutes les manières possibles ! ». Aucun des deux ex-laborantins n’évoque une autre possibilité : Poursuivre les expériences de McNider selon la même technique, avec Myra qui pourrait être les yeux de Charles. Il semble, de manière induite, que seul cet homme pouvait poursuivre la dernière semaine de travail pour peaufiner le fameux sérum. Myra, qui n’est une assistante, n’est sans doute pas « digne » d’être guidée pour finir le travail.

Ainsi commence la carrière de McNider comme un écrivain qui « combat pour le bien public ». On nous montre la une d’un magazine pulp, « Crime And Detective Tales », qui publie « les Gangsters sont des couards ! » un exposé crédité au « Docteur McNider, le scientifique aveugle ! ». Crime and Detective Tales pourrait faire penser à une version littéraire de Detective Comics (ce qui encouragerait l’idée d’un rapprochement recherché avec Batman). Mais il s’agit plus probablement d’une volonté d’évoquer un ou deux titres « pulps » existants. Il existait à l’époque plusieurs titres de revues proches de celui évoqué ici, en particulier Detective Tales. Mais pas seulement. Il y avait aussi le fameux Detective Story Magazine (considéré comme le premier pulp consacré aux « détectives de fiction ») et quelques autres revues du même tonneau (All Star Detective Stories, Detective Book, Detective Classics…). Ne nous y trompons pas. Si la revue pour laquelle Charles McNider écrit fait penser à Detective Comics, c’est parce que cette dernière elle aussi avait lorgné sur l’ambiance pulps dès ses débuts. Mais pour en revenir plus spécialement au récit qui nous intéresse aujourd’hui, en quoi les romans de Charles McNider pourraient-ils « combattre pour le bien public » ou « apporter la justice aux oppressés » ? C’est simple : Ses histoires sont assez réalistes pour qu’on y reconnaisse de vrais gangs.

Ce fait ne passe pas inaperçu de Killer Maroni, qui est un fan de romans noirs et qui s’attendait à y trouver une représentation élogieuse de la pègre. Maroni fulmine : « Ce McNider joue trop au malin pour son propre bien ! ». Mike, celui qui avait lancé la grenade, propose alors de l’éliminer. Mais Maroni est plutôt d’humeur « généreuse » ce jour-là : « Oh, laissons le faire ses singeries s’il y tient. Personne ne va faire attention à un type qui ne peut même pas voir ce dont il parle ! ». Mike enrage quand même « OK, Killer, mais c’est quand même dommage que j’ai loupé l’autre fois ». Maroni a de toute manière un autre job pour Mile : « Un de nos clients, à qui nous vendons notre protection, est aller parler aux flics… ». C’est de ce type-là dont il faudrait s’occuper prioritairement.

Mais personne ne réalise que les choses vont prendre un tour plus étrange. Le soir, après que Myra soit partie, McNider reste seul chez lui, dans son salon. Et il enrage : « Mes histoires ne suffisent pas ! Quelqu’un doit détruire Killer et sa bande. Ah si seulement… ». Mais ce soir-là il y a un terrible orage. La foudre effraye un hibou, au point que ce dernier se précipite à travers la fenêtre du salon. La scène ne peut que faire penser à un passage de l’origine de Batman, quand une chauve-souris s’introduit dans le salon de Bruce Wayne, lui donnant l’idée de prendre cet animal pour totem. De même que la chauve-souris déclenche la vocation de Batman, le hibou va être un signal pour Doctor Mid-Nite. Mais cette fois les événements vont prendre plus de temps pour se mettre en marche, même si on démarre de manière spectaculaire : Surpris par ce fracas, McNider réagit de manière instinctive et retire les bandages qu’il portait sur les yeux. Et là… miracle ! La lumière est éteinte, il fait noir mais McNider y voit ! Le passé de docteur du héros prend le dessus et son premier réflexe est de prendre soin du hibou : « Pauvre gars ! Il est blessé. Je dois l’aider. Je vais l’approcher de la lumière et voir ce qu’il a… ». Mais quand Charles allume une lampe du salon il constate… qu’il est à nouveau aveugle. Il ne peut pas voir quand il y a une source de lumière ! Finalement McNider se retourne vers le hibou : « Hé bien mon ami à plumes, il semble que toi et moi soyons dans le même bateau. Tous les deux nous sommes aveugles quand il fait jour et nous ne pouvons y voir que la nuit… Puisque nous sommes dans le même pétrin, autant nous entraider. Je vais te soigner ton aile et te garder comme animal de compagnie. ».

