[FRENCH] La Black Cat originelle est sans l’ombre d’un doute la troisième super-héroïne de tout le Golden Age. Par ordre d’importance, en effet, elle vient juste derrière Wonder Woman et Mary Marvel. Sa longévité dépasse de loin Black Canary, Miss America et la plupart de ses concurrentes. Mais sur la fin de sa carrière elle se distingua aussi sur un autre plan, étant la seule à posséder un atout bien particulier, généralement interdit aux autres héroïnes…

Si d’aventure le nom de Black Cat ne vous dit rien ou même si, au mieux, vous ne connaissez que la version moderne de la Chatte Noire (Felicia Hardy, personnage de Marvel qui gravite autour de Spider-Man), alors il vous manque un pan important de l’histoire des comics. Non pas que les Marvel Comics aient été nous créer une Black Cat du Golden Age longtemps avant l’actuelle Melle Hardy (la pulpeuse anti-héroïne reconnaissable à sa chevelure argentée et à sa combinaison noire). Non, ce n’est pas chez Marvel que cela se passe… La détentrice originelle du nom était à la base une création d’Harvey Comics. Lancée en 1941 (dans Pocket Comics #1), il s’agit d’une charmante actrice rousse, Linda Turner (surnommée « la petite chérie de l’Amérique »), qui soupçonne un jour que le réalisateur avec lequel elle travaille est en fait un espion allemand. Le chaton noir de Linda griffe l’homme et celui-ci, sous l’effet de la surprise, laisse échapper des jurons allemands. Inspirée par cet incident, Linda se confectionne un costume et, sous l’identité masquée de Black Cat (allusion au « déclencheur » de ses origines), elle fait arrêter celui qui était en fait un agent infiltré. L’idée est que Linda Turner réalise ses propres cascades lors de ses tournages et que cette expérience justifie certains dons acrobatiques hors du commun. Par la suite, elle va continuer de démasquer les odieux nazis qui tentent d’infiltrer Hollywood puis, par extension, va s’attaquer à tous les adversaires de l’Amérique, y compris sur des théâtres de guerre qui sont bien loin d’Hollywood. Assez rapidement Black Cat deviendra un des personnages les plus célèbres du Harvey de l’époque et finira par recevoir (en 1946) une série à son propre nom, devenant dans la foulée l’une des super-héroïnes les plus emblématiques du Golden Age. Liberty Belle ou même Phantom Lady peuvent aller se rhabiller : elles sont loin de pouvoir rivaliser avec le nombre d’aventures vécues par Linda Turner dans les années 40/50.

D’autant qu’une fois la guerre passée, la plupart des éditeurs de comics de l’époque se retrouvent devant un problème : Bon nombre de super-héros se sont engouffrés dans l’élan patriotique lié au conflit. Des personnages comme Captain America, le Shield originel ou le Patriot sont alors considérés comme datés où même comme des « revanchards ». Leurs ventes s’effritent et les différents labels cherchent alors à conquérir un nouveau lectorat en s’ouvrant aux filles (alors que les comics-books visent généralement plus les garçons). Wonder Woman a le drapeau américain tissé sur son poitrail. Même si elle perdure, elle fait alors partie de ces super-patriotes trop marqué(e)s alors qu’une nouvelle génération (Namora, Blonde Phantom ou encore Black Canary) apparait… L’avantage de Black Cat est qu’elle est plus versatile, qu’elle mélange action et séduction sans qu’on soit forcément obligé de ressasser la guerre et le patriotisme. D’ailleurs on peut remarquer qu’une partie des nouvelles héroïnes de l’après-guerre lui empruntent un certain nombre d’éléments. Le costume de Black Canary ressemble par exemple à une variation de celui de Black Cat (la filiation est encore plus apparente dans la version de Black Canary qu’on peut voir dans le All-Star Batman & Robin The Boy Wonder de Frank Miller et Jim Lee). Bref, dans le nouveau cahier des charges qu’on demande aux héroïnes de la fin des années 40, Black Cat peut alors s’épanouir sans montrer la moindre ride ou passer pour une ringarde. Et même enterrer la seconde génération quand celle-ci se révèle éphémère. Blonde Phantom, Black Canary (en tout cas dans la version première) et la plupart des autres ne sont en effet que des feux de paille qui s’éteignent (au mieux) au fur et à mesure qu’on entre dans les années cinquante. Mais en 1951, Black Cat est rattrapée par la crise des comics, son succès s’étiole à son tour. Il est temps d’envisager une étape suivante… Mais laquelle ?

