[FRENCH] Vous pensiez que nous allions juste évoquer la période jaune de Daredevil et laisser en plan sa version rouge, plus classique ? Et bien non ! En 1941 le chaînon manquant entre Batman et Captain America avait non seulement changé les couleurs de son costume, il débutait sa propre série avec un « event » qui avait tout d’un Crisis pour l’époque.

Eté 1941. Les USA ne sont toujours pas entrés dans la Seconde Guerre Mondiale mais après la parution de Captain America Comics #1 qui a créé un précédent, les éditeurs de comics n’hésitent plus à désigner ouvertement les nazis et Adolf Hitler comme ennemis de l’Amérique. Bon, il y a les convictions d’une part mais il y a aussi les ventes de Captain America Comics #1 (Cap y affrontait Hitler sur la couverture) qui encouragent les concurrents à s’intéresser à un exercice de « politique internationale » dans ce qui, à l’époque, n’est guère qu’une littérature illustrée à destination d’un jeune public. Mais la maison d’édition Lev Gleason réfléchissait justement à l’opportunité de donner à son Daredevil sa propre série. Est-ce que faire du #1 une nouvelle aventure anti-Hitler n’était pas le plus sûr moyen de dupliquer le succès de Captain America ? Et pourquoi même ne pas aller encore plus loin et de faire de cet épisode un événement réunissant plusieurs héros du même éditeur, donnant naissance à un énorme crossover ?

Ca commence dès la page de garde. Une publicité en noir et blanc expose la profession de foi des héros habituellement publiés dans Silver Streak Comics, jusque là revue principale de Lev Gleason: « Nous, héros de Silver Streak Comics consacrons nos pouvoirs à une grande cause, la défaite de l’homme de la haine en Europe: Adolf Hitler! »… « Et nous reviendrons dans les pages de Silver Streak Comics une fois qu’on aura fini » explique un des personnages en bas de page. Le préambule passé, on peut alors commencer cette longue histoire de Daredevil. Car à l’époque les histoires dépassaient rarement la dizaine de pages et étaient rarement à suivre. Là, dans le comic book qui nous intéresse aujourd’hui, l’aventure dure une cinquantaine de pages. Pour le lecteur, cette longueur était déjà en soi un événement. C’était – toute proportion gardée – comme suivre d’habitude des programmes courts à la télévision et découvrir d’un coup un film sur grand écran.

L’épisode commence directement dans les montagnes bavaroises, non loin de Berchtesgaden, à proximité du « nid d’aigle » d’Hitler, une de ses résidences préférées. En contrebas de la montagne on découvre… Daredevil (Bart Hill)! Le commentaire nous explique que l’aventurier se trouve ici de façon non-officielle (non-implication des USA oblige), ayant répondu à titre individuel à l’appel à l’aide de la Grande Bretagne. Sans perdre de temps, Daredevil assomme un garde et lui vole son uniforme pour s’introduire dans la forteresse, tout ça en parlant un allemand impeccable. Oui, dans la chronique précédente on vous expliquait que ce Daredevil était muet et ne s’exprimait que par des bulles de pensées mais entre 1940 et 1941 les auteurs avaient du trouver qu’il était trop compliqué d’expliquer comment le héros se faisait comprendre des autres. La blessure qui l’empêchait de parler était donc miraculeusement guérie et il pouvait donc désormais parfaitement parler… et en plusieurs langues à l’évidence.

