[FRENCH] La semaine passée, le confinement d’une petite ville nous avait conduits à ausculter de bien étranges mœurs sur fond de faits divers sordides. Sur cette même « matière humaine », il existe cependant des regards plus légers, capables de s’amuser des incongruités du quotidien. Monument de « l’Art séquentiel », héraut du comic-book, Will Eisner (1917-2005) possédait cette justesse douce-amère, qui lui permettait d’aborder avec le crayon le plus apaisé des thématiques souvent (très) dures. Qu’il s’agisse du rapport à Dieu (« Un Pacte avec Dieu »), de la misère sociale (« Fagin le juif »), du racisme et de l’antisémitisme (« Le Complot »), aucun auteur n’a su croquer avec autant d’appétit et d’intelligence les échecs et les égarements de ses congénères.

L’enfant de Brooklyn et les « Invisible people »

Le passage à l’heure d’hiver ne vous aura évidemment pas échappé. En entrant dans ce long tunnel qui ne nous laisse pas plus qu’un tiers de lumière par jour, les citadins redeviennent plus casaniers encore. Plus que jamais, pour les plus chanceux, les foyers redeviennent des abris, et les murs semblent alors gagner en épaisseur. La tentation de l’isolement délibéré se fait ainsi plus pressante. Dans ces moments, il peut apparaître utile de rappeler le sort tout aussi délibérément ignoré de ces milliers d’« autres », anonymes, que nous croisons pourtant tous chaque jour dans les trains, les commerces, les rues, les immeubles… Ces vagues silhouettes à qui il arrive des crasses toujours plus crasseuses, ces « gens » écrasés dans leur sensibilité par une vie urbaine qu’ils ne peuvent contourner. Ces « gens » que chacun peut être à un moment de sa vie, avec le grand nuancier des mauvaises nouvelles pour échelle de Richter.

Mû par une immense compassion, porté par la tendresse de ceux qui ont autant vécu qu’observé la « hard-knock life », et avec les quartiers populaires de « Big Apple » pour cadre, Will Eisner nous emmène à la découverte de ces vies « étrangères ». Et dans l’immense œuvre du maître, le troisième tome de sa trilogie « New York », publié pour la première fois en 1993 chez Kitchen Sink Press, s’avère être une pièce de choix. Au programme, trois tranches de vie d’une trentaine de pages chacune.

Mauvaise pioche, les gars !

A la grande loterie de la « condition humaine », nos trois protagonistes n’ont sans doute pas hérité du ticket gagnant… les journées très ordinaires de Pincus le repasseur basculent après l’annonce fortuite de son décès dans le journal. Tout son entourage est bien prompt à vouloir effacer toute trace de son passage sur Terre… Morris « L’Elu », pour sa part, semble incapable de rendre utile à la société un hypothétique don de guérisseur. Pis que cela, cette absence de sens ne lui permet pas de trouver sa place, et de commencer à vivre… Enfin, Hilda, bibliothécaire quadragénaire qui a consacré sa vie à veiller sur la santé de son père, trouve l’amour enfin à la mort de celui-ci. Problème : le promis, vieux garçon lui aussi, vit sous la tutelle très encombrante d’une « môman » qui ne souhaite pas voir son fils chéri quitter le nid…

Joyeusement désarmant

Les trois saynètes dramatiques rassemblées dans ce tome (« Sanctum », « Le Pouvoir » et « Combat Mortel ») sont narrées sur le même mode de l’ironie. Si le sort de ces pauvres diables est tout sauf enviable, Will Eisner utilise le raisonnement par l’absurde pour détendre son lecteur. Le courant positif passe par la vie abondante qui nourrit les décors, les mises en scène, entre métaphores et mur de briques. Très régulièrement, les contours des cases savent disparaître pour accompagner des mouvements de bras souvent amples. Les trognes de ces damnés de la terre sont pleines de gouaille et, en dépit des tuiles sur lesquelles glissent Pincus, Morris et Hilda, il transparaît de ce tome une atmosphère extrêmement chaleureuse.

Une ode au regard

Le père du Spirit était un poète et un humaniste. Libéré par la légèreté et la joie qui rayonnaient dans chaque visage, chaque attitude de ses « malheureux », Will Eisner savait à la fois dire la réalité la plus implacable et la transfigurer. Pour cette faculté si rare, il serait difficilement concevable que l’Histoire ne finisse pas par faire de son œuvre géniale un trésor aussi populaire que les romans de Dickens. Du moins, pour tous les mômes qui grandiront dans nos futurs techno-cyber-mondes, on ne peut que l’espérer, car une société qui perdrait tout intérêt pour la sourde colère qui a motivé cet ouvrage serait définitivement fichue. En attendant, et parce que tout reste ouvert, on ne peut que recommander très chaudement, mais alors version grosse laine, la lecture de cette trilogie new-yorkaise délicate et riche en messages.

[Nicolas Lambret]

« New York Trilogie – Tome 3: Les Gens », par Will Eisner (scenario et dessin), Editions Delcourt, Coll. Contrebande, octobre 2008, 112 p.