Nous interrompons cet article pour un flash spécial ! Dans Black Cat Comics #28 (Avril 1951), la radio municipale d’Hollywood vient de recevoir une revendication de la part de Fire Bug, un super-villain pyromane. Black Cat Comics #28 (Avril 1951)… Le présentateur Rick Horne lit à l’antenne la nouvelle. Le criminel vient de les prévenir qu’un cirque présent dans la ville brulera… dans 30 secondes ! Aussitôt Rick s’extirpe du studio de radio avec son… appareil photo (ne me demandez pas pourquoi un présentateur de radio s’occupe de prendre les faits divers en photo) et passe en trombe devant la jolie jeune avec qui il avait rendez-vous. Elle est si étonnée de le voir à ce point pressée (visiblement elle n’écoutait pas l’émission) qu’elle s’écrie « il n’y a pas le feu ! ». Mais si, justement, et Rick Horne explique alors à la belle Linda Turner, avec qui il avait rencard, qu’il est peut-être encore temps de sauver le cirque. Linda emboîte donc le pas à Rick.

Mais forcément, avec seulement 30 secondes de décalage entre l’annonce de Rick et le début effectif de l’incendie, le couple arrive au cirque alors que le feu a déjà commencé… Les flammes ravagent tout et un clown leur indique alors un jeune trapéziste, Kit Weston, membre des Flying Westons, qui est coincé en hauteur. L’enfant risque de périr dans les flammes ! Mais c’est sans compter sans l’alter-ego de Linda Turner. Bien sûr, elle s’éclipse dans un recoin (Rick n’est pas au courant de sa double identité) pour se changer en Black Cat. Reste un problème : comment grimper là-haut avant qu’il ne soit trop tard ? Arrivant quelques secondes plus tard, Rick découvre l’héroïne masquée installée dans le canon qui sert d’habitude à tirer un « boulet humain » pendant le spectacle. Elle ordonne alors à Rick de déclencher le lancer… tout en criant au jeune Kit de sauter de manière à ce qu’elle l’intercepte au passage. Et c’est ce qui se produit. Kit saute mais au lieu de tomber dans les flammes il est cueillit au vol par Black Cat, elle-même propulsée par la force du canon du cirque.

Mais reste à atterrir. L’héroïne murmure alors au garçon « N’aie pas peur, on va s’en tirer ! ». En fait, l’enfant est trop occupé à admirer la jeune femme pour s’inquiéter de quoi que ce soit : « Je n’ai pas peur ! Whoa, Black Cat, vous êtes merveilleuse ! ». Kit est d’autant moins inquiet qu’il fait partie d’une famille de voltigeurs et qu’il se réceptionne, comme Black Cat, de manière impeccable. L’héroïne ne manque d’ailleurs pas de le féliciter à son tour. Mais cet échange de compliments est vite interrompu par la présence du Fire Bug lui-même. Déguisé dans un costume d’insecte, le malfrat est capable d’émettre des rafales de flammes à partir de son casque (il existe d’ailleurs un Fire Bug assez similaire dans l’univers du concurrent DC Comics). Le criminel ne manque pas d’attaquer la femme masquée et le petit garçon qu’elle vient de sauver. Heureusement il y a des bottes de pailles non loin de là et Black Cat s’en sert pour déséquilibrer son adversaire. Avant qu’elle ait pu profiter de son avantage pour l’emporter véritablement, le chapiteau du cirque, ravagé par l’incendie, commence à s’effondrer. Le Fire Bug, visiblement à l’épreuve des flammes, peut rester dans le chaos tandis que Black Cat est obligée de prendre la poudre d’escampette pour mettre Kit à l’abri. Elle réfléchit alors que la brève rencontre lui aura quand même permis de confirmer ses doutes : Fire Bug est un homme ! (la « révélation » paraît plutôt limitée, dans le sens où la majeure partie des criminels affrontés par les super-héros en général et Black Cat en particulier sont bel et bien des hommes !). Une fois Kit en sécurité, l’héroïne lui conseille d’aller retrouver ses parents tandis qu’elle s’isole pour passer à nouveau des vêtements de ville…

