Sortie cette semaine aux USA, The Ride of a Lifetime, la biographie de Robert Iger l’actuel ‎Président-directeur général‎ de The Walt Disney Company est une lecture qui évoque de nombreux points sans doute totalement extérieurs aux préoccupations des fans de comics et de super-héros. Mais toute une partie est au contraire riche d’enseignements sur les coulisses des événements qui ont façonné Marvel (et par ricochet ses concurrents) dans la décennie écoulée. Une histoire où l’on croise aussi bien Steve Jobs que Donald Trump. C’est palpitant.

Robert Iger : The Ride of a LifetimePDG encore pour quelques temps de The Walt Disney Company, Bob Iger n’en est pas moins à la fin de son règne à cette position. C’est le moment pour lui de faire un bilan d’une carrière qui s’étend sur bien plus longtemps. En l’occurrence, le sous-titre de son livre sorti cette semaine en langue anglais est un faux-ami : « Lessons Learned from 15 Years as CEO of the Walt Disney Company » (« leçons apprises pendant 15 ans à la tête de Walt Disney Company ») pourrait nous laisser croire que c’est l’un de ces manuels de comportement à l’attention de quelques managers. Au lieu de cela c’est une succession de tranches de vie, de scènes où l’on se dit que le destin des grands studios de cinéma tient parfois à pas grand-chose, tant les uns et les autres prennent des décisions parfois totalement arbitraires, à l’instant. Parfois certains acteurs de cette histoire brillent par leur incompétence, leur manque de vista. D’autres suivent au contraire de manière judicieuse leur instinct. Iger, clairement, au fil du livre, va plutôt se décrire dans la deuxième catégorie, sans que personne puisse apporter de contre-témoignage. C’est sa version des choses et il ne s’y donne pas le plus mauvais rôle, même s’il confesse certaines erreurs. Au final les événements lui ont donné raison, c’est une certitude. Qu’on valide entièrement ou pas le récit d’Iger, cela reste un témoignage avec des moments surréalistes. Iger parle de ses premières années, de son rôle chez ABC à la fin des années 80, quand il tombé en admiration devant une série TV titrée Twin Peaks, luttant contre les réserves de ses supérieurs hiérarchique. Et pour qui s’intéresse un peu au destin de Marvel et de ses milliers de personnages, les choses s’accélèrent vraiment à partir du dixième chapitre, consacré à l’acquisition de l’éditeur de comics devenu studios de cinéma… La presse américaine (et les sites français recopiant la presse américaine) ont fait leurs choux gras des réticences d’Isaac Perlmutter devant les projets de films tels que Black Panther et Captain Marvel, mais il y a de nombreuses autres informations à grapiller.

Mission: racheter Marvel

Acheter Marvel et Lucasfilm, Iger le décrit comme une de ses priorités dans les premières années de son règne chez Disney. Ça l’est d’autant plus qu’il explique que sous la direction de son prédécesseur, Michael Eisner (à la tête de la société de 1984 à 2005), l’idée d’acquérir Marvel avait déjà été mise sur la table mais que l’équipe en place avait reculé, trouvant l’achat trop « risqué » à l’époque. On se souviendra en effet que dans les années 90 Marvel a même été mise en redressement. Remettre l’idée d’acheter Marvel revient sur le tapis fin 2008/début 2009. La volonté vient d’Iger et des membres rapprochés de son équipe. Iger ne se méfie que d’une chose : la réaction éventuelle du public existant de ces personnages. Il commande alors une sorte d’étude de marché. L’audience de Marvel risque-t-elle de tourner les talons en entendant parler d’un rachat par Disney ? Les résultats de l’enquête le rassurent. Mais il se heurte à un autre mur. Il ne sait même pas si la maison-mère des Avengers est intéressée pour vendre ! Ike Perlmutter, le patron de Marvel, ne veut tout bonnement pas le recevoir. Pendant six mois Iger va faire le siège de Marvel avant de décrocher, enfin, un premier rendez-vous. Au passage, Iger dresse un portrait qui confirme la réputation de Perlmutter, non seulement dans son côté reclus mais aussi pour son comportement pingre. Le PDG de The Walt Disney Company rapporte cette anecdote qui a déjà beaucoup circulé, où un Perlmutter furieux aurait fait les poubelles des bureaux de Marvel pour y retrouver les trombones que ses employées « gâchaient » de la sorte. Après avoir forcé la porte, Iger doit encore montrer patte blanche. Perlmutter le reçoit enfin en juin 2009. Il n’est pas agressif. Iger a potassé tout ce qui pouvait les rapprocher pour réussir son « oral ». Perlmutter est même intrigué par la proposition mais… il n’est pas intéressé pour vendre. Lors d’un repas avec leurs épouses, Iger sort donc les violons, parle du précédent Pixar. Et finalement arrive à faire vaciller la détermination de Perlmutter.

