Colloque Mythe du Surhomme et Volont de Puissance

1 octobre 2011 Non Par Comic Box

[FRENCH] Je ne suis pas le dernier pester quand des bien-pensants nous disent tour tour que les super-hros c’est idiot puisque c’est de la BD, que ca vient des Etats-Unis ou encore que leurs superpouvoirs sont nafs et qu’il n’y a rien chercher sous la surface. Souvent on se dit que les universitaires qui tiennent un discours plus positif sont des rarets (comme Jean-Paul Gabilliet Bordeaux)Mais cette semaine, c’tait tout le contraire. Il se tenait un vnement tonnant du ct de Nancy. Un colloque interdisciplinaire consacr au surhomme o les super-hros avaient une place de choix. Pendant deux jours des chercheurs, des artistes, des journalistes et mme (gasp) de vrais super-hros se sont interrogs sur les diverses facettes de ce genre de personnages. Autant vous le dire tout de suite, quand (par exemple) un sociologue vous fait un expos sur les Marvel Zombies, on dcouvre des angles totalement indits sur la question…

L’vnement culturel de la rentre Nancy, c’est le festival Souterrain Porte VI, consacr cette anne aux Heroes. Sur l’affiche un Captain America annonce la couleur. Organis par Matria Prima Art Factory et la Maison Close, ce bouillonnement cratif et intellectuel donne tout simplement une place de choix aux super-hros. Un brassement cratif qui annonait 4000 m2 d’exposition, des concerts, des performances… En fait le programme semblait tellement diversifi que je ne savais pas trop quoi m’attendre en acceptant l’invitation. Mercredi 28 septembre, je m’installe donc dans le train, en route vers un (relatif) inconnu. Et puis tant qu’ faire je dcide de profiter du voyage pour profiter du voyage. L’ordinateur s’allume. Le terme « super-hros » apparait sur les premires lignes de mon article… et mon voisin de fauteuil tique : « Je crois que nous allons au mme endroit ». Je ralise que je suis assis ct d’un sociologue par ailleurs grand amateur de comics, trop heureux de se rendre un endroit o, chose rare, il va pouvoir conjuguer ses deux passions. Me voici donc d’emble dans le bain. Je ralise que leColloque Interdisciplinaire: Mythe du surhomme et volont de puissance, de Achille Captain America » va nous permettre quelques rencontres assez tonnantes… J’espre qu’on voudra bien m’excuser l’effet « listing » du rsum de ces interventions mais il m’a paru plus judicieux de traiter tous les intervenants par ordre d’apparition, pour mieux faire ressortir les contrastes entre les approches…

THIERRY ROGEL

Quelques heures plus tard, c’est avec Thierry Rogel (Professeur en Sciences Economiques et Sociales) que le colloque dmarre vritablement, dans l’amphi du Museum Aquarium de Nancy. La salle est presque vide (il faut dire qu’en semaine peu de personnes auront pu se librer) mais qu’ cel ne tienne, les participants sont d’emble trs intresss par le champ d’expertise des autres. Thierry Rogel aussi se trouve tre un lecteur de comics, qui prpare par ailleurs un livre (prvu pour 2012) sur la sociologie des super-hros, plus particulirement sur un « Silver Age » de Marvel dlimit par les annes 1961-1973. Sa prsentation, ce jour-l, repose plus particulirement sur « le corps fragile du super-hros », c’est dire, en fait, l’tude du talon d’Achille du super-hros, qu’il s’agisse de la clbre kryptonite o des problmes cardiaques d’Iron Man. Un « stigmate » que Thierry Rogel analyse via le prisme de la sociologie et de la psychosociologie. Il s’intresse tout a sans rduire le super-hros ce qu’il n’est pas mais en l’levant au rang d’une sorte de rbus sociologique, avec des interprtations mon sens indites (y compris le sens qu’il donne certaines scnes du film X-Men First Class). D’emble, donc, on est en face de quelqu’un qui connat bien les deux facettes du sujet. c’est du haut vol…

