[FRENCH] Il y a quelques semaines nous vous parlions du fait qu’Hydra (ennemi classique du SHIELD) avait fait une première apparition quatre ans plus tôt dans un numéro de Batman, pourtant publié par un concurrent de Marvel. Mais dans cette histoire d’Human Torch se cache quelque chose qui ressemble énormément à un autre élément associé au SHIELD.

1943. La guerre bât son plein et l’androïde Human Torch (premier du nom), flanqué de son fidèle pupille Toro, défend du mieux qu’il peut les USA contre les attaques sournoises des forces de l’Axe. Sauf que dans « Sky Demons Over America », Human Torch est assez perplexe. Les nazis arrivent à bombarder des positions situées à l’intérieur des Etats-Unis, lâchant des gaz mortels sans que personne ne puisse voir d’avion. La situation est si étrange que « C’est quelque chose qui vous ferait croire à la magie noire et au vaudou » s’exclame Toro. Sauf que bien sûr à l’intérieur de l’univers la magie noire existe et que Human Torch & Toro le savaient bien en raison de précédentes aventures. Ce qui fait que l’expression n’a pas grand sens dans la bouche du jeune héros… Mais enfin revenons à nos moutons : Les deux héros ont beau sillonner le ciel en utilisant leur pouvoir de se transformer en torches humaines, ils ne voient rien. Aucun avion. Aucun attaquant. Mais le problème, c’est qu’ils ne regardent pas assez haut…

Sur la scène suivante, on découvre une case qui occupe la page entière. Alors que c’était plutôt rare, à cette époque, les « splash pages » de ce genre. Les histoires étant plus courtes, on bourrait parfois 7 ou 8 récits, voir plus, dans une seule anthologie du genre de All-Winners Squad. Une image qui prenait une pleine page, c’était au tant de place en moins pour la narration. Vous comprendrez le pourquoi de tant d’espace quand nous vous aurons dit l’objet qui est représenté par l’illustrateur Al Bellman sur cette page : un gigantesque engin volant, servant de porte-avion aérien à des véhicules plus petits. Bien qu’il n’en soit pas précisément le sosie (voir ci-contre), le monstre volant des nazis est conceptuellement quelque chose qui s’approche énormément du futur Héliporteur du SHIELD, plus de vingt-deux ans avant l’invention de son homologue. A l’intérieur Herr Hawk (Monsieur Faucon), un militaire allemand jubile, Human Torch et Toro ne trouveront jamais « Der Tag ». Der Tag (c’est le nom du porte-avion volant) est indétectable. Il vole tellement haut que Herr Hawk et ses hommes sont obligés de porter des sortes de scaphandres pour pouvoir respirer. Personne ne viendra les chercher là…

Mais Human Torch repense à une aventure qu’il a vécu il y a quelques temps. Edgar Hoover, le patron du FBI, lui avait demandé de traquer des agents nazis infiltrés. L’enquête les avait menés, Toro et lui, jusque dans une maison où ils avaient été emprisonnés dans une salle ignifugée. D’ailleurs au passage ils m’ont toujours fait rire ces génies du mal du Golden Age, qui avaient le chic pour avoir une salle ignifugée sous la main quand Human Torch se pointait. Si c’était Namor le Sub-Mariner qui était venu, j’en connais qui auraient été déçus. Mais bref, non seulement la pièce est à l’épreuve du feu mais elle a aussi été vidée de son air et les deux héros risquent de périr dans les minutes qui viennent. D’ailleurs ils trouvent une jeune femme, Ann, qui a elle aussi été jetée dans ce pièce car elle avait découvert que Herr Hawk et ses hommes étaient en train de construire une forteresse aérienne. Par chance Ann a dans son sac une lime à ongles, ce qui permet à Human Torch de creuser à travers le mur ignifugé et de les sauver tous les trois. Là, quelques mois plus tard, Torch fait le rapprochement (quel limier !). La chose invisible qui bombarde d’on ne sait où et l’avion mystérieux de Herr Hawk ne font qu’un. Ensuite ? Ensuite il suffit à Human Torch et à son jeune compagnon de pister (en volant) un des petits dirigeables qui servent à ravitailler Der Tag et à le faire exploser. Seul petit problème de logique interne : les hommes de Herr Hawk étaient obligés d’avoir des scaphandres pour respirer à cette hauteur mais Human Torch et Toro, pourtant si sensibles au manque d’oxygène quelques cases auparavant, n’ont pas l’air de s’apercevoir de la contradiction : leur flamme n’est cette fois pas gênée par le manque d’air et ils n’ont pas, eux, de problème pour respirer. Der Tag est rapidement détruit et l’histoire s’achève avec Torch et Toro le traversant de part en part, avant l’explosion prévisible…