Le pouce levé (puis baissé) de Steve Jobs

Dans des scènes qui dépassent ce que la fiction pourrait inventer, Iger se retrouve à devoir convaincre un actionnaire majeur de Disney, Steve Jobs, de l’utilité de l’acquisition de Marvel. Il n’y a qu’un problème : Jobs clame n’avoir jamais lu le moindre comic-book et avoue les détester « plus encore que les jeux vidéo ». Alors Iger, une encyclopédie Marvel sous le bras, s’en va trouver Jobs du bienfondé de l’acquisition. Jobs se laisse vaguement convaincre. Iger n’est pas certain d’avoir « accroché » Perlmutter, alors il obtient de Jobs qu’il téléphone au patron de Marvel pour lui dire tout le bien qu’il pense d’une collaboration. Et donc c’est un Perlmutter passablement surpris de recevoir un coup de téléphone de « Monsieur Apple ». D’après Iger, c’est une intervention déterminante, qui fait que le deal devient possible. Mais si Jobs facilite la chose, il va vite devenir un opposant à la fusion, se méfiant toujours des comic-books et de leur univers. Quand Iron Man 2 sort, Jobs est effaré, rappelle Iger pour lui dire que le film est une merde (ce que d’ailleurs le PDG de Disney n’essaie pas de contredire, expliquant que le film, clairement, ne méritait pas un Oscar). Quelques mois plus tard Iger apprend qu’un actionnaire majeur a voté contre l’achat de Marvel. C’est Jobs. Une vraie situation de crise (il faut avoir un maximum d’actions qui se prononcent POUR le rapprochement) pour Iger. Il arrive à convaincre la figure publique d’Apple de changer son vote. Mais Jobs laisse entendre qu’il s’agit vraiment de lui faire une « fleur » et qu’il s’opposera, l’année suivante, au dernier stade de l’acquisition. La maladie de Jobs, l’éloignant des affaires courantes, en décidera autrement. D’une manière générale, Jobs n’est que le visage le plus visible d’un sentiment que partage au même moment une partie de l’industrie de l’Entertainment. Si du côté du monde des comics la chose est plutôt bien vue, Disney perd 3% en bourse le jour de l’annonce de l’acquisition de Marvel. Les pairs d’Iger sont parfois carrément écÅ“urés qu’il soit prêt à dépenser 4 milliards de dollars pour acheter des personnages de comics. La majorité pense que c’est courir à la catastrophe. Un grand ponte de Comcast voit même la chose comme une action désespérée et se demande s’il ne vaut pas mieux quitter ce métier si les choses vont si mal. Ce qui, au regard de l’Histoire, est plutôt comique. Il faut cependant reconnaître qu’à l’époque les incrédules ont un argument de taille, le fait qu’une partie des droits cinés du catalogue de personnages est déjà cédée à des studios tels que Sony, Universal et la Fox.