GERALD BRONNER

Du haut vol ? Ce n’est que le dbut ! Grald Bronner (Professeur de Sociologie de l’Universit de Strasbourg) lui succde sur l’estrade pour s’intresser la notion d’hrosme. Les fidles lecteurs de Comic Box se souviendront d’avoir entendu parler de Grald Bronner dans nos pages. Il est l’auteur du roman « Comment je suis devenu Super-Hros ». Et donc, galement, un sociologue. Lui s’intresse alors, pendant son intervention, la « radicalit morale » des super-hros. A partir de quel point est-on un hros ? Quand ne le sommes-nous plus ? Lui aussi matrise bien son sujet. Au point de bientt dfinir une courbe de notre aptitude (ou de notre inaptitude) l’hrosme travers une tude fate avec le concours de ses lves lors d’un exercice driv du « Jeu de l’Ultimatum ». Difficile de rsumer dans ces quelques lignes la porte de cette logique mais ceux qui suivent la rubrique Docteur Psycho dans Comic Box auront compris que l, c’est une approche qui la dpasse au moins la puissance 3 !

ETIENNE ARMAND AMATO

Etienne Armand Amato est (entre autres choses) Directeur en Sciences de l’Information et de la Communication. Il s’intresse plus particulirement aux avatars, expliquant comment « avec les jeux vidos les hros anciens ou contemporains sont descendu de leur panthon mdiatique ». Ds lors ce chercheur s’intresse ce que devient l’tre ordinaire quand il a la possibilit de vivre dans la peau du hros. Et si la dmonstration s’appuie plus particulirement sur une tude de Fall Out 3, elle reste totalement pertinente pour les comics. On peut la transposer sans aucun mal sur des hordes de lecteurs qui se projettent chaque mois dans les aventures de leurs hros prfrs mme si, bien sr, l’interactivit n’est pas du mme ordre…

EWEN CHARDRONNET

Ewen Chardronnet est auteur, artiste et curateur de formation journalistique qui s’intresse plus particulirement aux tentatives des militaires de crer un super-soldat. Ds son entre en matire et l’appartion d’un lobo « Molcules de combat » sur cran gant, on est plong dans un monde o les armes ne sont finalement pas si loin de crer un surhomme mi-chemin entre Steve Rogers ou Deathlok. Ewen Chardronnet rythme sa dmonstration d’extrait de documentaires, nous parle des expriences sur les drogues, sur les possibles tenues du futur. A sa manire, sans rellement insister sur l’aspect comics, il explique cependant ce qu’il y a de rel derrire des personnages faon Captain America. Ce qui a dj t tent, ce qui a fonctionn (ou tout au moins a t utilis) et ce qui nous attend courte chance…

ERIC MAIGRET

Vient alors Eric Maigret, Professeur l’Universit Paris III, la Sorbonne Nouvelle, qui commence son expos en expliquandt comment, une poque, il tait difficile de vaincre les rticences, de faire des recherches sur les comics o leurs hros. Il fallait passer par un jeu de dfinitions pour pouvoir enquter sur ce sujet. Mais comme le prouve le colloque de Nancy, la chose s’est non seulement dbloque, les chercheurs peuvent maintenant comparer leurs ides et informations. Eric Maigret, lui, s’intresse, pour cette discussion, aux zombies et plus particulirement aux Marvel Zombies (mme si une bonne place est rserve Walking Dead ou Blackest Night). Mme Deadman et Brother Voodoo sont de la partie ! Son approche est, elle aussi, totalement intressante, dmontrant que ce genre de sries se rattache, un certain niveau, une remise en cause de la masculinit (forcment, rduit en trois phrases, mon rsum ne sera sans doute pas trs descriptif de la force de l’ide mais les textes du colloque seront publis d’ici quelques mois et reprendre, entre autres, cette notion de manire bien plus dtaille que je suis en mesure de le faire).