Le hibou répond par un simple « Whooo » dans lequel le lecteur aura tout loisir de voir un signe d’accord… Ou bien au contraire « Non mais qu’est-ce c’est que ce type ? J’avais pas prévu de rester, libérez-moi ! » en langue hibou. [1] Suit ensuite une explication plus ou moins capillotractée de l’étrange phénomène vécu par le docteur McNider : « Tout le monde sait qu’un hibou peut seulement y voir la nuit. Son iris ne peut pas filtrer la lumière comme il le faut. Et de ce fait un hibou est aveuglé en pleine journée. L’accident à donné à McNider les mêmes yeux qu’un hibou ! Il peut voir dans l’obscurité mais la lumière l’aveugle ! ». Pour autant que ce soit un cas de figure pour le moins curieux, le héros n’en est pas encore à penser porter un masque.

On le laisse donc un moment, pour mieux retrouver les hommes de Killer Maroni qui sont partis voir leur victime, un certain Schlitz, qui refuser désormais de payer pour la « protection » du gang. Pas impressionné, Schlitz leur répond qu’il ne leur doit rien… Et qu’on ne le forcera pas à payer. Pas vraiment ce que les crapules voulaient entendre. Mike explique qu’ils sont « d’honnêtes entrepreneurs » et qu’ils voudraient savoir pourquoi il a été les dénoncer à la police en disant qu’ils volaient son argent. Schlitz rétorque qu’il n’aime pas payer pour rien. Et qu’il les a en effet dénoncé à la police comme étant des escrocs. Mike n’est pas d’humeur à parler beaucoup plus. Il sort un revolver et vise Schlitz. Ce dernier a beau supplier, raconter qu’il a une femme et un enfant, les gangsters ne l’épargnent pas. Deux coups de feu résonnent. Schlitz s’écroule. Plus personne n’osera chercher des noises au gang Maroni.

Le lendemain, Myra Mason arrive chez McNider pour reprendre le travail et s’aperçoit que son employeur a retiré les bandages. Mais elle n’imagine pas autre chose qu’un changement cosmétique. Sans perdre de temps elle lui demande s’il a trouvé une idée pour une nouvelle histoire. McNider lui dit que non, mais qu’il des « nouvelles intéressantes » pour elle. Il est en effet sur le point de lui raconter les évènements de la nuit. Mais il n’en a pas l’occasion. Elle le coupe en commençant de lui lire le journal : « Rien ne peut être plus important que ça ! C’est dans les informations de ce matin ! Et ça va forcément vous inspirer des idées ! ». Myra lit alors un article traitant de l’agression de Schlitz. Mais l’homme n’est pas mort, contrairement à ce que pensait le tueur Mike. L’article explique qu’avant de tomber dans le coma Schlitz a pu murmurer deux mots : « Protection » et « Maroni ». Schlitz sera opéré ce soir (pourquoi le soir plus que dans la journée, rien ne l’explique). S’il survit, la police espère qu’il pourra témoigner contre Killer Maroni. Mais les chances paraissent minces. Impatiente, Myra demande à McNider si l’article ne vient pas de lui inspirer un nouveau texte contre Maroni. Pensif, Charles lui dit que non. D’ailleurs il ne se sent pas de travailler aujourd’hui et lui propose qu’elle prenne sa journée. Sur le pas de la porte, Myra se retourne. A propos, quelles étaient donc ces « nouvelles intéressantes » dont McNider voulait lui parler plus tôt ? Charles bredouille : « Ce… ce n’était pas important. En fait j’ai même oublié ce que c’était ! Maintenant comportez vous comme une chic fille et partez faire du shopping ou quelque chose… ».

