Oldies But Goodies: Amazing Man Comics #5 (1939)

11 juin 2011 Non Par Comic Box

[FRENCH] Les comics ne manquent pas de personnages bass sur les chats. Le premier d’entre eux, le Cat Man de 1939, avait mme fait des flins une arme de prdilection dans une histoire de revanche qui devait beaucoup au Comte de Monte Cristo. Aprs avoir pass 20 ans en prison, Barton Stone allait se venger de ceux qui l’avaient tromp. Mais contrairement ce que laissait penser son surnom, le Cat Man allait le faire sous un dguisement beaucoup plus fminin qu’on pourrait le croire. Cat Man aimait en effet se faire passer pour une femme. Ironiquement, son auteur faisait exactement le contraire et tout a inspirerait, quelques mois plus tard, la cration d’un personnage curieusement voisin mais beaucoup plus clbre…

Dans l’Age d’Or des comics, il ne faisait pas bon tre une femme. Je parle non pas des hrones fictives mais bien des femmes qui tentaient de travailler dans cette branche. L’industrie de la bande dessine n’tait pas spcialement ouverte au sexe dit « faible » en dehors d’emplois o la femme restait cote que cote sous la supervision d’un homme. La plupart du temps la place « naturelle » rserve la femme lui valait d’tre rceptionniste, standardiste ou secrtaire. A partir de l, avec un peu de chance la secrtaire pouvait entrer dans la chane de production par la petite porte. Une secrtaire tant suppose avoir un meilleur orthographe que les jeunes hommes qui crivaient alors leurs premiers pisodes, elle avait une petite chance de devenir lettreuse ou mme, pendant les heures creuses, de noircir les zones d’ombre dans les pages et de devenir encreuse. Certaines petites amies de dessinateurs reconnus eurent le droit de devenir de vritables assistantes, aidant finir des pages ou se chargeant de dcors. Tout a, bien sr, sans signer de leur nom. Une femme qui travaillait en dehors d’emplois « prdestins », a faisait mauvais genre. Et en raison d’un sexisme ambiant, choisir entre une BD produite par un homme et une autre produite par une femme, certains lecteurs auraient systmatiquement prfr la premire. Ca n’avait rien de nouveau. Dans la presse quotidienne aussi il tait courant que des femmes journalistes commencent par signer sous un pseudonyme masculin pour viter un tel « blocage ». Et pour la BD, vu la dmographie du lecteur de l’poque (essentiellement de jeunes garons), on imagine que lire des histoires crites/dessines par une « fille » aurait t une atteinte violente la masculinit de certains. C’est pourquoi vers la fin des annes 30, quand elle commena travailler dans ce milieu une certaine June T. Mills prfra brouiller les cartes en signant de son second prnom, plutt ambigu : Tarp (non, ne cherchez pas, ce n’est pas du verlant). Adieu, donc, « June Mills » et bonjour « Tarpe Mills » qui allait bientt montrer qu’elle tait une artiste complte, crivant elle-mme les histoires qu’elle dessinait, tandis que les lecteurs en culottes courtes se flicitaient sans doute du talent de ce mystrieux monsieur Tarpe Mills.

Mills aimait les chats, qui furent plusieurs moments sa carrire une source directe d’inspiration. Ainsi elle lana en 1939 un certain « Cat Man », qui fit sa premire apparition dans Amazing Man Comics #5 (1939). Sans qu’il s’agisse vraiment d’une histoire de super-hros ou de super-vilains (l’ambiance voque plus les pulps ou les serial cinmatographique), Cat Man porte en lui les racines d’un autre personnage plus clbre de DC Comics. Mais peut-tre pas celui que vous pensez…

Le tlphone sonne chez Steve Harrigan, grand politicien. Il s’agit d’une vieille connaissance, Barton Stone, et Harrigan est plus que surpris de l’avoir au bout du fil. Pour ne pas dire carrment mal l’aise. Il commence par prtexter qu’il a un rendez-vous important mais son interlocuteur insiste et lui demande de rassembler « les autres« . Harrigan se retrouve cours d’argument et accepte. Bientt le tlphone sonne chez d’autres personnes. Harrigan prvient des amis comme Roger Watson, un important courtier, ou le richissime agent immobilier Lionel Black. Tous tombent des nues. Depuis le temps, ils pensaient que Barton Stone tait mort. Et on ne peut pas dire qu’ils sautent de joie en apprenant que ce n’est pas le cas. Vu qu’ils ont rendez-vous le soir mme 22 heures avec cet homme qui les terrifie, Lionel Black propose mme d’emble d’en profiter « pour se dbarrasser de lui« . Tout a ne sent pas vraiment la bonne vieille runion entre amis. Le soir venu, Harrigan, Watson et Black arrivent les premiers et commencent discuter. Le politicien explique aux deux autres qu’ils ne doivent pas avoir peur, que s’ils lui donnent sa part du butin et peut-tre un petit extra tout ira bien. Qu’aprs tout ce n’est pas leur faute eux si sa…