PIERRE ELIE DE PIBRAC, LIFE ET NYX

Les super-hros existent. Aux Etats-Unis les « Real Life Super-Heroes » se comptent dsormais par centaines. Le photographe Pierre Elie de Pibrac en a rencontr plusieurs et tir une srie de photos (fort logiquement exposes lors du festival). Mais ce jour-l, Nancy, il n’est pas venu tout seul. Deux RLSH amricains, Life et Nyx, l’ont accompagn. Avec Phil Von Magnet (qui traduit la discussion) et de Grald Bronner (qui l’anime), les deux super-hros expliquent alors leur quotidien, qui ils aident et comment, la nature de leurs relations avec les autorits. Il se s’agit pas de bouffons costums mais de gens qui veulent agir en gardant bon esprit. La rencontre est simple, loin des caricatures et les deux hros se livrent avec humilit, en rpondant aussi aux questions du public. Cette dernire rencontre marque la fin de la premire journe mais (regardez le menu des premires confrences) tmoigne bien de la diversit et de la richesse de l’vnement.

LE TOTEM

Le point central des manifestations de Souterrain Porte VI se trouve au Totem, lieu culturel qui pour le coup accueille des reproductions gantes des photos de Pierre Elie de Pibrac mais aussi de nombreuses oeuvres d’artistes contemporains. Les rideaux de fer sont repeints l’effigie de V For Vendetta ou des Watchmen, des choses plus symboliques ornent certains murs. L’endroit est trange et ne s’interdit rien.

Dans le cadre du festival les concerts ont galement une place de choix. Et forcment il faut bien que, parmi les groupes de rock qui passent certains musiciens aient des T-Shirts « The Thing ». Mme sur la scne (par ailleurs endiable) on n’chappe donc pas aux super-hros ! Et dans un autre coin un trange performer prend un bain dans… 600 kilos de verre bris (Kids: n’essayez pas a la maison)…

YANN MARUSSICH

Justement c’est ce performer que nous retrouvons pour le deuxime jour du colloque. Au demeurant son intervention pourrait surprendre et paratre iconoclaste (ce qui ne serait d’ailleurs sans doute pas pour dplaire l’homme, toujours intress par les ractions qu’il gnre). Yann Marussich est un artiste qui explore les limites de sa rsistance en se plaant dans des situations parfois extrmes (c’est l’exemple du verre bris de la veille) mais aussi interactives puisque souvent le public peut intervenir. Au demeurant quel rapport avec le super-hrosme ? Au dbut la chose parait lointaine mais on comprend vite que, d’abord, Yann Marussich fait un certain don de lui-mme, qu’il dpasse les limites de son nergie et de sa rsistance. Et que ses installations remettent souvent en cause les notions de bien et de mal (ceux qui veulent l’aider et le tirer de piges obtenant parfois le rsultat inverse). Pas de la sociologie, pas de lien avec les comics mais assurment un autre angle pour voir des choses communes…

BERNARD ANDRIEU

Philosophe et professeur en Epistmologie, Bernard Andrieu s’intsse aux avatars du corps. Non pas les avatars de jeu vidos comme pour la confrence d’Etienne Armand Amato mais bien les extensions du corps. On entre alors de plain pied (encore que l’expression est peut-tre mal choisie) dans la question de la prothse, du cyborg, de la mutation interne. Et, trs directement, Bernard Andrieu pose la question de savoir « comment tre dans le corps des hros ». Terminator ou Steve Austin n’ont alors qu’ bien se tenir…

DANIELA CERQUI

L’anthropologue Daniela Cerqui intervient ensuite pour parler du post-Humain et des expriences passes et prsentes pour s’implanter des puces lectroniques. Une pratique qui peut aussi bien servir se faire ouvrir la porte d’un club priv en Espagne qu’ grer par sa simple prsence le comportement de son bureau ou de sa maison. En fait, elle montre alors certains des chercheurs les plus impliqus dans cette question, qui cherchent arriver, via l’implantation, une rinvention de l’tre humain. Et si tout a pourrait paratre abstrait certains, l’anthropologue peuple son expos d’allusions des oeuvres de fiction comme Terminator 4 (opposition du cyborg cerveau humain mais corps mcanique et du robot apparence humaine).