Une fois Myra partie, Charles réfléchit à voix haute : « C’est une bonne chose qu’elle m’ait coupée la parole alors que j’allais lui parler de mes yeux. J’ai l’idée que laisser les gens continuer de croire que je suis totalement aveugle sera à mon avantage. Et maintenant au travail ! ». McNider plonge alors son laboratoire dans l’obscurité et commence à travailler sur quelques gadgets : « Quelqu’un doit avoir le cran de se dresser contre Maroni et ça pourrait aussi bien être moi… Si ces lunettes à infra-rouge fonctionnent. Partant du principe que la vision de McNider est inversée, Charles Reizenstein pousse la logique à fond. Pour y voir quand il fait jour, le héros porte des lunettes infra-rouges qui, allez savoir comment exactement, lui rendent la vue diurne. Il faut sans doute partir du principe que, malgré leur nom, ces lunettes ne sont pas identique à la visée infra-rouge qui sert à voir la nuit. Puis, toujours sur sa lancée, Charles McNider invente un autre accessoire déterminant: Des « bombes à black-out », sorte de grenades (référence à l’arme qui l’a aveuglé ?) qui diffuse un épais nuage noir. L’inventeur commente : « Quelle arme merveilleuse ce sera pour moi ! C’est mieux qu’un revolver car ça ne tue pas ! Ça gardera mes adversaires dans l’obscurité pendant que moi je pourrais y voir ! ». Puis vient la touche finale. Puisque Charles McNider a décidé de jouer les justiciers, il reste à mettre à concevoir un alter-ego et un costume : « Et maintenant, avec ce vieux costume de mascarade pour cacher mon identité, je suis prêt ! Killer Maroni, fais attention à… Dr. Mid-Nite ! ».

« Mid-Nite » est une tournure un peu désuète, qui ressemble à Midnight (« Minuit ») mais qui se traduirait plus par « Milieu de Nuit » ou « Milieu de Nuitée ». Il aurait pu sembler plus logique, plus magistral, d’utiliser Midnight. Mais par la force des choses et sa capacité à générer de véritables nuages sombres, qui le laissent libre d’agir en pleine journée, le terme de Minuit aurait pu être un faux ami, laisser penser que le héros n’intervenait qu’à une heure précise. Peut-être, d’ailleurs, est-ce aussi pour cette raison que McNider n’est pas non plus devenu « Midnighter ». Enfin, il y avait peut-être aussi une raison plus commerciale. Midnight était aussi le nom d’un héros (une sorte de clone du Spirit) lancé chez Quality début 1941, soit quelques semaines avant le lancement de Dr. Mid-Nite. Il y avait aussi un show radio à succès, Captain Midnight, diffusé depuis 1938 (et qui serait plus tard adapté en comic-books, mais seulement en 1942). Est-ce que All-American Publications aurait pu changer certaines choses (comme le nom de code de McNider) pour s’assurer qu’on ne le confondrait pas avec la concurrence ? Ou bien l’éditeur aurait craint le courroux des ayant-droits du show radio ? Au final, une seule chose est sure: pourvu d’un costume noir, vert et rouge, Charles McNider devient le Doctor Mid-Nite, flanqué de son hibou apprivoisé (surnommé par la suite Hooty).

Pendant ce temps, chez Maroni, on a appris que Schlitz est vivant. Et pour le coup le « Killer » est très mécontent. Le bandit borgne passe sa colère sur son homme de main, Mike, mais ce dernier se défend : « Mais patron… Ils disent dans les journaux que seul le Dr. McNider aurait pu le sauver. Et McNider est aveugle ! ». Ça ne calme pas Maroni : « On ne peut pas courir le moindre risque ! Si quelqu’un s’introduisait sans le sous-sol et retirait les fusibles de l’hôpital au bon moment… ». Mike comprend : « Aucun docteur ne pourrait l’opérer dans le noir ! Et ce type périrait sur la table d’opération ! ». Tout ça s’est passé sans que les deux gangsters réalisent qu’à l’extérieur, collé contre la fenêtre, Doctor Mid-Nite a pu entendre ce plan prendre forme : « Hum… Je pourrais arrêter ce petit rat dès maintenant mais j’ai un meilleur plan. Viens, Hooty, nous devons arriver à l’hôpital avant Mike ! ».