Mais Harrigan est interrompu par l’arrive d’un homme lgant, aux tempes argentes : « Bonsoir Gentlemen ! Et bien, vous ne semblez pas trs heureux de me revoir aprs ces vingt longues annes !!!« . Bien entendu il s’agit de Barton Stone et Harrigan tente de le convaincre du contraire. Bien sr qu’ils sont contents de le revoir, c’est juste que… et Stone termine pour lui sa phrase : « … que vous ne vous attendiez pas me revoir vivant !« . Puis Stone continue les salutations. Ils les a connu quand Harrigan se faisait encore appeler « Chuck« . Et leur autre ami, « Blackie« , il est agent immobilier maintenant ? Et en apercevant Roger Watson, Barton Stone s’crie « … et bien sur Slick Hammond ! Bien, bien… Vous avez bien progress dans la vie en l’espace de vingt ans !!« . Il est vident que Stone a connu les trois autres quand ils avaient des activits bien moins recommandables…

Harrigan propose de boire un coup pour fter le retour de Stone mais celui-ci n’est pas intress dans des rjouissances… Harrigan l’interrompt. Allons ! Ils ont gard la part de Barton de ct depuis tout ce temps… Mais Barton insiste : « Je ne suis pas intress par l’argent. Ce que je veux savoir, c’est QU’EST CE QUI EST ARRIVE A MA FEMME ?« . Et tandis qu’Harrigan tente de le calmer, Barton Stone insiste : « Ne me promenez pas, espce de putois menteurs ! Vous l’avez laiss mourir dans la misre et la pauvret pendant que je prenais tout sous mon dos pour vous, j’ai pass vingt longues annes de ma vie en prison !« . On comprendra que les quatre hommes ont fait un « coup » ensemble, plus de vingt ans plus tt et que seul Stone est all en prison, sans balancer les autres. Mais ses trois « amis » ont prfr tabler que Stone ne sortirait jamais de sa cellule et ont gard tout l’argent pour eux pour financer leurs carrires. L’pouse de Stone n’a jamais vu un centime. Watson/Hammond sort un revolver mais Stone le calme tout de suite : « Laisses tomber l’armurerie. Ne me fais pas rigoler ! J’ai un gadget dans ma poche qui fera exploser chacun d’entre vous… Mais je ne vais pas le faire de cette faon. Je vais vous avoir l’un aprs l’autre et je n’aurais pas passer une heure de plus en prison non plus ! Je vous laisse avec cette pense plaisante, Gentlemen… Souvenez-vous que vos jours sont compts !« .

Visiblement, pour Barton Stone, la vengeance est un plan qui se mange froid, trs froid mme car un an plus tard les trois hommes sont encore en vue. Harrigan est d’ailleurs encore en train d’engranger de l’argent au nom d’une suppose association de bienfaisance. Il est d’ailleurs invit ce soir-l chez une vieille dame qui promet de lguer sa fortune pour la juste cause en question. Aprs l’avoir assur que le mieux serait qu’elle devienne centenaire, le politicien vreux lui confirme qu’elle ne peut pas lguer son argent une « meilleure cause« . Mais alors qu’il prend cong, Harrigan est griff par le chat blanc de la vieille femme. Elle s’loigne alors en expliquant qu’elle va laver les griffes de l’animal (sans un mot de plus pour le politicien). Le lendemain soir, Harrigan est en train de jouer aux cartes avec ses deux complices et il commence leur expliquer qu’il est tomb sur un coup de chance, une vieille… Il semble bien qu’Harrigan est parti pour la plumer. Comme on pouvait s’y attendre sa fameuse « bonne cause » est une pure invention. Mais il n’a pas le temps de finir son histoire. Quelqu’un vient de jeter une note par la fentre. L’inscription est une menace : « Chuck Harrigan, tu seras mort aux douze coups de minuit !« 

Et justement il est minuit moins vingt ! Harrigan demande aux deux autres : « Vous allez rester avec moi les potes, hein . Vous n’allez pas vous barrer en me laissant seul, les gars ?« . Les autres lui promettent de rester pour le protger. Plus tard, quand les douze coups sonnent, Harrigan commence fanfaronner car « c’est Minuit et il ne m’a pas…« . Et Harrigan s’effondre. Mort. Plus tard un docteur confirme qu’Harrigan est mort d’une crise cardiaque. Une semaine plus tard, la vieille femme vue quelque cases plus tt se prpare une nouvelle visite, en faisant la toilette de son chat : « Viens donc, Pussy, gratte tes griffes sur ce savon trs spcial et surtout reois bien notre visiteur… he he he…« .