Linda retrouve ensuite Rick en prétextant qu’ils ont été séparés par une fumée trop épaisse pour pouvoir s’y orienter. Mais elle a la surprise de trouver Kit à ses côtés. Et l’enfant est en larmes. Ne vient-il pas, pourtant, d’être sauvé quelques cases plus tôt ? Lui, oui… Mais les parents de Kit sont morts dans l’incendie ! Le voici orphelin et sans personne pour prendre soin de lui ! Émue par la détresse de l’enfant, Linda propose de le recueillir chez elle quelques temps. Le lendemain, Kit se régale de la cuisine que l’actrice a fait pour lui. Kit ne perd pas une occasion pour la remercier et lui dire qu’elle est presque aussi géniale que Black Cat… Tout en se demandant s’il reverra un jour l’héroïne masquée… Il aimerait bien l’aider à coincer le Fire Bug.

Linda affirme avoir la sensation qu’il l’aidera puis s’excuse de devoir partir aux studios de cinéma pour son travail. Quelques minutes après qu’elle ait quitté la pièce, Black Cat se présente sur le seuil de la porte. Kit voulait la revoir ? Et s’il l’accompagnait faire un tour sur sa moto ? Black Cat n’a rien de comparable à une Batmobile mais utilise généralement des motos ou des scooters… Et quelques instants plus tard, Black Cat et Kit (dans son costume d’acrobate de cirque) roulent en direction de la caserne des pompiers. La jolie rousse se dit que les pompiers peuvent la renseigner sur les méthodes du pyromane. Mais Rick Horne a eu la même idée et est arrivé avant eux, toujours flanqué de son appareil photo ultra-utile pour un homme de radio. Il est déjà en train d’interviewer le chef des pompiers…

Black Cat et Kit inspectent les photos prisent lors de l’incendie. Le jeune garçon constate alors que le public photographié est vraiment terrifié par les flammes mais la Chatte Noire commence à ruminer une idée… Sa réflexion est cependant vite interrompue par une alarme… Un nouvel incendie s’est déclenché quelque part dans la ville. Black Cat et Kit suivent alors les pompiers jusqu’au lieu du sinistre : le Musée Municipal. S’engouffrant dans l’édifice, le tandem est vite confronté au Fire Bug. Mais celui-ci a eu le temps de piéger la pièce et s’arrange pour qu’une lourde statue égyptienne leur tombe dessus. Heureusement, la statue les manque et se fracasse au sol. Tout le jeu consiste alors à combattre le Fire Bug sans l’approcher (ce qui reviendrait à se brûler). Kit ramasse alors un des bouts de la statue et lance le caillou sur l’assassin de ses parents. Alors que le combat se déplace dans une salle où des squelettes de dinosaures sont exposés, Black Cat continue à lancer des choses sur le Fire Bug avec une méthode peu conventionnelle. Elle prend des os de dinosaures, arrachés aux squelettes exposés, qu’elle lance sur l’homme. De quoi faire cauchemarder des générations de paléontologues ! Mais une lourde fumée s’interpose, les séparant une nouvelle fois du Fire Bug. Black Cat et Kit doivent sortir du bâtiment. L’incendiaire a encore de la chance…