On est déjà en train de pratiquer l’opération qui pourrait sauver la vie de Schlitz. Un des docteurs insiste que le patient n’a qu’une chance sur un millier. Son collègue rétorque : « J’aimerais que le pauvre McNider soit là. Il aurait pu le faire. Bon, de toute manière nous devons essayer. Infirmière… le scalpel ! ». Mais à cet instant même tout s’éteint. L’hôpital est plongé dans l’obscurité. Un des chirurgiens souligne alors l’évidence : « Nous ne pouvons opérer dans le noir ! Cet homme va mourir ! ». Mais la fenêtre s’ouvre alors (car la salle d’opération à une porte-fenêtre qui donne sur l’extérieur, ne nous demandez pas pourquoi). Les médecins ne peuvent pas voir la personne qui entre mais vous aurez compris qu’il s’agit de Doctor Mid-Nite : « Je crois qu’un fusible à sauté ! Vous n’aurez pas de lumière pendant un moment ! Infirmière ! Des gants et un scalpel ! Vite ! ». Et, toujours dans le noir, Doctor Mid-Nite termine l’opération restée en suspens, sauvant ainsi la vie de Schlitz. Le scénario n’insiste pas assez sur ce point mais en un sens Maroni et Mike ont facilité la tache de McNider. S’ils n’avaient pas provoqué la panne d’électricité, le héros n’aurait pas pu opérer Schlitz sans révéler son étrange vision. Et comme McNider était le seul à pouvoir sauver la victime, on comprend mieux qu’il ait laissé Mike saboter la lumière. Un peu plus tard, après le départ du héros, les chirurgiens arrivent à mettre la main sur une bougie, à faire un peu de lumière et à s’apercevoir du succès de l’opération : « C’est incroyable ! Cette étrange créature a opéré dans le noir… Et c’est pourtant un succès total ! ». Une infirmière ramasse alors quelque chose, une carte : « Regardez ! Il a laissé quelque chose. Un symbole ! Un hibou et un croissant de lune… Il est écrit… Dr. Mid-Nite ! ».

Si le chirurgien masqué s’est déjà éclipsé, c’est qu’il lui reste à coffrer Maroni et sa bande (enfin, les deux seuls gangsters qui semblent la constituer). Doctor Mid-Nite retourne à la tanière de Maroni le Killer, où Mike est déjà en train de se vanter d’avoir plongé l’hôpital dans le noir. Il est convaincu qu’ainsi personne n’aura pu opérer Schlitz, que ce dernier est sans doute mort. Mais la porte s’ouvre et Mid-Nite surgit : « Monsieur Schlitz est vivant et il témoignera contre vous, dès que je vous aurais envoyé en prison ! ». Surpris, Maroni ordonne à Mike d’abattre l’homme costumé. Mais c’est à ce moment-là que Hooty le hibou prouve sa valeur. Il fait visiblement parti du même genre d’animaux que Rintintin, Skippy ou Flipper, avec une intelligence presque humaine. Sans que Mid-Nite semble lui donner le moindre ordre, le hibou se rue sur la main de Mike et le désarme. Profitant de la confusion, Mid-Nite utilise alors ses bombes à ténèbres : « Peut-être que dans notre propre élément, la noirceur, vous deux serez moins dangereux pour Hooty et moi-même ! ». Effectivement Maroni et Mike n’y voient plus rien. Doctor Mid-Nite a alors tôt fait de les assommer l’un contre l’autre. Puis, ensuite, il a tout le loisir de fouiller dans les affaires de Maroni et d’y trouver toutes les preuves nécessaires. Plus tard, le héros saute dans sa voiture en portant un gangster sur chaque épaule (ce qui semblerait indiquer que McNider a une forcé herculéenne, bien que rien dans l’histoire le justifie).