Le visiteur en question, c’est Black, l’agent immobilier, qui n’a pas conscience d’tre chez la femme que son complice a rencontr une semaine plus tt (Harrigan n’ayant jamais pu finir son rcit). Cette fois la petite vieille raconte une toute autre histoire. Elle explique que sa maison est trop grande pour elle et qu’elle compte s’en dbarrasser. Black saute sur l’occasion et on peut s’attendre ce qu’il tente lui aussi de l’escroquer. Mais au moment de partir, le chat recommence. Il s’nerve contre le visiteur et le griffe.Le lendemain Black et Watson se rencontrent nouveau. Ils ne sont pas plus inquiets que a. S’ils se doutent bien que la lettre de menace venait de Barton Stone, ils taient l quand Harrigan est mort et savent bien que tout a c’tait du bluff. Harrigan est dcd de mort naturelle. Mais Watson aperoit un papier gliss sous la porte. Une nouvelle lettre de menace qui vise « Blackie » : « Tu seras mort 3 heures !« . Et le lendemain matin, effectivement, les journaux font leur une sur la mort soudaine de Lionel Black, « dcd d’une crise cardiaque ».

Watson n’est pas dupe. Autant il pouvait croire qu’Harrigan tait mort par concidence, autant il commence comprendre que Stone a un moyen de les atteindre de faon fait croire un dcs naturel. Et il est le dernier sur la liste ! Prfrant ne pas tenter le diable, Roger Watson saute dans le premier bateau en partance pour l’Europe pour viter la vengeance de Barton Stone. Mais pendant la croisire, il rencontre une vieille dame qui lui demande de la raccompagner sa cabine. Watson n’tant pas vraiment un bon samaritain, il commence par refuser puis se laisse convaincre. L’ennui c’est qu’arriv dans la cabine il est attaqu et griff par le chat de la vieille femme. Rageusement, Watson s’exclame : « Si j’avais un chat comme a, je l’empoisonnerais !« . L’aprs-midi suivant, alors qu’il est dans le salon du bateau, Watson remarque un papier pli en quatre, un papier qui contient une menace : « Hammond, tu seras mort dans les trente prochaines minutes« .

Une heure plus tard, la vieille femme se renseigne auprs du capitaine du navire : « Est-ce vrai qu’un des passagers vient de dcder ?« . Le marin rpond par l’affirmative : « Le pauvre homme est mort d’une crise cardiaque dans le salon du bateau !« . La vieille femme repart donc vers sa cabine et… enlve sa perruque. Ce ne sera sans doute une surprise pour personne, la femme trs ge est en fait Barton Stone. Il caresse alors son chat : « Bien, voil trois raclures qui ne manqueront personne ! He he, vilain Pussy !« . On aura dduit, bien sr, que les griffes du chat sont empoisonnes et l’histoire, qui n’est pas trs complexe, s’achve ainsi. On pourrait d’ailleurs imaginer que les aventures de Cat Man (surnom qu’il n’utilise jamais dans l’pisode) se terminent puisqu’il a termin sa vengeance mais un encart cultive l’intrt du lecteur : « Est-ce que le Cat Man pourra chapper la justice ? Surveillez l’tonnante squelle… le « Retour du Cat Man » dans un prochain numro…« .

En fait l’pisode suivant ne sera pas si rapide que a. Visiblement le Cat Man ne faisait pas partie des priorit de l’diteur (peut-tre pas qu’il n’tait pas aussi mmorable qu’un hros costum ?). Ce n’est que dans Amazing Man Comics #8 (dcembre 1939) qu’on le reverrait, soit aprs un trou de trois numros. Et cette seconde aventure va entriner les mthodes de Barton Stone. Cette fois il se comporte de faon beaucoup plus altruiste. Il tombe par hasard sur une jeune femme qui est menace par un gangster. Stone lui promet de rgler l’affaire et… se dguise nouveau en vieille femme, aprs avoir tremp les griffes de son chat dans une nouvelle dose de poison. Bien videmment quelques pages plus loin le gangster meurt d’une crise cardiaque aprs avoir t griff. La seule chose notable c’est que cette fois Barton Stone fait rfrence lui-mme en se surnommant Cat Man. Ce qui valide le titre mais, bien sr, ne manque pas d’une certaine ironie puisqu’il est en fait « la femme au chat« . Ce qui fait d’ailleurs de lui un des premiers hros travestis de l’histoire des comics.