Pendant ce temps, dans le « nid d’aigle », Hitler reçoit les membres les plus emblématiques de son équipe. Goebbels, Goering et bien d’autres sont là et on notera le souci de réalisme des auteurs. Le côté superstitieux d’Hitler est même utilisé dans l’histoire, quand il explique aux autres avoir vu dans une boule de cristal qu’il faut continuer de bombarder l’Angleterre. Et les autres, aussi superstitieux que lui, d’acquiescer: « Le cristal ne ment jamais. A bas l’Angleterre! ». Mais quand le médium qui utilise la boule de cristal poursuit en expliquant que le seul moyen de battre le pays ennemi est de s’associer avec Mussolini, Hitler, furieux, brise la boule sur la tête de l’homme. Daredevil, déguisé en nazi, observait la scène et regrette qu’aucune date formelle n’ait été évoquée. Il aurait pu en informer les alliés. Mais le garde qu’il avait assommé en début d’épisode est revenu à lui. Les nazis savent qu’il y a un intrus dans l’édifice. Plutôt que d’être fait prisonnier, Daredevil n’a qu’une solution: travers la pièce tout en n’oubliant pas de décocher un coup de poing à Adolf Hitler (il est certain que la scène ne peut qu’avoir été directement influencée par la couverture de Captain America Comics #1). Puis « DD » passe à travers une fenêtre et disparait dans la nuit. Daredevil arrive à atteindre le plus proche terrain d’aviation et à s’emparer d’un avion allemand, s’envolant vers l’Angleterre.

Sauf que s’approcher de la Grande-Bretagne avec un avion aux couleurs nazies n’est pas franchement la meilleure manière d’arriver. Remarqué par une escouade de la Royal Air Force, Daredevil préfère sauter en parachute plutôt qu’être abattu. A terre, il est reconnu par les militaires anglais et sa réputation vaut qu’on lui fasse confiance sans trop poser de question et qu’on le mène devant le premier ministre britannique, Winston Churchill. D’ailleurs les anglais le connaissent au point que Churchill peut l’accueillir en utilisant son nom réel: « Bienvenu Monsieur Hill, suivez-moi dans mon bureau, j’ai une surprise pour vous. » C’est à ce moment que l’aventure devient un crossover à part entière. Dans le bureau de Churchill, Daredevil découvre le Silver Streak, le principal super-héros de la firme jusque-là. Présentons le dans les grandes lignes: Le Silver Streak est une sorte de Flash… Ancien chauffeur de taxi, ce héros a trouvé la mort dans une course qui se nommait la Silver Streak (du nom d’un modèle de voiture). Et c’est un mage qui l’a ramené à la vie, l’incident lui donnant du coup les pouvoirs classiques de la super-vitesse. Et le Silver Streak est toujours accompagné par un oiseau nommé Whiz. Selon le dessinateur Whiz est un rapace ou un perroquet. En tout cas il parle et est super-rapide, comme son maître et surtout… Il peut parler comme s’il était doué d’intelligence. Silver Streak et Whiz sont en Grande-Bretagne pour… détruire les pigeons voyageurs utilisés par les espions nazis. D’ailleurs Silver Streak laisse un instant Churchill et Daredevil le temps d’aller faire un tour et de tomber sur un espion ennemi. Finissant par obtenir des bribes de documents, le Silver Streak déduit finalement que les plans des défenses de Douvres ont été communiquées à Hitler. D’ailleurs ce dernier est en train de monter un plan pour faire croire qu’il menace le canal de Suez alors que le vrai objectif reste Douvres.

Dans le bureau de Churchill, Daredevil et le Silver Streak ne sont pas dupes. Daredevil conseille aux Anglais d’envoyer une toute petite portion de l’armée, de manière à ce que les nazis pensent que leur plan fonctionne. Mussolini, dont les forces ont souffert du passage du détachement anglais, téléphone en pleurs à Hitler. « Pourquoi n’attaquent’ ils pas quelqu’un de leur taille ? » se lamente le dictateur italien. Hitler présente ses condoléances mais ce n’est qu’une façade. Intérieurement, il ricane. Si les anglais sont passés par la méditerranée, c’est qu’ils vont vers Suez. Son plan marche, il en est sur… Pendant ce temps Silver Streak et Whiz partent en avion au dessus de la Manche, laissant Daredevil veiller sur l’Angleterre. Tout le monde attend l’offensive nazie sans savoir quand elle viendra. On a d’ailleurs droit à une scène montrant Londres de nuit, ville où la population ne dort pas, se demandant quand l’alerte viendra. C’est là aussi une évocation assez profonde du « Blitz » et de la pression à laquelle est soumise Londres dans la réalité. S’en suit alors une scène d’attaque avec combats aériens, bombardements et attaques navales qui n’ont rien à envier à un épisode des Têtes Brulées. Pourtant, Londres résiste, les nazis sont mis en déroute et Churchill remercie les deux super-héros américains: « Londres est presque détruite mais nous pourrons la reconstruire, grâce à vous et à mon peuple courageux ». Les scénaristes peuvent alors dénoncer la propagande nazie en montrant des journaux allemands qui parlent de la grande bataille en « oubliant» de mentionner qu’elle a été une défaite pour Hitler.