Perlmutter vs Feige

Une fois l’acquisition validée, Iger est prompt à expliquer comment Kevin Feige, le manitou de Marvel Studios, lui explique son plan global sur plusieurs années, avec des films s’entrecroisant de plus en plus. Le PDG de Disney est à son tour convaincu. Mais il se retrouve assez vite obligé de jouer les arbitres dans les relations houleuses entre Ike Perlmutter et Kevin Feige. Ou plus exactement (Iger fait immédiatement la distinction) la façon dont Perlmutter traitre Feige. Pour ceux qui prennent le train en route, Marvel est une entité avec plusieurs branches. Entre autres choses il y a les branches comics (éléments dont Iger parle finalement peu), Marvel Television et Marvel Studios. Avant le rachat par Disney, Perlmutter est à la tête du conglomérat Marvel. Feige, qui pilote Marvel Studios, est donc son subalterne. Comme l’accord avec Disney fait que Perlmutter demeure décisionnaire de l’entité globale Marvel, Feige reste à ses ordres. Là-dessus, autant Iger reste relativement mesuré quand il parle de Perlmutter au moment de leurs premières rencontres, ne faisant que reprendre l’anecdote des trombones qui a déjà filtré depuis des années, autant dans cette partie il choisit clairement son temps. Il décrit comment Perlmutter s’est rendu à l’avant-première d’Iron Man déguisé et n’hésite pas à le traiter purement et simplement de paranoïaque, convaincu que ses plus proches collaborateurs complotent contre lui. A contrario Iger ne tarit pas d’éloge sur Feige. Mais ce dernier est à bout du burn-out, obligé de se battre continuellement contre Perlmutter. Feige en est à perdre du poids. Il parle de partir non seulement de Marvel mais aussi de laisser tomber carrément toute activité dans le cinéma. A la fin Iger prend l’avion jusqu’à New York pour annoncer à « Ike » qu’il n’aura désormais plus le control sur la branche cinéma. Non sans que Perlmutter n’ait pas d’abord tenté de lui dire qu’il n’avait plus confiance envers Feige et qu’il voulait le remplacer. Et Iger de conclure qu’il existe depuis un froid entre lui et celui qui a encore la main sur Marvel Comics et Marvel Television.

« Ã‡a ne marchera jamais ! »

Le PDG explique comment Kevin Feige et Alan Horn (patron de l’activité cinéma chez Disney) se réunissent une fois par trimestre. Avec un Iger prompt à réviser sa fameuse encyclopédie Marvel pour valider ou pas l’ajout de tel personnage, le recrutement de tel réalisateur. Il détaille comment, lors de ces réunions, il a mis la question de la diversité sur la table mais se méfiait des réactions de la branche de New York. Là, il y a un passage légèrement différent de ce que la presse a rapporté. Iger mentionne un cadre de Marvel qui objecte que les films de superhéroïnes n’étaient jamais des succès et à peu près la même chose en ce qui concerne les films avec des héros noirs. Mais Iger ne cite pas son interlocuteur. C’est peut-être Perlmutter mais peut-être pas. Et comme Iger ne prend pas de gants pour traiter Ike de parano et de radin dans les pages précédentes, la question reste ouverte. Ce qui est intéressant c’est qu’en un sens « Ike le Parano » n’a pas tort. On voit bien, à travers les lignes, qu’une partie de ses collaborateurs tente de discuter directement des choses avec Iger. Comme quand Dan Buckley, à la tête de la branche comics ET de Marvel Television (et qui répond donc en théorie à Perlmutter) informe Iger du recrutement de Ta-Nehisi Coates comme scénariste du comic-book Black Panther. C’est la lecture du scénario de la BD, que Buckley envoie à Iger, qui fait que ce dernier donne le feu vert définitif pour un film consacré à la « Panthère Noire ». Dans le passage qui a largement été rapporté et déformé, Iger ne dit pas précisément qu’il a téléphoné à Perlmutter pour lui ordonner d’arrêter de freiner la mise en place des films Black Panther et Captain Marvel. Il écrit bien qu’il lui a demandé de dire à son équipe d’arrêter de freiner les choses. Ce qui semble donc dire qu’autant Perlmutter n’est pas franchement un bonhomme agréable ou très progressiste, autant le problème semble venir d’un autre niveau. Ce qui d’ailleurs ne cadre pas avec les écrits d’Iger décidant d’inscrire Black Panther à l’ordre du jour, c’est que lorsque Marvel Studios a annoncé sa mise en route en 2005 (avant le rachat par Disney et encore possédé par Perlmutter), la branche cinéma annonçait déjà une liste de projets qui comprenait Avengers, Captain America, Black Panther, Ant-Man, Dr. Strange, Hawkeye, Nick Fury, Cloak & Dagger, Power Pack et Shang-Chi. En 2005, Feige n’est même pas encore à la tête de Marvel Studios. Il a donc fallu quelqu’un décide de films tels que Black Panther et Shang-Chi (retardés ensuite à mesure que Marvel récupérait les droits cinéma d’Iron Man, Thor ou Black Widow) sans qu’il y ait de « blocage » particulier à l’époque. Pour la situation récente, Iger n’évoque pas une résistance particulière de Perlmutter. Il mentionne juste « Ike a entendu mes demandes ». Était-il ce cadre qui s’est opposé dans aux deux films ? Sur la base de rapprochements avec les SonyLeaks d’il y a quelques années, certains font ce pronostic. Mais Iger, lui, ne dit pas exactement cela, sans sembler vouloir spécialement brosser « Ike » dans le sens du poil. Essentiellement la partie sur Marvel se termine avec la réaction d’Iger sur la réussite de Black Panther et Captain Marvel. Avengers Endgame est mentionné avec parcimonie. Il faut croire qu’une fois débarrassé de Perlmutter dans la chaine de commande, Marvel Studios est tout simplement une affaire qui roule.