Mais une fois dehors, Black Cat aperçoit un homme (qui n’est pas costumé en Fire Bug) et l’identifie comme étant le pyromane. Rick Horne aussi le reconnaît : c’est Orson Arson (qu’on pourrait traduire par « Orson l’Incendie »), un spécialiste des effets spéciaux travaillant anciennement pour les Studios Century. Aussitôt Arson s’enfuie, grimpant sur le toit du musée…

Forcément l’agilité de la Chatte Noire a tôt fait de la hisser également à la hauteur du fuyard. Et elle se moque de lui : sans son costume de Fire Bug et ses lance-flammes incorporés il n’est pas si terrible. N’empêche. Quitte à tout perdre, Arson est décidé à ne pas tomber tout seul. En fait il tente même d’entraîner Black Cat avec lui dans le vide, dans ce qui serait une chute mortelle. Heureusement, Arson est interrompu par une lance à incendie, maniée par Kit (qui est monté sur le toit grâce à l’échelle des pompiers).

L’enfant prévient Black Cat que les flammes gagnent en force et qu’ils doivent partir avant qu’il ne soit trop tard. En bonne samaritaine, Black Cat tente de sauter sur l’échelle tout en emmenant Arson sur son épaule. Mais l’homme est dément, convaincu que « le Fire Bug ne craint pas les flammes ». Il préfère sauter dans l’incendie, allant vers une mort certaine…

Le jour suivant, Kit est toujours hébergé chez Linda Turner et, pour défouler son désir de vengeance, en est réduit à taper dans l’uniforme vide du Fire Bug. Il ne sait toujours pas que la jeune femme rousse qui l’a recueillie est Black Cat. Aussi c’est le père de Linda (qui lui est dans la confidence) qui se fait expliquer comment elle a pu démarquer Fire Bug. C’est simple : c’était le seul homme dans les photos de l’incendie du cirque qui se réjouissait au lieu d’être horrifié. « C’est ainsi que je l’ai reconnu en dehors du musée. Ce fut un combat grandiose mais je pourrais ne pas m’en être sortie sans l’intervention de Peter… ».

Peter ? C’est visiblement le prénom réel de « Kit ». Le père de Linda observe de loin le garçon en train de frapper le costume du Fire Bug : « Ce gosse est super. Ha ha ! J’ai l’intuition que nous allons beaucoup le revoir ! ». Et ainsi prend fin l’épisode…

Mais dans ce cas où est donc l’aspect historique que je promettais en début d’article ? Rassurez-vous, c’est la fin de l’épisode mais pas de l’histoire ou du numéro. Les relations de Black Cat et de Kit font l’objet d’une « deuxième » partie qu’on peut découvrir dès la page suivante…

Dans ce nouveau chapitre, Kit habite toujours chez Linda (l’image de présentation le montre d’ailleurs en pyjama, aidant Black Cat à repousser des malfrats. Quand le récit commence réellement, Black Cat a passé son costume d’héroïne et est chez elle en train de s’entraîner.

Et le narrateur nous demande : « Vous vous souvenez de Kit ? C’est le jeune acrobate que Linda et son père ont accueillis dans leur maison quand ses parents furent tués dans l’incendie de leur cirque. Bien sûr, il ne sait pas que Linda et Black Cat sont la même personne… ». Et bien sûr, ce qui devait arriver arrive… Kit ouvre la porte de la salle d’entraînement et trouve Black Cat en costume, ne pouvant s’empêcher de se demander ce qu’elle fait dans cette maison. « Oh-oh… Il serait mieux qu’il ne découvre pas mon secret ».

