Comic Box Virgin #54 – L'Enfer est pavé...  [FRENCH] La main qui caresse est aussi celle qui, l’instant d’après, vous gifle. Le genre humain est un équilibriste qui, sans cesse, marche sur le fil et joue à l’amour vache. A moins que tout bêtement il aime vachement, dans tous les sens du terme. Finalement cette contradiction est présente depuis le début de « Love And Rockets », référence mythique de la BD indé depuis bientôt trente ans. « L’Enfer est pavé de bonnes intentions » (sorti chez Delcourt dans la collection « Outsider ») vient encore ajouter une pierre de choix à cet édifice.

L'Enfer est pavé de bonnes intentionsPour ceux qui ne le sauraient pas, Love & Rockets est un ensemble d’histoires produites par les frères Jaime et Gilbert Hernandez. Je dois avouer une petite préférence pour le style de Jaime, d’une certaine manière c’est lui qui a attiré mon attention il y a quelques années sur L&R. Mais « L’Enfer est pavé de bonnes intentions » est justement le fruit de la production de son frère, Gilbert et le résultat est tout à fait saisissant. La fratrie s’en effet partagé le nom Love & Rockets pour raconter des histoires différentes. Gilbert, lui, s’est le plus souvent centré sur Palomar, sorte de bidonville sud-américain tellement ravagé qu’on le croirait parfois construit après une guerre mondiale ou quelque chose du genre. Mais non, Palomar c’est un endroit qu’on pourrait définir comme construit au pied des latrines de l’humanité, avec des gens dont la dureté impitoyable n’a d’égale que la capacité à s’émouvoir. On balance quelque part entre espoir et désespoir tandis qu’une fillette hante le ghetto en s’imaginant systématiquement que tous les inconnus mâles peuvent être un père de substitution. Vous imaginerez d’ici l’âpre réalité que cache ce « mon papa » répété en boucle.

L’enchaînement des événements est d’autant plus inexorable que Gilbert Hernandez gère à merveille des postures raides, qui trahissent la fatigue et la dépression des personnages concernés. Et puis, comme ça, parce que Love & Rockets c’est le constant contraste, on zappe. On va ailleurs, on passe à un autre âge, quand Empress a un peu grandi, que son quotidien s’est amélioré, qu’elle vit à la ville… Mais que le monde, malgré ses beaux habits, se fait toujours aussi dur. Et puis encore on avance dans la vie mais tout garde la dureté d’une matraque en métal qui tombe pour venger un amour trahi. On ne sait jamais ce que réserve une simple journée à la plage. Le moindre moment de douceur est suspect, comme le pétale trop coloré, trop attirant, d’une fleur carnivore. Gilbert Hernandez multiplier les scènes de vie qui raconte une histoire, une histoire qui avance et qui raconte une vie, le cycle fonctionnant avec l’efficacité d’une boîte à musique qui ne jouerait que des airs meurtriers.

[Rebecca Frati]