Avec le troisième tome de Mind Mgmt paru ces derniers temps, l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture achèvera d’ici quelques jours la traduction française de l’œuvre de Matt Kindt. Que vous soyez « comicophile » ou « sériephile », vous en connaissez les archétypes : des êtres supérieurs manifestent des superpouvoirs divers et bien entendu les agences gouvernementales s’assurent de les contrôler ou de les éliminer. Mais Kindt détourne ce poncif pour un résultat bien plus personnel et élégant…

Mind Mgmt
Scénario et dessin de Matt Kindt [Monsieur Toussaint Louverture] Parution du troisième tome en France le 7 janvier 2021

Oui, le troisième et dernier tome de Mind Mgmt (« Mind Management ») sort le 7 janvier prochain et il y a assurément quelque chose de paradoxal à l’inclure dans un calendrier de l’avent de décembre. Mais c’est que, dans cette année si particulière, il y a des chances que certains d’entre vous soient passés à côté de la sortie française des deux premiers tomes qui vont, avec le volume à paraître, former un tout. Mind Mgmt c’était jusqu’ici une lacune : une référence parmi les comics indés américains qui restait hors d’atteinte pour les lecteurs VF.  Matt Kindt (sans doute plus connu en France pour ses contributions à l’univers Valiant, chez Bliss) y explore un air connu, quelque part entre les êtres « spéciaux » de Heroes, Rising Stars ou Misfits et le S.H.I.E.L.D. de Jonathan Hickman. La comparaison faite parfois avec Inception n’est pas non plus hors de propos : voici l’ordinaire, le quotidien, confronté à l’intrusion de l’extraordinaire. Les spéciaux de Kindt sont des êtres qui peuvent, par leur pouvoirs, manipuler la perception de la réalité. Mais pas toujours tonitruantes. Dans bien des cas ce sont de « petits pouvoirs » (le fait de lire l’avenir, d’accord, mais seulement un quart d’heure dans le futur) ou de véritables paraboles de nos aptitudes réelles (par exemple un musicien qui peut manipuler les esprits à travers ses chansons).

« Que vous est-il arrivé ? Pourquoi êtes-vous ici ? Vous avez vu… vous avez vu tellement de choses. Vous savez… absolument tout. »

Dans la préface de ce troisième tome, Greg Rucka l’explique assez bien : Mind Mgmt n’a rien d’une lecture « facile ». Ou précisons plutôt « trop facile ». Cela sort le lecteur de ses habitudes. Ce n’est pas clinquant. Ce n’est pas bardé d’effets de colorisation. Si vous cherchez des super-héros en Spandex dessinés par un émule de Jim Lee, ce n’est pas ce que vous trouverez dans Mind Mgmt. Matt Kindt dessine lui-même cette histoire (ces histoires, tant il s’agît de convergences de destins individuels) dans un style nettement plus dépouillé que les productions mainstream. Mind Mgmt n’a rien de « facile » parce que sa narration est bourrée d’à côtés, de petites mentions, d’informations, d’états d’âmes.

Mais « pas facile » ne veut pas dire « chiant » ou « douloureux ». En se débarrassant du surplus des apparences, Kindt revient vers de l’intime et une autre dimension du mystérieux, quelque chose d’autant plus magique qu’il est périssable et pas forcément acquis. Si vous aimez les récits de super-pouvoirs vous avez appris au fil des ans à anticiper le poids de certains personnages. Vous savez que DC ou Marvel sont capables ou pas de sacrifier Magneto ou Zatanna selon leur ancienneté ou les enjeux commerciaux. Ici, il y a quelque chose de similaire (au moins dans le fonctionnement) au Black Hammer de Jeff Lemire (les deux auteurs ne sont pas amis pour rien). Bien malin qui saurait ce qu’il va advenir du terrible Effaceur ou de la Magicienne. Vous trouverez des allusions, des pieds de nez. Le gant parapsychique de Chuck Joy a de faux-airs de rescapé d’Avengers Endgame. Le graphisme de Kindt est certes personnel et parfois acide. Mais c’est comme au bord de la plage… une fois qu’on est bien entré dans l’eau, on commence à vraiment apprécier la baignade. Si vous êtes blasés par le énième crossover des X-Men ou de la Justice League, Ming Mgmt vous propose de retrouver un parfum de liberté autour de figures de styles connus. Faites-vous offrir les deux premiers tomes pour Noël et profitez des étrennes pour le troisième !

[Xavier Fournier]