CHRISTOPHE BOURIAU

Puis que le colloque traite globalement du super-hros, comment ne pas parler de Superman, donc de Surhomme, donc de Nietzsche ? Maitre de confrence en Philosophie l’Universit de Nancy II (et directeur du dpartement de Philosophie de la mme universit) Christophe Bouriau vient alors parler pendant une heure des travaux de Nietzsche dans ce qu’ils ont de meilleur et de pire, idologiquement parlant. Et il tente alors de dcrypter en quoi le Surhomme de Nietzsche prcde Superman mais aussi en quoi ils sont totalement opposs. Un autre point de dpart fascinant pour rflchir au surhomme…

JEAN-MARC LAINE

Jean-Marc Lain, bien connu des amateurs de comics, intervenait lui pour parler plus prcisment de l’oeuvre de Kirby (fort judicieusement dfini comme l’quivalent pour la BD amricaine de ce qu’Herg a t la Franco-Belge) et de l’volution de la philosophie de l’auteur travers les dcennies. On passait donc en revue la cration de Captain America, des Fantastic Four, des New Gods, des Inhumans o mme l’hritage de Kirby dans des sries comme Kirby Genesis. Un ct assurment plus BD qui semblait captiver les chercheurs prsents (plusieurs prenant des notes, peut-on esprer que Kirby est destin apparatre comme rfrence dans encore plus de travaux universitaires ?).

Sur la dernire confrence du colloque… on me permettra de ne pas l’voquer, ne pouvant pas tre la fois juge et partie (puisque c’est l’auteur de ces lignes qui finissait l’ultime journe avec « Le super-hros : un tre d’exception). Je me tiendrais donc mon sentiment de « spectateur » sur ce quoi j’ai pu assister pendant deux jours Nancy : une puissance et une diversit de points de vue qui montre quel point la science et l’imaginaire sont connects. Effectivement, comme le disais Eric Maigret lors de son expos, je me souviens d’une poque encore rcente (et d’une pratique sans doute encore en vigueur dans certains cercles) o les seules recherches sur les super-hros ou les comics devaient tre seulement charge (plusieurs stagiaires m’ayant racont leurs difficults faire accepter ne serait-ce que le sujet). Il ne faudrait pas non plus tomber dans l’excs inverse et clmer que tout est beau, tout est bon dans le super-hros mais des rencontres comme celle qui avait lieu Nancy cette semaine sont rares en France et donnent vraiment des tonnes d’ides pour explorer le sujet. En clair, j’ai l’impression d’tre revenu avec des pages entires de sujets potentiels pour de futurs articles. Non pas en recopiant ce qu’a pu dire le voisin mais bien parce chaque interrogation menait de nouvelles pistes. Tout en remerciant Matria Prima Art Factory (et plus prcisment Didie Manuel et Virginie Gabriel) pour l’invitation ce rendez-vous si particulier, j’espre que ce colloque en dclenchera d’autres du mme type. Quand ceux qui, travers mes simples (et forcment trs rducteurs) noncs auront compris la pertinence des rencontres, qu’ils ne se lamentent pas trop s’ils ont manqu ces confrences. Les textes seront regroups dans un livre paratre en 2012 et qui devrait lui aussi bouillonner d’ides et de rfrence. De quoi fermer le clapet ceux qui vous diront que les super-hros sont un truc naf dont il n’y a pas grand chose tirer !

[Xavier Fournier]