Très vite, Black Cat bredouille une explication selon laquelle Linda Turner lui prête ses installations pour s’entraîner. L’excuse est pour le moins bancale puisque cela revient à dire qu’une actrice est mieux équipée qu’une super-héroïne. Mais Kit n’en est plus là. Lui n’a d’yeux que pour son idole masquée. Et il ne perd pas de temps pour exprimer le fond de sa pensée : « Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être ton assistant ! Être capable de combattre du côté de la Loi et de l’Ordre ! Tu n’aurais pas besoin de quelqu’un pour t’aider, Black Cat ? ».

Mais malgré leur aventure précédente, la Chatte Noire est loin d’être convaincue : « C’est hors de question. C’est trop dangereux pour un jeune homme comme toi ! Et de toute manière, je travaille mieux toute seule ! ». Et pourtant les pages précédentes nous ont bien montré qu’elle avait été sauvée par Kit. Ce brusque « accès de mauvaise foi » de Black Cat est sans doute guidé par la volonté de ne pas remettre le garçon en danger…

Le soir, au moment du diner, Kit raconte sa rencontre à Linda et à son père. Monsieur Turner feint la surprise en apprenant que Black Cat s’entraîne sous son toit et Linda explique qu’elle avait fait cette proposition à l’héroïne sans savoir que l’autre avait accepté. Les deux versions se recoupant, les soupçons de Kit sont donc éloignés. De toute façon le garçon n’en pensait pas si long. Il en était encore à ressasser le fait que Black Cat avait éconduit sa candidature. Linda rebondit alors sur le point de vue de son alter ego. Elle aussi pense qu’il est trop jeune pour de telles activités. Kit proteste ! Il n’est pas si jeune ! Il aura bientôt 14 ans ! Curieusement le père de Linda n’a pas un avis aussi tranché que celui de sa fille : « Peut-être que le garçon a raison, Linda… Cette Black Cat travaille dur ! Ce serait peut-être bien de pouvoir compter sur de l’aide de temps à autre ! ». D’ailleurs, une fois que Kit est parti se coucher, l’homme explique plus ouvertement son raisonnement. Il y a des fois où Linda/La Chatte Noire aurait pu profiter d’une aide extérieure. Et un garçon avec l’entraînement d’acrobate de Kit est le candidat parfait ! Il est plus doué et brave que des personnes deux fois plus âgées. Et de toute façon, vu qu’il vit déjà dans leur maison, il finira un jour ou l’autre par découvrir que Linda EST Black Cat. Allez savoir pourquoi, c’est ce dernier argument qui fait mouche. Linda rumine « … Et cela pourrait tout ruiner. Peut-être que tu as raison, je lui parlerais dans la matinée… ».

Mais si Black Cat a son lot d’adversaires, Linda Turner, étant une actrice fortunée, attire à sa manière différentes formes de convoitises. Le soir-même, un cambrioleur s’introduit d’ailleurs dans la maison, se félicitant d’avance du butin qu’il peut espérer trouver chez une telle célébrité. Et bizarrement il ne va pas si mal s’en tirer puisque sa première action est de neutraliser la maîtresse de maison. Il surprend Linda dans son lit et lui fait respirer du chloroforme. Sans le savoir, le malfrat vient ainsi de s’épargner d’avoir à affronter une super-héroïne. Mais il n’est pas tiré d’affaire pour autant. Kit a entendu du bruit et s’est levé. Derrière une porte entrebâillée, il observe alors le cambrioleur qui descend les escaliers de la demeure. Ne voyant personne d’autre pour intervenir, Kit s’élance sur la rampe d’escalier et, en quelques acrobaties, neutralise l’intrus. L’attaque est si énergique que le voleur, couvert de bosses, tombe à terre et se lamente « Je me rends ! Dites à tous ces gars qui viennent de me battre que j’abandonne. Je ne peux en supporter plus ! ». Kit, hilare, se moque de son adversaire : « Des gars ? Mais regarde… Il n’y a que moi et personne d’autre ! ». En haut de l’escalier, Linda (tirée des vapeurs du chloroforme) et son père ont observé la scène sans se faire voir. Il est évident que les doutes de l’héroïne n’étaient pas justifiés : « Tu avais raison, Dad ! Il est précisément ce dont le Black Cat a besoin ! ».