Bien qu’en gnral on considre que Madam Fatal (un homme aimant se dguiser en vieille femme pour se venger) ait t le premier hros travesti des comics, c’est faux puisque Cat Man remonte 1939 tandis que Madam Fatal n’apparat que dans Crack Comics #1, en mai 1940 (chez Quality Comics). Il est d’ailleurs trs possible que Madam Fatal ait t en partie inspir(e) par ce Cat Man (ou que tous les deux aient puis la mme ide dans des romans ou des films comme « Les Poupes du Diable » ou un ancien banquier se fait passer pour une vieille femme pour mieux pouvoir se venger)…On aurait pu croire que Stone tant un matre du dguisement il pourrait alterner les identits de rechange mais ce deuxime pisode entrine la seule astuce de la « vieille femme » et ne permet pas vraiment beaucoup de renouvellement de situation. Sans uniforme distinctif, sa mthode se borne faire griffer ses adversaires par un chat, ce qui empche tout combat rel (encore que sa mention d’un gadget pouvant tout faire exploser, au dbut de la premire histoire laisse penser qu’il tait capable d’un autre arsenal). Dans l’tat, le personnage ne pouvait gure que se rpter. C’est sans doute pourquoi Cat Man sera vite oubli et rang parmi la naphtaline… Mais la contribution la plus importante de Barton Stone l’histoire des comics n’est pas d’avoir ventuellement inspir le Madame Fatal de Quality Comics. Le Cat Man de Tarpe Mills na pas, non plus, inspir les autres Cat Man qui sont parus par la suite (le plus connu tant le Catman membre des Secret Six, chez DC Comics) et qui, en dehors du nom, nont aucun rapport dans leur apparence ou leurs mthodes. Nallez pas chercher de filiation de ce ct-l. Pourtant Pourtant ce premier Cat Man a inspir un autre personnage dterminant

La fin du premier pisode, qui voit Cat Man dguis en vieille femme lors d’une croisire voque en particulier certaines scnes qui vont apparatre quelques mois plus tard dans… Batman #1 (Printemps 1940). Bruce Wayne (Batman) et Dick Grayson (Robin) apprennent qu’un riche milliardaire organise une croisire sur un bateau bord duquel se trouvera un fabuleux collier. Ce collier ne pouvant qu’attirer des convoitises, Dick s’arrange pour participer la croisire mais se heurte bientt la prsence d’un mystrieux criminel, « le Chat » (The Cat) qui les nargue en leur laissant des petits mots (souvenez-vous des petits mots que laissait Barton Stone dans l’pisode originel de Cat Man). Bientt Batman fini par dcouvrir que le Chat se fait passer pour une vieille femme… La diffrence majeure tant que the Cat n’est pas un repris de justice mais une jolie jeune cambrioleuse. Peut-tre que les auteurs de Batman n’taient pas aussi l’aise avec le concept d’un homme se travestissant en femme que Tarpe Mills pouvait l’tre dans Amazing Man Comics #5 mais plusieurs indices sont l pour prouver la filiation. Le surnom faisant rfrence dans les deux cas la notion de « chat« , l’ide de se dguiser en vieille femme, la croisire et l’habitude de laisser des petites notes pour narguer l’adversaire. Cat Man semble bien avoir t une grosse influence derrire la cration de The Cat, personnage que Bill Finger et Bob Kane allaient par la suite perfectionner. Dans ses apparitions suivantes la cambrioleuse (de son vrai nom Selina Kyle) cesserait de se faire appeler The Cat pour adopter le surnom plus classique de… Catwoman !

Ce qui va encore plus dans le sens d’une « inspiration », c’est que Finger et Kane n’avaient visiblement pas de grandes ambitions concernant The Cat/Catwoman. Par opposition des personnages comme le Joker, Selina Kyle ne fait que deux apparitions en 1940 (Batman #1 et 2) puis on ne la revoit plus avant 1942 (Batman #10) et ses apparitions ne deviennent rgulires dans la sphre de Batman qu’en 1946. Les auteurs n’avaient pas prvu grand chose pour The Cat en dehors de l’pisode inaugural. C’tait la base un personnage « one shot » qui se limitait cette seule astuce de se dguiser en petite vieille… Ce qui dmontre que finalement l’histoire des comics ne tient pas grand chose car si Finger et Kane s’taient plus rapprochs du modle de Cat Man et avaient fait du Cat un homme, comme dans l’histoire de Tarpe Mills, les aventures de Batman auraient sans doute connu une teneur bien diffrente dans les annes suivantes (la libido implicite entre Batman et Catwoman aurait t raye de la carte…). Et, comme si le karma tait l’oeuvre, aprs s’tre dsintresse de Cat Man (comme on l’a vu il n’tait pas trs renouvelable), la scnariste/dessinatrice Tarpe Mills connatrait, elle, pendant des annes un succs certain avec le strip Miss Fury, qui mettait en vedette un personnage visuellement identique … Catwoman. Comme quoi le processus qui mne la cration d’une des plus clbres « Bad Girls » des comics peut avoir des dtours surprenants…

[Xavier Fournier]