Quelques jours plus tard, Myra Mason fait la lecture à son employeur : « Le procès de Killer Maroni commence aujourd’hui… Avec Schlitz témoignant contre lui et toutes les preuves réunies par Dr. Mid-Nite, il est certain d’être condamné ! Ce Dr. Mid-Nite est remarquable ! Vous devriez écrire une histoire sur lui ! ». Faussement pensif, McNider lui promet alors d’y réfléchir. Ainsi se termine la première aventure du Doctor Mid-Nite, qui ne sera pas la dernière, loin s’en faut. Bien sûr, le récit repose sur quelques incohérences. D’abord, si McNider était réputé être le seul chirurgien capable de faire l’opération, comment penser que personne ne ferait le rapprochement avec un chirurgien aussi doué que lui mais capable d’opérer dans le noir. Ensuite, le hibou n’est pas franchement un animal de compagnie très répandu. Comment imaginer que personne, pas même Myra Mason, n’irait faire le rapprochement entre un chirurgien masqué accompagné d’un hibou et Charles McNider, lui aussi doté d’une bestiole similaire ?

Peu importe, en un sens, puisqu’à partir de là la carrière de Mid-Nite allait réellement décoller. D’abord le héros allait rester un résident de la série All-American pendant des années. Et rapidement l’éditeur allait aussi l’insérer dans les rangs de la Justice Society of America (à partir d’All-Star Comics #8). Doctor Mid-Nite vivrait ses aventures solo jusqu’en 1948 (All-American Comics #102), ce qui lui donne une longévité bien plus grande que des personnages comme Doctor Fate ou The Spectre. Mais même après sa disparition des pages d’All-American, Charles McNider continua d’apparaître comme membre de la Justice Society jusque dans All-Star Comics #57 (en mars 1951). Après quoi la JSA cessa de paraître et ses membres furent rangés dans la naphtaline pendant des années. Doctor Mid-Nite revint enfin dans chez DC dans Flash #129 (juin 1962), dans les rangs d’une Justice Society reformée. Il serait utilisé pendant des années comme un membre assez générique du groupe : les différents auteurs avaient du mal à jongler avec le côté médical du personnage. Après Crisis, Charles McNider fut d’abord remplacé par une nouvelle Doctor Midnight (écrit, donc, de manière différente), qui se trouvait être une ancienne élève du héros initial. Mais dans les années 90, Doctor Midnight fut tuée par Eclipso et McNider lui-même trouva la mort à son tour (faisant de la place en vue de la création d’un troisième héros, un autre Doctor Mid-Nite (Pieter Cross), lui aussi ancien élève de McNider. Ce Mid-Nite moderne deviendrait à son tour membre de la Justice Society dans la série JSA (et jusqu’à ce que la continuité de DC soit rebootée en 2011).

Si, en dehors de ses remplaçants, l’existence de McNider a pu sembler assez monotone après son retour en 1962, c’est à travers différents flashbacks que les auteurs modernes (et surtout le scénariste James Robinson) muscleront le passé du héros. Dans la série Starman, Robinson fera ainsi référence à un mystérieux Starman de 1951, qui ne colle pas avec la chronologie des autres personnages ayant porté ce nom. On apprendra vers la fin de la série que ce Starman de 1951 était en fait Charles McNider ayant changé d’identité et de gadgets pour veiller sur la ville Opal City, alors que le Starman originel était lui-même sujet à une dépression nerveuse assez violente. Avant la fin 1951, McNider renonça à cette identité. Mais JSA #40 nous racontera aussi comment, en 1953, un adversaire de Mid-Nite, le Shadower, finira par découvrir l’identité secrète du héros. Pour se venger de lui, le Shadower tuera alors Myra Mason (ce qui explique pourquoi on ne trouvait aucune mention d’elle passée le Golden Age). Myra étant le « love interest » de Charles McNider, Doctor Mid-Nite devient à travers ces petites touches un personnage encore plus tragique et déterminé, bien que les scénarios modernes n’aient pas réellement exploré la chose.

Mais le plus important, pour bien comprendre la structure du personnage, n’est pas dans ce que le scénariste Charles Reizenstein écrit en 1941. En fait la genèse de Doctor Mid-Nite ne sort pas exclusivement de l’esprit de Reizenstein. On a parlé du modèle qu’était Batman mais la vérité est un peu plus complexe que ça. Courant 1939, l’éditeur Thrilling Publications avait lancé un magazine pulp intitulé Black Book Detective Mysteries dont le héros récurrent se nommait Black Bat (« la chauve-souris noire »). A peu près au même moment Batman était apparu dans Detective Comics #27, sans que les délais laissent vraiment penser qu’un des deux projets avait pu copier sur l’autre. Pourtant les costumes des deux héros étaient assez similaires : Black Bat portait une cagoule sans « oreilles » mais des gants avec des ailerons que les auteurs de Batman finirent par adapter à leur propre personnage.