Hitler, pendant ce temps, a décidé d’employer les grands moyens et s’adresse à The Claw. The Claw, c’est un peu comme le Docteur Fatalis de la gamme de Lev Gleason : un monstre géant symbolisant tous les clichés racistes associés à l’Asie. The Claw, c’est une sorte de mélange entre King Kong et le Docteur Fu-Manchu. Hitler lui demande son aide en lui proposant de lui offrir le Tibet une fois qu’ils dirigeront le monde. The Claw accepte et, pour prouver son pouvoir, détruit un barrage qui ravage une vallée. Pendant ce temps Daredevil apprend que les nazis et les japonais se sont alliés pour attaquer Singapour. Plus encore, la radio parle d’un monstre géant qui a détruit un barrage. Daredevil reconnait The Claw et sans perdre de temps part en avion pour l’Asie. Il intercepte un avion japonais mais… comme les japonais sont montrés comme assez bêtes, il n’a aucun mal à leur faire croire qu’il est un lieutenant de The Claw. Les militaires ennemis n’y voient que du feu… Et l’escortent… Une fois seul avec The Claw, Daredevil lui tient un discours contraire. Si DD a entendu parler du monstre, ce dernier ne connait pas le héros masqué et se laisse manipuler. Daredevil lui raconte qu’il est l’émissaire d’Hitler et qu’il a besoin d’aide car une flotte anglaise approcherait menacerait le Japon. En fait, la flotte en question est l’armée japonaise mais puisqu’il croit Daredevil, The Claw la détruit en utilisant un canon électrique de sa fabrication. Reste à élimer le Claw lui-même et Daredevil y arrive en envoyant son avion sur le monstre. Notons que dans tout ce passage Daredevil a fait usage d’un étrange avion noir à ailes de chauve-souris  dans lequel on sent l’influence omniprésente du Batplane de Batman. Le Batplane est apparu pour la première fois dans Detective Comics #31, le même épisode dans lequel on a vu pour la première fois un Batarang (inspiration du boomerang de Daredevil) et s’il fallait une nouvelle preuve du fait que le héros doit beaucoup à Batman, il ne faut pas chercher plus loin. Batplane ou pas, le choc est suffisant pour rejetter le monstre à la mer et The Claw, réalisant que DD est un traître, veut logiquement se venger. Sauf que l’armée nazie intervient. Pour elle, le Claw s’est retourné sans raison contre l’armée japonaise et c’est lui le traître. The Claw détruit alors la flotte allemande et s’empare d’Hitler, prêt à le tuer. Jusqu’à ce que le leader nazi lui offre 5 millions de dollars. Calmé, The Claw raccompagne Hitler jusqu’à la rive.

Dans le chapitre suivant, Hitler veut conquérir l’Afrique et Daredevil s’est allié à un autre héros de la gamme Lev Gleason: Lance O’Hale est une sorte de Tarzan qui serait également un archer hors-pair. Daredevil et Lance trouvent le camp africain d’Hitler et DD s’y introduit sans difficulté, en profitant pour casser la figure une nouvelle fois à Hitler. Les nazis poursuivent alors l’acrobate masqué mais Lance, en seigneur de la jungle qu’il est, s’arrange pour qu’un éléphant s’interpose. Rejoignant Lance en haut de l’éléphant, Daredevil demande à Lance ce qu’il prépare. L’archer vise et décoche une flèche qui… arrache la moustache d’Hitler. Daredevil s’empare d’une liane et s’élance en précisant « j’ai déjà vu faire ça dans les films ». Il rejoint Hitler en haut d’un tank et lui assène un nouveau coup de poing. Lance ordonne même à son éléphant de s’emparer du nazi avec sa trompe mais Hitler promet une grosse récompense à qui capturera son assaillant. Aussitôt Lance est encerclé mais c’est le moment où Daredevil se sert de son fameux boomerang pour désarmer les soldats. Hitler tente à peu près toutes les armes contre le duo de héros mais Lance finit par faire exploser les bombes allemandes qui étaient là. Hitler n’a d’autre choix que s’enfuir en avion jusqu’en Allemagne…