Après que la police soit venue arrêter le voleur, les Turner, restés seuls avec Kit, le félicitent d’avoir ainsi défendu la maison. Monsieur Turner insiste même : « Même Black Cat n’aurait pas mieux fait ! ». Ce qui relance le sujet, Kit n’attendant sans doute que ça : « … Et je parie que si elle m’avait vu, elle aurait changé d’avis pour ce qui est de m’avoir comme assistant ! ». N’y tenant plus, Linda s’exclame : « En fait, Kit, elle t’a vu… Je suis la Chatte Noire ! ». Sidéré, Kit comprends cependant que d’un seul coup tout s’explique… Et Linda poursuit « Tu m’as convaincu, Kit ! Désormais nous travaillerons ensemble… Black Cat et Black Kitten (« Chaton Noir »). Réjouit, Kit Weston pense que ses parents seraient fiers de lui… La touche finale vient le lendemain, quand Linda appelle Kit dans sa chambre. Elle lui montre alors le nouveau costume de Black Kitten qu’elle vient de lui confectionner. Et le narrateur de conclure : « La porte s’ouvrit et deux silhouettes en émergèrent… Et à ce moment, tous les gens de la pègre auraient du ressentir un insupportable frisson… Car là ils se tenaient côte à côte, prêts à battre le crime partout où il existait : Black Cat et le Black Kitten !

Vous l’aurez constaté, tout le propos de Black Cat Comics #28 consiste à « équiper » Black Cat d’un jeune assistant (d’un « sidekick », dans le jargon des comics). A priori pas de quoi « fouetter un chat » puisqu’en 1951 la présence de sidekicks dans les aventures de super-héros s’était largement répandue depuis une décennie déjà. D’ailleurs Kit/Black Kitten n’est pas si original que ça quand on le regarde en détail. L’influence du Robin de Batman est d’une évidence criarde, touchant parfois jusqu’aux détails. Kit Weston, alias Black Kitten, est un jeune acrobate orphelin, auparavant membre d’une troupe nommée les Flying Westons ? Dick Grayson, alias Robin, était lui… un jeune acrobate orphelin, auparavant membre d’une troupe nommée les Flying Graysons ! On pourrait presque parler de « contrefaçon » tant l’un ressemble à une redite de l’autre ! Non, pas une once d’originalité dans les origines ou le cursus de Kit. S’il y a un caractère historique dans ce numéro, c’est que c’est tout simplement un des rares cas du Golden Age où une héroïne a droit à son propre sidekick. Des héros mâles aidés par un jeune apprenti (façon Batman & Robin), il y en avaient des tas. Des femmes seules adoptant (ne serait-ce que de manière symbolique) des enfants ne déclenchaient pas les mêmes ressorts sociaux à l’époque. On supportait très bien qu’un homme s’érige en « père de famille » en faisant abstraction d’une présence maternelle. A l’inverse, l’héroïne seule, flanquée d’un sidekick, devenait à un certain niveau une fille-mère, élevant un enfant sans présence masculine !

Du côté de Harvey, l’introduction de Kit/Black Kitten dans les aventures de Black Cat avait visiblement pour but de relancer l’intérêt autour de la série en changeant sa dynamique interne. En se retrouvant affublée d’un sidekick, Black Cat se distinguait ainsi de la majeure partie de ses concurrentes. Blonde Phantom, Black Canary, Phantom Lady et les autres n’avaient pas de sidekick au sens conventionnel. Et plus souvent, même, elles étaient amourachées d’intrépides détectives et restaient donc inféodées à l’influence masculine. Kit/Black Kitten n’est donc pas un jalon historique par sa nature ou son histoire mais bien par le changement qu’il impliquait à l’intérieur de la série Black Cat. Malheureusement l’événement arrivait trop tard pour changer les choses (et soyons honnêtes, même avec un peu plus de temps il n’est pas sur du tout que Kit aurait eu un effet différent). L’ère des super-héros semblant dépassée, Harvey cesserait d’utiliser Black Cat et Kit deux numéros plus tard, transformant Black Cat Comics en une anthologie d’horreur qui durerait jusque vers la fin des années 50. Autant dire que, bien que le cas de figure soit intéressant, le public n’eut guère le temps de s’habituer au Black Kitten…

