[FRENCH] Cette semaine, arrêtons-nous sur le « golden age » d’un super-héros qui ne vous est pas inconnu, chers fidèles lecteurs de Comic Box, puisqu’il s’agit de Fantax, héros capé et costumé de la fin des années 1940 revenu aujourd’hui sur le devant de la scène. Après avoir été brièvement publié dans Paris-Monde-Illustré (1946), une feuille lyonnaise hebdomadaire, ce personnage devient surtout le cœur d’une revue éponyme, publiée aux Editions Pierre Mouchot (« Big-Bill le Casseur », « Robin des Bois », « Gus et Gaetan »). A l’époque (1946-1949), « Fantax » est intégré à la collection Reportages sensationnels, dont la plume est un « journaliste » nommé J.K. Melwyn-Nash, pseudonyme du scénariste lyonnais Marcel Navarro (futur co-fondateur de Lug avec Auguste Vistel). Les 8 épisodes réunis dans ce premier tome parurent pour la première fois entre 1946 et 1947.

La diplomatie des poings

Curieux personnage que ce Lord Horace Neighbour, attaché d’ambassade le jour mais vengeur masqué impitoyable la nuit venue !

Certes, les directives du Conseil de Sécurité orientent les priorités du super-héros, mais c’est peu dire que la manière dont celui-ci clôt les « dossiers » s’éloigne de beaucoup des protocoles diplomatiques en vigueur… Qu’il s’agisse de criminels de premier ordre (Al Capy), de sénateurs véreux (Bancroft) ou de sadiques ennemis japonais (le Mikado), Fantax ne s’embarrasse pas des conventions internationales. Du moins celles de son temps ! La torture ? Livrer son adversaire aux crocodiles ? Même pas mal !

Et pour cause, cette BD nous ramène à une autre époque, celle de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, période ô combien propice à la constitution de lectures binaires du monde. Les aventures de Lord Neighbour s’inscrivent dans ce contexte précis, celui d’un monde en passe de connaître une mondialisation technique achevée, dont les archétypes pouvaient donner naissance à des « méchants » caricaturaux mais aussi franchement détestables, dans lequel les hommes de la haute société étaient vêtus de tweed et de velours, et fréquentaient avec flegme et élégance des femmes particulièrement apprêtées…

Signalons tout de même l’avant-gardisme de Navarro et Mouchot qui, dès 1946, avaient fait de Patricia, la belle à sauver, une femme intrépide capable de devenir elle aussi une héroïne costumée lorsque la menace l’imposait !

Un filet-mignon lyonnais

Constitués durant la guerre, les ateliers de bandes-dessinées rhodaniens livrent là une de leurs meilleures productions. Le dessin de Chott s’inscrit dans le style des BD italiennes de l’époque, mais se révèle aussi très proche des comics contemporains dont le personnage de Fantax s’inspire évidemment. Chacun se fera son idée, mais on peut par ailleurs trouver un lien entre les visages dessinés par Pierre Mouchot et la manière dont les représente aujourd’hui Tim Sale (« Spider-Man : Blue », « The Long Halloween », « Daredevil : Yellow »). Côté scénario, on est en présence d’un mélange assez heureux entre les discussions académiques d’un « Blake et Mortimer » et la fougue justicière d’un « Batman » vintage, avec une once de violence supplémentaire que le plus sombre des héros de DC n’a jamais eue. Fantax n’a, par exemple, aucun problème avec les armes à feu. Ça disperse, ça ventile, ça éparpille façon puzzle, mais toujours avec classe.

A (re)découvrir d’urgence

Il est question ici d’une œuvre qui appartient au patrimoine de la bande dessinée française. Porté par une démarche de reconnaissance familiale, cet album est un hommage à l’œuvre de figures assez méconnues du 9e art hexagonal. Les influences sont nombreuses, de « Superman » au « Shadow » (en passant par Tarzan) des fumetti au comic-books. L’esprit des planches comme celui des dialogues sont des plus sains et la naïveté du propos l’emporte sur un trop anachronique sentiment d’excessivité. Et puis, ne versons pas dans le « politiquement correct » !

Durant toute leur carrière, les auteurs, Navarro comme Mouchot, n’auront d’ailleurs eu de cesse de se battre contre les préjugés et les attaques répétées de la censure nationale. En 1959, face aux injonctions de la Commission, Chott mettra un terme définitif aux aventures de « Fantax ». Dix ans plus tard, en août 1969, Marcel Navarro, alors directeur des célèbres Editions Lug, se verra également contraint d’arrêter la publication de sa revue « Fantask » ( !), dont les héros (« Les Quatre Fantastiques », « Le Surfeur d’Argent », « L’Araignée ») seront aussi considérés comme des dangers pour les jeunes lecteurs… Avec leur première parution sous forme d’album, les aventures de « Fantax », ce « vigilante à la française », nous racontent également cette première histoire des super-héros dans notre pays.

Enfin, last but not least, il est évident que la personnalité même de Pierre Mouchot, authentique résistant de l’ombre jusqu’à sa démobilisation en 1945, ne peut que contribuer à cette sympathie immédiate ressentie durant la lecture de l’album. Dernière info pratique, vous pouvez directement vous procurer l’album sur le site des Editions Chott (http://www.editionchott.com/). Il va sans dire que c’est un énorme coup de cœur, en somme.

[Nicolas Lambret]

« Fantax – tome 1 », par J.K. Melwyn-Nash/Marcel Navarro (scénario) et Chott/Pierre Mouchot (dessin), Editions Chott, 2e trimestre 2010, 110 p.