Nouveau chapitre, nouveau héros. Cette fois c’est Dickie Dean, le « Boy Inventor » qui est mis à contribution. Il s’agit du stéréotype même de l’enfant génial, en quelque sorte l’un des ancêtres du Jack B. Quick d’Alan Moore. Après une petite bio consacrée à Goebbels, entre autres choses responsable de la propagande nazie, on nous montre que Dickie Dean a été convoqué à Washington. L’enfant s’y rend sans perdre de temps en utilisant le Skybug, un engin volant de son invention. Dickie Dean a en effet inventé un décodeur qui peut décrypter les communications nazies. Rapidement Dickie est donc envoyé en Grande Bretagne pour mettre en marche sa machine. Mais très vite des espions s’attaquent à lui et volent le décodeur. Les britanniques proposent alors à Dickie d’aller en Allemagne récupérer le précieux engin. Il aura pour garde du corps un agent spécial qui n’est autre que… Daredevil (il est partout). Le décodeur est en possession de Goebbels et c’est donc lui qu’il faut trouver. DD et Dickie s’introduisent une nouvelle fois dans un repaire nazi mais ils sont quand même faits prisonniers. Daredevil s’échappe et, à distance, utilise son boomerang pour libérer Dickie et ses jeunes amis. Goebbels se fait à nouveau taper dessus et Daredevil ainsi que les enfants s’enfuient par un passage secret. Daredevil explique qu’il connait tous les passages. Heureusement pour eux, les allemands semblent eux les ignorer… Le chapitre s’achève sur Goebbels attaché piteusement à la fenêtre d’Hitler, portant la carte de visite commune de Daredevil et Dickie… Pendant deux derniers chapitres (qu’on m’excusera de résumer plus vite) Daredevil va s’attaquer au nazi Goering (avec l’aide de l’aviateur Cloud Curtis et de ses Sky-Fighters) puis au marin Von Roeder, cette fois en compagnie d’un héros de Lev Gleason plus bizarre, le Pirate Prince. Ce dernier patrouille sur les mers dans un authentique bateau de flibustiers, un peu comme si un fan des Pirates des Caraïbes pensait pouvoir défier les sous-marins à bord d’un bateau antique… Dans les deux cas Daredevil et ses alliés gagnent, arrivant à briser le blocus qui empêchait l’Angleterre d’être ravitaillé. Reste un dernier segment du comic book qui est en fait… une biographie illustrée d’Hitler, surnommé le « Man of Hate »…

Par rapport à Captain America Comics #1, il y a clairement une surenchère. Contrairement à Captain America, Daredevil ne se contente pas d’un coup de poing. Il rosse plusieurs fois le dictateur mais aussi plusieurs autres nazis réels au cours de l’épisode. A une époque où les crossovers n’étaient pas si courants, la manœuvre sera efficace sur le plan commercial. Daredevil Battles Hitler sera une réussite, consacrant le héros rouge au bleu au rang de superstar du Golden Age et permettant la poursuite de la série sous le titre Daredevil Comics jusqu’en 1956 (à comparer Silver Streak, lui, cessa de paraître régulièrement à partir de 1942, complètement dépassé par la notoriété de son collègue). A comparer, la série de Daredevil (bien qu’il ne soit forcément dans tous les numéros) aura plus de longévité que les premières séries consacrées à Captain America, Human Torch, Sub-Mariner ou même la Justice Society. Ironiquement Daredevil s’est arrêté quelques mois avant que le Silver Age ne démarre vraiment. Si son éditeur avait tenu, Stan Lee n’aurait pas pu utiliser le même nom pour son héros aveugle et c’est une partie de l’histoire de Marvel qui aurait été changée…

[Xavier Fournier]