Au point que DC et Thrilling Publications se menacèrent respectivement d’un procès pour plagiat. Mais il semble que rapidement les deux sociétés prirent conscience qu’aucune des deux était sure de l’emporter. Finalement elles tombèrent donc d’accord pour régler l’affaire à l’amiable. DC Comics s’engageait à ne pas publier de romans pulps de Batman et, inversement, Thrilling Publications s’engageait à ne pas publier de comic-book sur Black Bat. De ce fait, chacun des deux éditeurs garderait son « pré carré » et n’irait pas concurrencer l’autre avec sur le même réseau (en tout cas pas avec un « bat-héros » similaire).

En quoi l’histoire de deux « bat-frères jumeaux » concerne le Doctor Mid-Nite ? Pour le comprendre il faut s’intéresser à l’origine du Black Bat dans Black Book Detective Mysteries #1 : Le procureur Tony Quinn (aucun rapport avec l’acteur Anthony Quinn) est aveuglé après avoir reçu de l’acide en plein visage. Si de nos jours l’idée d’un procureur aveugle ne semblerait pas impossible, en 1939 c’est visiblement inimaginable. Quinn vit donc en reclus jusqu’à ce qu’une jeune femme vienne lui proposer une greffe des yeux. L’opération lui rend une vue normale mais il conserve quelques attributs supplémentaires, qu’on nous présente comme des sens qui ont été augmentés pendant sa période de cécité. Il a une meilleure ouïe, un sens du toucher extraordinaire, l’odorat magnifié… La comparaison avec le futur Daredevil de Marvel semble naturelle. Dans les faits, Black Bat est désormais capable de s’orienter dans l’obscurité et voit aussi en pleine lumière. Mais Tony Quinn continue de prétendre d’être un aveugle « normal », de manière à ce qu’on ne soupçonne pas qu’il est Black Bat. Cette origine et ces pouvoirs sont très différents de ce qu’à vécu Bruce Wayne. Et c’est essentiellement ce qui permet de différencier Black Bat de Batman.

A partir de là il n’est pas très dur de comprendre que Doctor Mid-Nite, mis à part la profession de procureur, est essentiellement une récupération de toutes les caractéristiques de Black Bat qui n’étaient pas déjà présentes dans Batman. La question est donc, à partir de là, de savoir si All-American Publications avait décidé en toute connaissance de cause de copier Black Bat ou bien si Charles Reizenstein s’est inspiré du personnage sans en parler à son éditeur. C’est cette seconde hypothèse qui semble la plus probable : Reizenstein a eu une carrière courte, limitée au début des années 40. Il n’a créé que deux super-héros notables : Doctor Mid-Nite et Mister Terrific. Ce dernier est « simplement » un homme riche issu d’une excellente éducation, qui maîtrise toutes les disciplines. Mister Terrific est présenté comme un des hommes les plus intelligents du monde. A certains égards, Terrific fait penser, au moins au niveau conceptuel, à Doc Savage. On dispose d’assez peu d’informations sur le scénariste mais il semble donc que Reizenstein était assez fan de pulps et transférait dans ses propres créations. Mid-Nite était son Black Bat et Terrific son Doc Savage… En définitive Doctor Mid-Nite est donc non seulement un ancêtre du Daredevil de Marvel (autre héros aveugle) mais permet de faire remonter la généalogie de Matt Murdock jusque dans les pulps et même de déterminer son niveau de cousinage avec Batman…

[Xavier Fournier]

[1] Ironiquement (et tout à fait involontairement), la scène fait aussi penser à un passage beaucoup plus récent de la série Batman (pendant l’arc Court of the Owls de Scott Snyder et Greg Capullo) où on voit que la chauve-souris qui a fait irruption par la fenêtre de Bruce Wayne était en fait poursuivie… par un hibou ! Ce qui laisserait sans doute quelques possibilités ouvertes entre Doctor Mid-Nite et les Owls si les personnages existaient dans la même continuité… Mais ce n’est pas le cas…