Dix ans d’activité (1941-1951) reste une carrière hors du commun pour un personnage du Golden Age (Doctor Fate ou le Spectre sont loin d’avoir connu un tel succès à l’époque), qui plus est quand on parle d’une super-héroïne ! D’autant que le dernier mot n’était pas écrit pour ce qui la concernait. Au début des années 60, conscient du « revival » des super-héros, Harvey relança Black Cat pendant quelques temps (avec assez peu de succès cette fois il faut bien le dire). Et dans les années 90 il y eu bien une tentative de relance (à la qualité assez discutable) à travers un comic-book qui racontait d’une part les aventures de Linda Turner dans les années 40 et de l’autre les exploits modernes d’une Black Cat contemporaine, admiratrice de la première. Mais il est incontestable que l’heure de gloire de la vraie Black Cat était passée. A la différence de beaucoup de héros publiés pendant le Golden Age par d’autres éditeurs que DC ou Marvel, Black Cat et Black Kitten ne sont pas tombés dans le domaine public, ce qui limite relativement leur utilisation (sauf si un label comme Dynamite venait à négocier les droits).

Mais l’influence de Black Cat s’est exercée bien au delà des limites de sa carrière personnelle. Disons que les auteurs et éditeurs en garderont un souvenir vivace. Ou, plus cyniquement, que Wonder Woman était encore en activité tandis que Mary Marvel portait une variation féminisée du costume de Captain Marvel (dont l’usage fut rendu impossible pendant quelques décennies suite à une procédure entre Fawcett et DC)… En troisième position sur le podium de la notoriété mais désormais à la retraite, Black Cat devenait du coup l’héroïne la mieux placée pour être singée sans risque. Harvey n’allait pas déplacer des montagnes pour protéger un concept tombé en désuétude. Et même du temps où Black Cat était en activité, il y avait déjà le cas de Black Canary qui démontrait qu’Harvey n’était pas très agressif sur ce plan. On peut donc voir certains aspects de Black Cat se « réincarner » dans la Batwoman des années 50 (à commencer par la forme de masque très spécifique). Et peut-être que cette version première de Batwoman n’aurait pas eu de sidekick (la première Batgirl, Bette Kane) si Black Cat et Black Kitten n’avaient pas auparavant ouvert le bal. Ironiquement, d’ailleurs, quand DC Comics a décidé de moderniser Batwoman, l’éditeur à transformé la brune héroïne des années 50 en une jeune femme rousse… lui rendant des traits encore plus proches de Linda Turner. Le masque noir de la rousse Black Cat servit également de modèle à une des versions du costume de Marvel Girl (la non-moins rousse Jean Grey) dans les années soixante. Enfin, s’il est certain qu’à la base Felicia Hardy, la Black Cat de Marvel était une sorte de Catwoman appliquée à la série de Spider-Man, il va sans dire que la réutilisation du nom de code de Linda Turner n’est pas tout à fait innocente. Selon une superstition populaire, c’est le propre des chats d’avoir neuf vies… Sous une forme ou une autre, les fans contemporains de comics ont déjà croisé bien des réincarnations de cette Black Cat des origines… Black Kitten a lui laissé bien moins de traces mais peut-être justement parce qu’il était déjà, dès le départ, un clone d’un héros existant…

[Xavier Fournier]