[FRENCH] « A tous les pionniers ». Les amateurs d’animés japonais le savent bien, c’est par ces mots que commence la superbe série d’OAV de science-fiction intitulée « Macross Plus ». Quel rapport avec notre TPB de la semaine, nous direz-vous ? Eh bien tout ! Car il est question de rêve cette semaine. De rêves étoilés bercés par les grandes conquêtes spatiales de l’Humanité au XXe siècle ; de rêves confortés par des programmes spatiaux toujours plus ambitieux, capables de porter notre civilisation vers des confins supposés inatteignables quelque dix ou vingt ans plus tôt. Qu’il s’agisse de cette belle série nippone ou du « Royal Space Force » de ce dimanche, nous sommes dans les deux cas en présence de grandes œuvres populaires capables de faire briller les yeux de leurs spectateurs.

Et il faut bien admettre que des rêves, nous autres pauvre public, en ces temps fort « raisonnables », nous en aurions bien besoin. Pour mémoire, le 11 octobre 2010, le Président Barack Obama annonçait officiellement l’annulation du Programme Constellation, faute de budget suffisant. Adieu l’exploration et les perspectives scientifiques audacieuses, adieu les missions habitées. En ces temps bien gris, il ne reste donc plus aux rêveurs qu’à se repasser en boucle les images des pionniers Armstrong, Aldrin et Collins – voire à jouer à « Mass Effect ». Car circulez, y’a rien à voir dans le monde « réel »… On n’a plus le sou mon pauv’ monsieur. Dans les discours, l’heure est au « pragmatisme ».

La mini-série « Royal Space Force », née en 2001 de l’esprit de Warren Ellis (chez Image Comics), pourrait elle aussi être dédiée aux héros et aux technologies qui ont su, en leur temps, faire briller les yeux de générations entières. Autant de séquences spatiales auxquelles nous devons une part importante de notre imaginaire collectif, cet imaginaire « métallique » capable de se muer en force constructive lorsqu’il s’agit d’inventer l’avenir des populations. Que sommes-nous devenus ? Qu’avons-nous fait de nos rêves d’espace ? Tout en centrant son histoire sur le pays de ses attaches, l’Angleterre, Warren Ellis nous met le nez dans la médiocrité de ce début de troisième millénaire. Il évoque le souffle épique que l’Angleterre a perdu au cours des années 1950. Il rend aussi hommage à un héros de science-fiction important de sa jeunesse, « Dan Dare », pilote de l’« Interplanet Space Fleet », créé en 1950 par Frank Hampson.

Albion, maître de l’espace

Alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, l’officier anglais John Dashwood saisit l’opportunité unique qui se présente à lui : il parvient à récupérer le professeur Wernher Von Braun avant que les Américains ne lancent l’opération « Paperclip » et n’exfiltrent les scientifiques du régime national-socialiste. Mettre la main sur les concepteurs des bombes V2 pour mieux regarder vers les étoiles, voilà l’objectif d’un homme qui parviendra alors à convaincre le Premier ministre Winston Churchill, de signer l’acte de naissance du « Ministry of Space » britannique. Stimulée par la réussite des premières campagnes spatiales, l’Angleterre retrouve alors rapidement l’envergure et l’avantage technologique dont elle pouvait se prévaloir avant l’étiolement de son empire. A l’image de toute une industrie, et poussées par ces investissements exceptionnels, des entreprises telles que Rover et Rolls-Royce deviendront dès lors de grands noms de l’aéronautique mondiale. Le premier homme à marcher sur la Lune sera anglais, tout comme les premiers explorateurs de Mars… Mais ces réussites éclatantes ont un prix. Cinquante ans plus tard, en 2001, il est d’ailleurs question de régler l’addition…

All Along the Watchtower

Partant de l’évidence que les limitations pécuniaires ont eu la peau des ambitions spatiales humaines, l’auteur de « Planetary » élabore son scénario autour d’une question centrale : le fait de mettre en œuvre un projet bénéfique pour l’Humanité est-il suffisant pour s’affranchir des plus graves questions éthiques ? Tous les budgets sont-ils acceptables ? Le quorum qui interroge John Dashwood représente très bien les objections morales que ressentira tout lecteur sensé face à la problématique de l’ouvrage. Quelque cinquante ans plus tard, l’auteur souligne néanmoins, et sans dédouaner l’officier, qu’il est aisé de demander des comptes à l’individu Dashwood, tout en louant les fruits de ce « péché originel », aussi grave qu’il fût. Sans prendre parti, Warren Ellis questionne son lecteur avec brin de provocation, mais sans faux-semblants.

Parallèlement à cette question transverse – de dimension relativement politique et morale, il est important de rappeler que l’album conserve une fraîcheur sans doute insufflée par les souvenirs de comic-books lus par l’auteur durant sa jeunesse. Le design des navettes, l’omniprésence des codes institutionnels britanniques, tout concourt à nous donner l’illusion d’une aventure imaginée durant les années 1950 ou 1960. Cette vision « what if » du deuxième XXe siècle nous emporte sans difficulté. Habillé d’une esthétique classique, ce titre s’appuie sur des décors réalistes très finement dessinés. Une nouvelle fois, l’école anglaise distinguée notamment par les travaux de Dave Gibbons, Brian Bolland ou Alan Davis, nous offre un virtuose de plus en la personne de Chris Weston (« 2000 AD »), dont le trait particulièrement appliqué s’accorde avec la crédibilité du scénario.

Rêves de chrome

Warren Ellis nous fait un immense cadeau en nous proposant une ode à la conquête spatiale tout sauf manichéenne. Alors, bien sûr, parce qu’elle repose sur un postulat relativement polémique, cette bande dessinée divisera probablement les lecteurs. Mais peu importe finalement votre positionnement sur ce point, l’essentiel, comme le dirait Fox Mulder, est ailleurs. Quoi qu’on pense de John Dashwood et de ses forfaitures envers l’Humanité, cette œuvre possède un souffle très rarement rencontré sur des volumes aussi courts (84 pages). Elle nous questionne et nous redonne envie de croire à des vies humaines par-delà l’atmosphère terrestre. Ce « Ministry of Space » sait rappeler combien nos ambitions spatiales ont été sacrifiées sur l’autel de l’austérité et des crises successivement rencontrées depuis les années 1970. A l’heure où l’administration Obama peine à rassembler les fonds nécessaires pour financer le système de santé américain ou pour éponger sa dette, à l’heure des coupes franches dans les budgets de nombreux états européens, qu’il est heureux de se souvenir des missions Apollo. Pour qui souhaite dépasser le socle provocateur du récit, l’uchronie bâtie par Warren Ellis apparaîtra brillante de simplicité. Il est rare qu’on puisse l’affirmer sans détour : élégante et intelligente, concise et puissante, « Royal Space Force » est une BD de grande qualité.

[Nicolas Lambret]

« Royal Space Force », par Warren Ellis (scénario) et Chris Weston (dessin), Editions Delcourt, Coll. Contrebande, mars 2011, 80 p.