A la différence de certains « précurseurs » parfois cités dans cette rubrique, quand on évoque un personnage quasiment identique créé par un auteur quelques années plus tôt, il semble peu probable que l’Héliporteur du SHIELD ait été délibérément créé par Stan Lee et Jack Kirby en s’inspirant de Der Tag. Les deux engins s’inscrivent plutôt dans un genre de machines que Joe Simon et Jack Kirby avaient popularisé depuis 1941, quand ils avaient inventé le « Dragon of Death », un sous-marin japonais géant construit à l’image d’une sorte de Godzilla/Monstre du Loch Ness. Dans l’épisode utilisant cette machine géante (Captain America Comics #5), Kirby avait utilisé la technique d’une page pleine pour montrer la taille du Dragon. C’est quelque chose qui est resté et dont le schéma a été reproduit par la suite à travers divers engins spécialisés, même quand ce n’était pas Kirby qui dessinait : dans certains épisodes les nazis ou les japonais inventent ainsi des villes géantes flottant à la surface de l’océan ou volant dans les airs, souvent avec cette même représentation utilisant une case énorme pour souligner le côté spectaculaire de la machine. Ce n’est d’ailleurs pas propre à Marvel : chez Quality Comics l’aviateur Blackhawk combattrait lui aussi de nombreux engins nazis gigantesques, dont le plus célèbre est la War Wheel (la Roue de Guerre), un appareil ressemblant à une roue de char grande comme un immeuble. Cette vague de gigantisme des machines nazies ou japonaises dans les comics a deux inspirations. D’abord il y a les romans « pulps » de science fiction (qui regorgeaient d’appareils futuristes) mais aussi leur ancêtre à tous : Jules Vernes et ses divers récits de génies du Mal comme Robur ou Nemo, utilisant eux aussi des véhicules géants.

Outre cette racine littéraire il convient aussi de prendre en compte la place prise dans l’imaginaire collectif par des armes comme la Grosse Bertha (canon célèbre utilisé par les Allemands pendant la première guerre mondiale et qu’on représentait souvent de façon démesurée). Si l’Héliporteur du SHIELD est original, ce n’est donc pas en raison de sa taille ou de sa scénographie (la fameuse pleine page souvent utilisée pour le représenter) mais bien dans sa vocation. L’Héliporteur est une machine géante utilisée par… les bons. Jusque-là, dans la tradition Marvel, un véhicule géant ne pouvait être qu’une arme de lâches. On reproduisait un schéma digne de David et Goliath ou le héros était seul face au gigantisme. Si Nick Fury, agent du SHIELD, avait été créé 20 ans plus tôt, il y a fort à parier que les auteurs auraient fait de l’Héliporteur une arme d’Hydra (les terroristes ennemis du SHIELD). Il y a aussi une réalité historique : une fois passée la seconde guerre mondiale (on pourrait sans doute même dire à partir d’Hiroshima), les conflits auxquels les Etats-Unis furent mêlés les confrontaient souvent à des pays technologiquement moins avancés. L’armée avec les grosses machines (notablement avec l’apparition de bombardiers stratégiques comme les « Ailes Volantes » de l’industriel Northrop), c’était désormais principalement celle des USA contre des armées moins équipées. D’où la vocation plus « positive » de l’Héliporteur par rapport à ses cousins créés depuis 1941. D’ailleurs la réalité nous fournit une bonne manière de relier Der Tag et l’Héliporteur dans la continuité Marvel. Historiquement les Ailes Volantes américaines ont été conçues en s’inspirant des concepts aérodynamiques d’abord lancés par les Allemands. En imaginant un parallèle dans le monde fictif de Marvel, on peut tout à fait penser qu’après le crash de Der Tag sa carcasse a été étudiée sous tous les angles par les américains, donnant naissance quelques années plus tard à l’Héliporteur.

Mais mieux encore : Pour répondre à une question parfois posée ces derniers temps quand nous évoquons des épisodes du Golden Age, cette histoire fonctionne tout à fait dans le contexte de l’univers Marvel actuel. Der Tag est même d’une compatibilité étonnante avec la continuité Marvel. Le hasard (sans doute) veut que Stan Lee et Jack Kirby aient utilisé la même expression de « Der Tag » dans Tales of Suspense #72 (ou Eclipso #38 si vous préférez la référence VF), où il s’agissait alors d’une sorte de plan de secours des nazis, mis en place par Hitler et le Red Skull au cas où ils perdraient la guerre. Dans cette aventure relativement moderne de Captain America, on apprend que dans le cadre de « Der Tag » les nazis ont préparé trois machines de guerre géantes (dont une sorte d’aile volante pouvant se combiner avec les deux autres) : les Sleepers. D’autres Sleepers ont fait leur apparition par la suite (et il ne s’agissait pas systématiquement de machines géantes, mais elles l’étaient souvent). D’ailleurs, récemment dans la série Captain America, le Red Skull a réanimé un autre Sleeper. A partir de là, si on veut faire cohabiter les deux sagas (celle de 1943 et l’histoire étendue des Sleepers), il est assez facile d’en déduire que le Der Tag détruit par Human Torch pendant la guerre est en fait une sorte de « Sleeper Zero ». C’est-à-dire qu’il est non seulement le cousin éloigné de l’Héliporteur mais aussi, par homonymie, un proche parent des machines de Red Skull. Quand à savoir le Der Tag de 1943 sera à nouveau mentionné un jour… sans doute pas. Mais si jamais Hydra cherchait un engin pour combattre la base volante du SHIELD, les criminels masqués (ou leurs scénaristes) seraient bien inspirés de rechercher les plans du Der Tag et de les mettre à jour.

[Xavier Fournier]