Politique fiction

Peut-être aussi que les relations entre Iger et Perlmutter sont aussi à voir sous le prisme de la politique. Car s’il est de bon ton dans certains milieux de souligner que Perlmutter est un ami de Donald Trump (ce qui est vrai), il n’en faut pas plus pour que quelques commentateurs sautent à la conclusion « donc Marvel roule pour Trump ». C’est non seulement est totalement idiot/ignare au regard du contenu de certains films du studio mais aussi méconnaitre les positions politiques d’Iger, qui avoue même avoir envisagé un temps de poser sa candidature à l’investiture du Parti Démocrate pour les élections de 2020. Si cela ne semble plus de mise (Iger explique qu’une partie des Démocrates n’aurait sans doute pas suivi un homme d’affaire avec son profil), sa défiance envers Trump demeure et transparait dans quelques pages. Comme lorsque l’actuel président a exigé sur Twitter des excuses d’Iger, excuses que Trump attend encore. Iger enchaine ensuite avec un chapitre consacré à l’acquisition de Lucasfilm, idée qui passe là aussi par une discussion avec Steve Jobs, qui facilite la prise de contact avec George Lucas. Là, Iger sera obligé de faire encore de la psychologie. George Lucas, par principe, considère que son univers vaut plus cher que Marvel. Alors Iger lui propose 4,05 milliards, histoire de passer ce cap. Le PDG évoque aussi l’absorption de la Fox et ébauche quelques pistes concernant Disney+. La psychologie encore est de mise puisque lorsque le rachat de la Fox en est à la prise de contact, Rupert Murdoch, propriétaire jusque-là, demande à Iger s’il compte se présenter contre Trump en 2020. Iger avoue qu’à l’époque il pense encore le faire mais qu’il préfère mentir à Murdoch plutôt que le deal capote. Bien souvent Iger se retrouve à jouer au poker menteur avec les conservateurs de toute sorte. Alors certes Iger est plus enclin à parler des réussites des blockbusters que des licenciements qui suivent chaque acquisition de société (il revient cependant sur quelques tragédies qui l’ont touché, des morts accidentelles dans les parcs Disney ou la fusillade d’Orlando). Certes, c’est le journal d’un cadre de haut niveau où les créatifs n’ont que peu de place. Vous n’t trouverez aucune mention de Stan Lee, de Jack Kirby… Mais vous n’y trouverez pas plus les noms des frères Russo ou de Robert Downey Junior. Mais c’est sans doute aussi parce que ce serait s’attribuer une appartenance au monde créatif qu’il ne revendique pas. On notera cependant qu’Iger ne fait absolument aucun cas des activités de Marvel Television, comme si cette branche ne comptait absolument pas/plus dans l’équation. Un silence qui, là pour le coup, concernant une branche de la société, est lourd de sens.

The Ride of a Lifetime est un livre écrit à la première personne, avec les limitations que cela implique. Cest une sorte de carnet de route, un témoignage forcément subjectif de l’état de l’Entertainment américain ces dernières décennies. Mais quand bien même un témoignage captivant, ne serait-ce que par le compte-rendu de certaines rencontres. Robert Iger, arrivé à la fin de son mandat, devrait quitter son poste d’ici 2021. Isaac Perlmutter a plus de 76 ans. C’est donc aussi le bilan d’une époque. Quand on voit, dans ce livre, à quoi tiennent les choses (par exemple une simple humeur lors d’une première rencontre), on peut que se demander ce qui passera dans les temps prochains où ces sièges seront occupés par d’autres.

[Xavier Fournier]